V. _Période anthropozoïque_ (0,1-0,2 de million d'années) = 02'.

VI. _Période de civilisation_ (histoire universelle) = 05"

(6.000 ans.)

Si l'on se contente donc d'admettre le minimum de 100 millions

d'années (et non le maximum de 1,400) pour la durée du développement

organique sur notre globe et qu'on la réduise à 24 heures, ce que l'on

appelle l'_histoire universelle_ ne compte que _cinq secondes_.

(_Prometheus_ Xe année. 1899, no 24 [492, p. 381].)

=2. Essence de la maladie.=--La _pathologie_ est devenue une véritable

_science_ au cours de notre XIXe siècle, depuis que l'on a appliqué

les doctrines fondamentales de la physiologie (et surtout de la

théorie cellulaire) à l'organisme humain soit en état de santé, soit

en état de maladie. Depuis cette époque la maladie n'est plus une

_essence_ spéciale, c'est «une vie dans des conditions anormales,

nuisibles et dangereuses». Depuis cette époque également tout médecin

instruit ne cherche plus les _causes_ de la maladie dans les

influences mystiques d'ordre surnaturel, mais dans les conditions

physiques et chimiques du monde extérieur, et dans leurs rapports

avec l'organisme. Les petites _bactéries_ jouent là un grand rôle.

Cependant, maintenant encore, dans des sphères étendues (même chez les

gens instruits) se maintient cette conception ancienne,

superstitieuse, que les maladies sont appelées par de «mauvais

esprits» ou sont les «punitions infligées aux hommes par Dieu pour

leurs péchés». Cette opinion était encore représentée par exemple, au

milieu du siècle, par un pathologue distingué, le conseiller privé

RINGSEIS, à Munich.

=3. Impuissance de la psychologie introspective.=--Pour se persuader

que la théorie métaphysique et traditionnelle de l'âme est

complétement en état de résoudre les grands problèmes de cette science

par l'activité propre de la pensée, il suffit de jeter un coup d'oeil

sur les manuels les plus usités de la psychologie moderne qui servent

de guide dans la plupart des cours des facultés. On n'y fait aucune

mention de la structure anatomique des organes de l'âme, ni des

rapports physiologiques de leurs fonctions, ni de l'ontogénie ni de la

phylogénie de la «psyché». Au lieu de le faire, ces «purs

psychologues» se livrent à des fantaisies sur l'_essence de l'âme_ qui

est immatérielle, dont personne ne sait rien et attribuent à ce

fantôme immortel toutes les merveilles possibles. En outre, ils

injurient violemment ces méchants naturalistes matérialistes qui se

permettent, au moyen de l'_expérience_, de l'observation, de

l'expérimentation, de démontrer le néant de leurs chimères

métaphysiques. Un exemple plaisant de ces invectives communes nous a

été fourni récemment par le Dr A. WAGNER dans son ouvrage

_Grundprobleme der Naturwissenschaft, Briefe eines unmodernen

Naturforschers_, Berlin 1887. Le chef récemment décédé du matérialisme

moderne, le professeur L. BUCHNER qui se trouvait très violemment

attaqué lui a répondu comme il convenait (_Berliner Gegenwart_, 1897,

40, p. 218, et _Munchener Algemeine Zeitung_, supplément 20 mars 1899

no 58.--Un ami intellectuel du Dr A. WAGNER, M. le Dr A. BRODBECK, de

Hanovre, m'a fait dernièrement l'honneur de diriger contre mon

_Monisme_ une attaque semblable bien que plus convenable. _Kraft und

Geist Eine Streitschrift gegen den unhaltbaren Schein-Monismus

Professor Hæckel's und Genossen._ Leipzig, Strauch 1899). M. BRODBECK

termine sa préface par cette phrase: «Je suis curieux de savoir ce que

les matérialistes pourront me répondre.--La réponse est très simple:

«Etudiez assidûment pendant cinq ans les sciences naturelles, et

surtout l'anthropologie (spécialement l'anatomie et la physiologie du

cerveau!) et vous acquerrez, ainsi, les _connaissances empiriques

préliminaires_ indispensables des faits fondamentaux, connaissances

qui vous font encore complètement défaut.»

=4. L'Idée nationale.=--Comme cette soi-disant _idée nationale_

d'ADOLPHE BASTIAN a été souvent admirée et célébrée non seulement en

_ethnographie_, mais encore en _psychologie_, et que même son

inventeur la considère comme le fruit théorique le plus important de

son infatigable application, il nous fait observer que dans aucun des

nombreux et importants ouvrages de BASTIAN on ne peut trouver une

définition claire de ce fantôme mystique. Il est déplorable que ce

voyageur et collectionneur éminent ne comprenne rien à la théorie

moderne de l'évolution. Les nombreuses attaques qu'il a dirigées

contre le darwinisme et le transformisme sont les produits les plus

étranges et en partie les plus amusants de toute l'abondante

littérature qui s'occupe de ce sujet.

=5. Néovitalisme.=--Bien que le darwinisme ait porté un coup fatal à

la doctrine mystique d'une force vitale surnaturelle et en ait

heureusement triomphé, il y a vingt ans déjà, cette théorie vient de

reparaître et a même, dans ces dix dernières années, rencontré de

nombreux adhérents. Le physiologue BUNGE, le pathologue RINDFLEISCH,

le botaniste REINKE et d'autres, ont défendu avec grand succès cette

foi en la force vitale immatérielle et intellectuelle qui vient de

renaître. Quelques-uns de mes anciens élèves ont montré le plus grand

zèle. Ces naturalistes «très modernes» ont acquis la conviction que la

doctrine de l'évolution et surtout le darwinisme constituent une

théorie erronée, sans consistance et que _l'histoire n'est aucunement

une science_. L'un d'entre eux a même porté ce diagnostic «que tous

les darwinistes sont atteints de ramollissement cérébral». Mais comme

malgré le néovitalisme, la grande majorité des naturalistes modernes

(plus des neuf dixièmes) voit dans la doctrine de l'évolution le plus

grand progrès qu'ait accompli la biologie dans notre siècle, il nous

faut expliquer ce fait regrettable par une effroyable épidémie

cérébrale. Toutes ces communications venant de spécialistes à l'esprit

confus et étroit ont tout aussi peu d'effet sur notre doctrine de

l'évolution et sur l'histoire des sciences que les excommunications du

pape (p. 456).

Le néovitalisme apparaît dans toute son insuffisance et dans toute son

inconsistance quand on l'oppose dans tout le monde organique aux

_faits fournis par l'histoire_. Ces faits historiques de «l'histoire

de l'évolution» entendus au sens le plus large, les fondements de la

géologie, de la paléontologie, de l'ontogénie, etc., ne sont

explicables dans leur liaison naturelle que grâce à notre _doctrine

moniste de l'évolution_, qui ne s'accorde ni avec l'ancien, ni avec le

nouveau vitalisme. Cette dernière théorie prend de l'extension; cela

s'explique en partie par un fait regrettable, par la _réaction

générale_ dans la vie politique et individuelle qui distingue très

désavantageusement la dernière décade du XIXe siècle de celle du

XVIIIe. En Allemagne, en particulier, ce que l'on a appelé l'«ère

nouvelle» (_neue Kurs_) a fait naître un byzantinisme déprimant qui

s'exerce non seulement dans la vie politique et religieuse, mais

encore dans l'art et dans la science. Cependant cette réaction moderne

ne constitue en somme qu'un épisode passager.

=6. Plasmodomes et plasmophages.=--La division des _protistes_ ou

êtres vivants unicellulaires dans les deux groupes des plasmodomes et

des plasmophages, est la seule classification qui permette de les

faire rentrer dans les deux grands règnes de la nature organique, le

règne animal et le règne végétal. Les plasmodomes (dont font partie ce

que l'on appelle les «algues unicellulaires») possèdent l'échange de

matière caractéristique des plantes proprement dites. Le plasma,

créateur de leur corps cellulaire, jouit de la propriété

chimico-physiologique de pouvoir former du nouveau plasma vivant par

_synthèse_ et réduction (assimilation de carbone) de combinaisons

anorganiques (eau, acide carbonique, ammoniaque, acide nitrique). Les

_plasmophages_, par contre (infusoires et rhizopodes), possèdent

l'échange de matière des _animaux_ proprement dits. Le plasma

analytique de leur corps cellulaire ne possède pas cette propriété

synthétique. Il faut que leur plasma emprunte sa nourriture nécessaire

directement ou indirectement au règne végétal. A l'origine (au

commencement de la vie organique sur la terre), c'est d'abord par

archigonie que sont nés les végétaux primitifs plasmodomes

(phytomonères, probiontes, chromacées); c'est de ces derniers que sont

provenus par métasitisme les animalcules plasmophages (zoomonères,

bactéries, amibes). J'ai expliqué le phénomène important de ce

métasitisme dans la dernière édition de mon _Histoire de la création

naturelle_ (1898, p. 426-439). J'en ai fait une discussion complète

dans le premier tome de ma _Phylogénie systématique_ (1894, p. 44-55).

=7. Stades d'évolution de l'âme cellulaire.=--J'ai distingué quatre

stades principaux dans la _psychogénie des protistes_: 1º l'âme

cellulaire des archephytes; 2º des archezoaires; 3º des rhizopodes; 4º

des infusoires.

I. A. Ame cellulaire des _archephytes_ ou _phytomonères_, des plantes

les plus simples ou protophytes. De ces formes les plus primitives de

la vie organique, nous connaissons exactement la classe des

_chromacées_ ou cyanophycées, avec les trois familles des

_chroocoques_, des _oscillaires_ et des _nostocacées_ (_Phylogénie

systématique_, I, § 80). Le corps, dans le cas le plus simple

(_procytelle_, _chroocoque_, _gleothèque_ et autres _coccochromales_)

un petit noyau de plasma globuleux, vert bleu ou vert brun, sans noyau

cellulaire, sans structure reconnaissable semblable à un grain de

_chlorophylle_ des cellules des plantes supérieures. Sa substance

homogène est sensible à la lumière et forme du plasma par une synthèse

d'eau, d'acide carbonique et d'ammoniaque. Les mouvements moléculaires

internes qui permettent cet échange de matière végétale, ne sont pas

visibles extérieurement. La reproduction se fait de la façon la plus

simple, par division. Chez beaucoup de chromacées ces produits de

division se rangent en un certain ordre; ils forment souvent des

chaînes, et chez les oscillaires, ils exécutent des mouvements

particuliers d'oscillation dont la raison et la signification sont

inconnues. Ces chromacées sont particulièrement importantes au point

de vue de la psychogénie phylétique parce que les plus anciennes

d'entre elles (probiontes) sont nées par _archigonie_ de combinaisons

anorganiques. C'est avec la vie organique que l'activité psychologique

la plus simple a pris naissance à l'origine (_Phylogénie

systématique_, I, §31-34, 78-80). La vie consistait uniquement en un

échange de matières végétales et en une multiplication par division

(conséquence de l'accroissement). L'activité psychologique se bornait

à la sensibilité à la lumière et à un échange chimique, comme cela se

passe dans les plaques photographiques «sensibles».

I. B. _Ame cellulaire des archéozoaires_ ou _zoomonères_, les plus

simples des animaux primitifs ou protozoaires. Le corpuscule est comme

chez les archephytes un grain de plasma homogène, sans structure et

sans noyau; mais l'échange de matières est opposé. Comme le grain de

plasma a perdu la qualité plasmodomique de la synthèse, il lui faut

emprunter sa nourriture à d'autres organismes. Il décompose le plasma

par analyse, par oxydation d'albuminate et d'hydrates de carbone. A

l'origine ces _zoomonères_ sont provenues de phytomonères plasmodomes

par métasitisme, par une modification dans l'échange des matières[68].

Nous connaissons deux classes de ces archeozoaires, les bactéries et

les rhizomonères. Les petites bactéries (rangées la plupart du temps

parmi les champignons et désignées sous le nom de schizomycètes) sont

des «cellules sans noyau», et conservent une forme constante

globuleuse chez les sphérobactéries (micrococcus, streptococcus), en

bâtonnets chez les rhabdobactéries (bacillus, eubactérium), en spirale

chez les spirobactéries (spirillum, vibrio). On sait que depuis peu

ces bactéries présentent un remarquable intérêt parce que, malgré leur

structure très simple, elles causent les modifications les plus

importantes dans d'autres organismes. Les bactéries _zymogènes_

occasionnent la fermentation, la putréfaction, les bactéries

_pathogènes_ sont les causes des maladies infectieuses les plus

redoutables (tuberculose, typhus, choléra, lèpre); les bactéries

_parasitaires_ vivent dans les tissus de beaucoup de plantes et

d'animaux sans leur causer ni beaucoup de bien, ni beaucoup de mal;

les bactéries _symbiotiques_ favorisent très utilement la nutrition et

l'accroissement des plantes (essences forestières) et des animaux chez

qui elles vivent en bons mutualistes. Ces petits archeozoaires

témoignent d'un grand degré de sensibilité; ils distinguent des

différences physiques et chimiques délicates; beaucoup jouissent de la

faculté de se déplacer momentanément (grâce à des cils vibratiles). Le

puissant _intérêt psychologique_ que présentent les bactéries consiste

en ce que ces différentes fonctions de sensibilité et de mouvement

apparaissent sous la forme la plus simple comme des processus

physiques et chimiques accomplis par la substance homogène du

corpuscule plasmique qui n'a ni noyau ni structure. _L'âme du plasma_

manifeste ici le point d'origine le plus ancien de la vie

psychologique animale. La même observation s'applique aux

_rhizomonères_ les plus anciennes (protomonas, protomyxa, Vampyrella,

etc.); elles se distinguent des petites bactéries par la mobilité de

leur forme, elles possèdent des appendices en forme de lambeaux

(protomoeba) ou de fils (protomyxa). Ces pseudopodes sont employés à

différentes fonctions animales, comme organes du tact, de mobilité, de

nutrition, et cependant ils ne constituent pas des organes constants,

mais des appendices variables de la masse homogène et demi-liquide du

corpuscule qui peuvent naître et disparaître à tout point de la

surface comme chez les rhizopodes proprement dits.

[68] _Phylogénie systématique_, t. I, 1894, §37, 38, 101, 108.

I. C. _Ame cellulaire des rhizopodes._ La grande classe des rhizopodes

présente à plusieurs points de vue un grand intérêt pour la

psychogénie phylétique. Dans ce groupe de protozoaires à formes très

variées, nous connaissons plusieurs milliers d'espèces (vivant pour la

plupart dans la mer) et nous les distinguons principalement par la

forme caractéristique du squelette que le corpuscule unicellulaire

sécrète dans un but de protection ou de soutien. Ce «cythecium» tant

chez les talamophores à coquille calcaire que chez les radiolaires à

coquille siliceuse est d'une forme très variée, en général très

élégante et très régulière. Dans beaucoup des formes les plus grandes,

(nummulites, phæodaires) se montre une disposition étonnamment

compliquée; elle se transmet dans les espèces isolées avec une

«constance relative» aussi grande que la forme spécifique typique chez

les animaux supérieurs. Et nous savons cependant que ces étonnantes

«merveilles de la nature» sont les produits de sécrétion d'un plasma

amorphe, liquide et consistant qui projette les mêmes pseudopodes

variables que les rhizomonères dont nous avons parlé. Pour expliquer

ce phénomène, il nous faut attribuer au plasma sans structure des

rhizopodes unicellulaires un «sentiment plastique de la distance» qui

leur est particulier ainsi qu'un sentiment de l'équilibre

hydrostatique[69].

[69] ERNST HAECKEL, _Monographie des radiolaires_, Ire part.

(1862), p. 127-135. IIe part. (1887) p. 113-122.

Nous voyons de plus que la même substance homogène est sensible aux

excitations lumineuses, caloriques, électriques, à la pression et aux

réactifs chimiques. De même l'observation microscopique la plus

scrupuleuse nous convainc que cette masse albumineuse, muqueuse,

liquide, ne possède pas de structure anatomique appréciable, bien que

nous devions admettre l'hypothèse d'une structure moléculaire très

développée, invisible pour nous et héréditaire. Nous voyons que le

nombre et la forme des mailles du réseau muqueux que forment en

s'unissant les milliers de pseudopodes rayonnant dans leurs rencontres

fortuites changent constamment et quand nous les excitons violemment

ils rentrent tous dans le plasma commun des corpuscules globuleux.

Nous observons le même fait sur une grande échelle chez les

_mycelozoaires_ ou mycomycètes, par exemple chez l'_aethalium

septicum_ qui recouvre d'un mucus jaune gigantesque les couches de

tan. En une plus faible mesure et sous une forme plus simple, nous

observons la même «âme des rhizopodes» chez les amibes ordinaires. Ces

cellules nues projetant des lambeaux sont particulièrement

intéressantes par ce fait que leur constitution primitive se retrouve

partout dans les tissus d'animaux unicellulaires plus élevés. Le jeune

oeuf dont l'homme provient, les millions de leucocytes ou globules

blancs qui circulent dans notre sang, beaucoup de «cellules

muqueuses», etc., sont «amiboïdes». Quand ces cellules voyagent

(planocytes) ou mangent (phagocytes), elles manifestent les mêmes

phénomènes vitaux propres aux animaux, les mêmes faits de mouvement et

de sensibilité que les amibes isolées. Tout dernièrement RHUMBLER a

montré, dans une excellente étude, que beaucoup de ces _mouvements

amiboïdes_ donnent l'impression d'une activité psychique, mais peuvent

être créés expérimentalement et dans la même forme dans des corps

inorganiques.

I. D. _Ame cellulaire des infusoires._ C'est chez les infusoires

proprement dits, tant chez les _flagellés_ que chez les _ciliés_ et

chez les _acinetes_ que l'activité psychique animale des organismes

unicellulaires atteint son degré le plus élevé. Ces animalcules

délicats dont le corps tendre revêt ordinairement une forme très

simple, arrondie et allongée, se meuvent d'une façon particulièrement

vive dans l'eau, nageant, courant, grimpant. Ils utilisent, comme

organes moteurs, les fins petits poils qui sortent de la pellicule.

Des organes moteurs d'une autre espèce sont constitués par les fibres

musculaires contractiles (myophènes) qui se trouvent sous la pellicule

et modifient la forme du corps d'après leur combinaison.

Ces myophènes se développent sur des points isolés du corpuscule pour

former les organes moteurs spéciaux. Les vorticelles se caractérisent

par un muscle pétiolé contractile et beaucoup d'hypotriques, par un

«muscle obturateur de l'orifice cellulaire». Des organes de

sensibilité spéciaux se sont également développés chez eux. En

particulier certains cils phosphorescents se sont transformés en

organes olfactifs et gustatifs. Chez les infusoires qui se

reproduisent par la copulation de deux cellules, il faut admettre une

sensibilité chimique semblable à l'odorat des animaux plus élevés. Et

si les deux cellules qui copulent présentent déjà une différenciation

sexuelle, ce chémotropisme prend un caractère érotique. On peut alors

distinguer dans la cellule la plus grande, la cellule femelle une

«tache de conception» et dans la cellule la plus petite un «cône de

fécondation.»

=8. Formes principales des cénobies.=--Les nombreuses formes d'unions

cellulaires qui sont très importantes puisqu'elles forment le passage

entre les protozoaires et les métazoaires n'ont pas jusqu'à présent

été suffisamment appréciées. Beaucoup de _chromacées_, de

_paulotomiées_, de _diatomées_, de _desmidiacées_, de _mastigotes_ et

de _melethaelies_ constituent des cénobies de _protophytes_. Des

cénobies de protozoaires se rencontrent dans plusieurs groupes de

_rhizopodes_ (polycyttaria) et d'infusoires (chez les flagellés et

chez les ciliés, cf. _Phylogénie systématique_, l., p. 58). Toutes ces

cénobies proviennent d'une _division_ répétée (la division a lieu,

dans la plupart des cas, le bourgeonnement est plus rare) d'une

_cellule-mère simple_. D'après la forme particulière de cette division

et en suivant la disposition spéciale des générations cellulaires

sociales qui en sont provenues, on peut distinguer quatre formes

principales de cénobies: 1º _Cénobies_ grégales, masses gélatineuses

de forme globuleuse, cylindrique, plate, d'un volume indéterminé, dans

lesquelles de nombreuses cellules de même espèce (la plupart du temps

sans ordre fixe) sont réparties (la masse gélatineuse, dépourvue de

structure qui les réunit est sécrétée par les cellules mêmes). La

morula appartient à ce groupe; 2º _Cénobies_ sphérales, globules

gélatineux à la surface desquels les cellules sociales sont disposées

les unes à côté des autres en une simple rangée. Les colonies

globuleuses des volvocines et des halosphères, des catallactes et des

polycyttaires. Cette forme est particulièrement intéressante parce que

sa disposition rappelle la blastula des métazoaires. Comme dans le

blastoderme de ces derniers, souvent les nombreuses cellules des

cénobies sphérales se trouvent serrées les unes contre les autres et

constituent un épithélium très simple (forme la plus ancienne du

tissu). Il en est ainsi chez les _magosphères_ et les _halosphères_.

Dans d'autres cas, par contre, les cellules sociales sont séparées par

des intervalles et ne sont rattachées entre elles que par des ponts de

plasma comme si elles se donnaient la main. C'est ce que l'on

rencontre chez les volvocines et les phylocyttaires (sphérozoaires,

collosphères, etc.); 3º _Cénobies arborales_. Tout le bâtonnet

cellulaire est ramifié et ressemble à une tige de fleurs. Comme le

fond, les fleurs et les feuilles, dans ce dernier cas, les cellules

sociales se trouvent sur les branches d'un tronc gélatineux ramifié,

ou bien encore dans leur multiplication elles se disposent de telle

façon que toute la colonie ressemble à un arbrisseau, à un polypier.

Il en est ainsi chez beaucoup de diatomées et de mastigotes, de

flagellés et de rhizopodes. 4º _Cénobies catenales._ Les cellules se

divisant à plusieurs reprises (transversalement) et les produits de

cette division étant rangés les uns à côté des autres, il se produit

des filets ou chaînes de cellules. Parmi les _protophytes_, elles sont

très répandues chez les chromacées, desmidiacées, diatomées, et parmi

les protozoaires chez les bactéries et les rhizopodes, plus rarement

chez les infusoires. Dans toutes ces différentes formes de cénobies

interviennent deux degrés différents d'_individualités_ ainsi que

d'activité psychique: 1º _l'âme cellulaire_ de chaque cellule

individuelle, 2º _l'âme cénobiale_ de toute la colonie cellulaire.

=9. Psychologie des cuidaires.=--_L'hydre_, polype d'eau douce

ordinaire possède un corps ovale d'une constitution très simple, de

deux rangées de cellules, ressemblant à une gastrula qui se serait

fixée. Autour de la bouche se trouve une couronne de tentacules. Les

deux rangées de cellules qui constituent la paroi du corps (et même la

paroi des tentacules) sont les mêmes que chez les prédécesseurs

immédiats des polypes, chez les _gastréades_. Une différence s'est

pourtant établie dans l'ectoderme, la division du travail existe parmi

les cellules. Entre les cellules ordinaires indifférentes se trouvent

des cellules urticantes, des cellules sexuelles et des cellules

_neuromusculaires_. Ces dernières sont particulièrement intéressantes.

Du corps cellulaire part un long appendice en forme de filet qui se

dirige vers l'intérieur, il est contractile à un haut degré et rend

possibles les vives contractions du corps. On le considère comme

l'origine de la constitution musculaire, aussi le nomme-t-on myophène

ou myonème. Comme la partie extérieure des mêmes cellules est

sensible, on les désigne sous le nom de cellules neuromusculaires ou

encore cellules musculaires épithéliales. Comme les cellules voisines

sont reliées par de fins prolongements et qu'elles sont peut-être

unies en un plexus nerveux par les prolongements des cellules

ganglionnaires éparses, toutes ces fibres musculaires peuvent se

contracter en même temps, mais un organe nerveux central, un ganglion

véritable n'existe pas encore, pas plus que n'existent d'organes des

sens différenciés. Les nombreuses formes des hydropolypes marins

(tubulariées, campanariées) possèdent la même structure épithéliale

que l'hydre. La plupart des espèces portent des bourgeons et forment

des pieds. Les nombreux individus qui composent ces pieds sont entre

eux en relation directe. Une forte excitation venant atteindre une

partie de le société peut se transmettre à tous ses membres et causer

la contraction de beaucoup d'entre eux ou même de tous. De plus

faibles excitations n'amènent de contraction que chez le seul individu

atteint. Nous pouvons donc distinguer déjà chez les polypiers une

double âme; l'_âme personnelle_ du polype isolé, et l'_âme cormale_ et

commune de tout le pied.

_Ame des méduses._--Les _méduses_ qui sont fort près des petits

polypes fixes et nagent librement, possèdent une organisation bien

supérieure surtout les grandes et belles discoméduses. Leur corps

tendre, gélatineux ressemble à un parapluie ouvert, s'appuyant sur 4

ou 8 rayons. Au manche du parapluie (umbrella) correspond le canal

stomacal qui descend au milieu. A son extrémité inférieure se trouve

la bouche, formée de 4 lambeaux, très sensible et très mobile. A la

surface inférieure de l'ombrelle se trouve une couche de muscles

annulaires dont la contraction régulière maintient plus solidement

arquée l'ombrelle et expulsent vers la partie inférieure l'eau de mer

contenue dans les cavités. Sur le bord libre et circulaire de

l'ombrelle siègent, répartis en général à intervalles égaux, 4 ou 8

_organes sensoriels_ ainsi que de longs tentacules, très mobiles et

très sensibles. Les organes sensoriels (_sensilla_) sont tantôt de

simples yeux ou des ampoules auditives, tantôt des massues

sensorielles composées (rhopalia) dont chacune contient un oeil, une

ampoule auditive et un organe gustatif. Le long du bord de l'ombrelle

court un anneau nerveux qui met en communication les petits ganglions

nerveux situés à la base des tentacules. Ces derniers envoient des

nerfs sensitifs aux organes des sens et des nerfs moteurs aux muscles.

A cette structure différenciée de l'appareil psychique correspond chez

les méduses une activité psychique vive et complètement développée.

Elles meuvent comme il leur plaît les différentes parties de leur

corps, réagissent contre la lumière, la chaleur, l'électricité, les

excitations chimiques comme les animaux supérieurs. L'anneau nerveux

du bord de l'ombrelle avec ses 4 ou 8 ganglions constitue un organe

central et celui-ci permet qu'il y ait relation entre les différents

organes sensibles et moteurs. Mais de plus chacune des 4 ou 8 parties

radiales qui contient un ganglion a son âme et peut indépendamment des

autres manifester de la sensibilité et de la motilité. L'âme des

méduses possède donc déjà le véritable caractère de l'âme nerveuse,

mais elle fournit en même temps un très intéressant exemple du fait

que cette âme peut se _diviser en plusieurs parties d'égale valeur_.

_Métagenèse de l'âme._--Les petits polypes fixes et les grandes

méduses qui nagent librement apparaissent à tous les points de vue

comme des animaux si différents qu'autrefois on en faisait

universellement deux classes totalement distinctes. Le polype, de

structure simple, n'a ni nerfs, ni muscles, ni organes sensoriels

différenciés; son âme est mise en action par la rangée de cellules de

l'ectoderme. La méduse, de structure plus compliquée, jouit de nerfs

et de muscles indépendants, de ganglions et d'organes sensoriels

différenciés. Son _âme nerveuse_ a besoin pour son activité de cet

appareil complexe. Tandis que l'organe de nutrition des polypes se

réduit à la simple ouverture stomacale ou à l'intestin primitif des

anciens gastréades, on trouve souvent à sa place, chez les méduses, un

système de gastrocanal fort compliqué avec des poches ou canaux de

nutrition, bien ordonnés en rayons et partant de l'estomac central.

Dans sa paroi se développent 4 ou 8 glandes sexuelles indépendantes ou

gonades qui manquent encore aux polypes; ici naissent de la façon la

plus simple des cellules sexuelles isolées au milieu des cellules

ordinaires et indifférentes. La différence dans la structure, dans la

vie psychique de ces deux classes d'animaux est donc très importante,

bien plus grande que la différence correspondante qui existe entre un

homme et un poisson, ou entre une fourmi et un ver de terre. Grande

fut donc la surprise des zoologues quand en 1841, l'éminent

naturaliste SARO (d'abord pasteur protestant, puis zoologue moniste)

fit la découverte que ces deux formes animales appartenaient à une

seule et même sphère de génération. Des oeufs fécondés des _méduses_

naissent de simples _polypes_ et ces derniers produisent par la voie

insexuée du bourgeonnement de nouvelles méduses. STEENSTRUP, à

Copenhague, avait déjà fait de semblables observations sur les vers

intestinaux et il réunit en 1842 toutes les observations sous le terme

de _métagenèse_. On découvrit plus tard que le même phénomène

remarquable est très répandu aussi bien chez des animaux inférieurs

que chez des plantes (mousses, fougères). Ordinairement deux

générations très différentes alternent de telle façon que l'une est

sexuée, produit oeuf et sperme, tandis que l'autre reste insexuée et

se reproduit par bourgeonnement.

Au point de vue de la _psychologie phylogénétique_ cette métagenèse

des polypes et des méduses présente le plus vif intérêt parce que les

deux représentants d'une même espèce animale qui alternent

régulièrement apparaissent comme si éloignés, non seulement dans leur

structure, mais encore dans leur activité psychique. Nous pouvons

suivre ici par l'observation directe, en une certaine mesure, _in

statu nascendi_, la naissance de l'âme nerveuse de forme supérieure

d'une âme de forme inférieure; et ce qui est surtout important, nous

pouvons l'expliquer en montrant les _causes_ qui se produisent.

_Origine de l'âme nerveuse._ La première origine du système nerveux,

des muscles et organes des sens, sa provenance de l'ectoderme peut

_ontogénétiquement_ s'observer directement chez l'homme et chez les

animaux supérieurs, mais l'explication phylogénétique de ces

phénomènes remarquables ne peut être atteinte qu'indirectement. Par

contre nous en trouvons l'explication directe dans la «métagenèse» des

polypes et des méduses dont nous venons de parler. La cause efficiente

de cette métagenèse se trouve dans les _modes d'existence complètement

différents_ de ces deux formes animales. Les polypes, antérieurs,

fixés comme des plantes sur le sol de la mer n'avaient besoin dans

leurs simples prétentions ni d'organes sensoriels supérieurs ni de

muscles et de nerfs distincts. Pour nourrir leurs petits corps

vésiculeux il leur suffisait de l'ectoderme, de même que le simple

épithélium de leur membrane externe avec ses légers commencements de

différenciation histologique suffisait pour recevoir leurs sensations

et accomplir leurs mouvements toujours identiques. Il en est tout

autrement chez les grandes _méduses_ qui nagent librement, comme je

l'ai montré dans ma monographie de ces beaux animaux[,?] si

intéressants (1864-1882); grâce à leur _adaptation_ aux conditions

d'existence particulières à la mer, leurs organes sensoriels, leurs

muscles et leurs nerfs ne doivent pas être moins parfaits et distincts

que chez beaucoup d'animaux supérieurs. Pour les nourrir il a fallu

que se développât un gastro-canal compliqué. La structure plus fine de

leurs organes psychiques que RICHARD HERTWIG nous a fait connaître, en

1882, correspond à des prétentions plus élevées que le mode

d'existence de ces animaux de proie nageant librement impose: yeux,

organes auditifs, organes permettant également de prendre conscience

de l'équilibre, organes chimiques (gustatifs et olfactifs) sont nés à

la suite de la distinction et de la conscience des différentes

excitations; les mouvements arbitraires dans la nage, la capture de la

proie, dans l'ingestion de la nourriture, dans la lutte contre les

ennemis ont conduit à la distinction de groupes de muscles. La liaison

régulière établie entre les organes moteurs et ces organes sensibles a

causé le développement des 4 à 8 ganglions radiés situés sur le bord

de l'ombrelle ainsi que de l'anneau nerveux qui les unit. Mais si les

oeufs fécondés de ces méduses se développent de nouveau sous formes de

polypes libres, ce retour s'explique par les lois de l'_hérédité

latente_.

=10. Psychologie des singes.=--Comme les singes et surtout les singes

anthropoïdes sont très rapprochés des hommes non seulement

relativement à la structure et au mode d'évolution, mais encore sous

tous les rapports pour la vie psychique, _l'étude comparative de la

psychologie des singes_ ne saurait être recommandée d'une façon assez

pressante à nos psychologues de profession. La visite des jardins

zoologiques, des théâtres où paraissent les singes est en particulier

aussi instructive que récréative. Mais la fréquentation du cirque et

des théâtres où paraissent des chiens, n'est pas moins riche en

enseignements. Les résultats étonnants qu'a atteint le _dressage

moderne_ non seulement dans l'instruction des chiens, des chevaux et

des éléphants, mais encore dans l'éducation des rapaces rongeurs et

autres mammifères inférieurs doivent fournir à ces psychologues

impartiaux, s'ils les étudient avec soin, une source de connaissances

psychologiques des plus importantes au point de vue moniste.

Indépendamment de cela, la fréquentation de semblables expositions est

plus récréative et élargit bien davantage l'horizon anthropologique

que l'étude ennuyeuse et relativement abrutissante des fantaisies

métaphysiques que ce que l'on appelle la «psychologie introspective

pure» a couché dans des milliers de volumes et d'articles.

=11. Téléologie de Kant.=--Les progrès étonnants de la biologie

moderne ont complètement réfuté l'_explication téléologique de la

nature due à Kant_. La physiologie a prouvé entre autres choses que

tous les phénomènes biologiques se ramènent à des procès chimiques et

physiques et que leur explication n'exige ni un _créateur_ personnel

agissant en chef d'entreprise, ni une _force vitale_ énigmatique

construisant en vue d'une fin. La théorie cellulaire nous a montré que

toutes les activités biologiques complexes des animaux et des plantes

supérieurs doivent être dérivées des procès physico-chimiques simples

qui se produisent dans l'organisme élémentaire des _cellules_

microscopiques et que la base matérielle de ces procès est le _plasma_

du corps cellulaire. Cette observation s'applique tant aux phénomènes

d'accroissement et de la nutrition qu'à ceux de la reproduction, de la

sensibilité et du mouvement. La loi biologique fondamentale nous

enseigne que les phénomènes énigmatiques de l'embryologie (le

développement des embryons et la modification résultant de la puberté)

reposent sur la transmission héréditaire de processus correspondants

qui se sont produits dans la ligne des ancêtres. La théorie de la

descendance a résolu l'énigme, elle a expliqué comment ces processus,

ces activités physiologiques de l'_hérédité_ et de l'_adaptation_,

ont, au cours de longs espaces de temps, causé un changement constant

des formes spécifiques, une lente _transformation_ des espèces. La

théorie de la _sélection_, enfin, prouve clairement que, dans ces

procès phylogénétiques, les dispositions les plus opportunes se

produisent d'une façon purement mécanique, par sélection du plus

utile. DARWIN a donc fait prévaloir un principe d'explication

mécanique de l'utilité organique que, déjà plus de 2.000 ans

auparavant, EMPÉDOCLE avait soupçonné. Il est devenu ainsi le _Newton

de la vie organique_ ce dont Kant avait complètement contesté la

possibilité.

Ces circonstances historiques que j'ai déjà relevées il y a plus de

trente ans (dans le cinquième chapitre de l'_Histoire de la création

naturelle_), sont si intéressantes et si importantes que je tiens à

insister sur elles ici. Ce n'est pas seulement opportun parce que la

philosophie moderne demande avec une insistance particulière un

_retour à Kant_, mais aussi parce qu'il en découle que les

métaphysisiens les plus grands tombent tête baissée dans les plus

graves erreurs en jugeant les questions les plus importantes.

KANT, le fondateur subtil et clair de la «philosophie critique»,

déclare avec la plus grande précision qu'il est «absurde» d'espérer

une découverte qui 70 ans plus tard est faite réellement par Darwin et

il refuse pour tous les temps, à l'esprit humain une notion importante

que ce dernier acquiert réellement par la théorie de la sélection. On

voit combien est dangereux l'_ignorabimus_ catégorique.

En ce qui touche l'honneur exagéré que l'on rend à KANT dans la

nouvelle philosophie allemande et qui se transforme chez beaucoup de

«Néo-Kantiens» en une adoration idolâtre et indéterminée, il nous sera

permis de mettre en lumière les imperfections humaines du grand

philosophe de Königsberg et les faiblesses néfastes de sa sagesse

critique. Sa tendance dualiste vers une métaphysique transcendentale,

qui ne fit qu'accroître avec les années, avait pour cause

l'instruction préparatoire, pleine de lacunes incomplètes qu'il reçut

à l'école et à l'université. Cette instruction ainsi obtenue était

surtout _philologique, théologique_ et _mathématique_. Dans les

sciences naturelles, il n'apprit à fond que l'astronomie et la

physique et en partie également la chimie et la minéralogie. Par

contre, le vaste domaine de la biologie, si peu étendu qu'il fût à

l'époque, lui reste _inconnu pour la plus grande partie_. Parmi les

sciences naturelles organiques, il n'a étudié ni la zoologie, ni la

botanique, ni l'anatomie, ni la physiologie; son anthropologie dont il

s'occupa pendant longtemps resta fort imparfaite. Si KANT, au lieu

d'étudier la philologie et la médecine avait approfondi la médecine,

il aurait puisé dans les cours d'anatomie et de physiologie une

connaissance approfondie de l'_organisme_ humain, si dans les

cliniques il s'était acquis une appréciation vivante de ces

modifications pathologiques, non seulement son anthropologie mais

encore toute la conception de l'univers du philosophe critique aurait

pris une tout autre forme. KANT alors n'aurait pas aussi légèrement

passé sur les phénomènes biologiques les plus importants comme il le

fit dans ses écrits postérieurs (à dater de 1769).

Après avoir accompli ses études universitaires, KANT dut pendant neuf

ans gagner son pain en donnant des leçons à domicile, de 22 à 31 ans,

précisément dans la période la plus importante de sa vie de jeunesse,

quand à la suite de l'enseignement pris à l'Université, le libre

développement du caractère personnel et scientifique se décide. Si

KANT, qui pendant la plus grande partie de son existence resta fixé à

Königsberg et ne franchit presque jamais les frontières de la province

de Prusse avait accompli des voyages plus importants, s'il avait donné

au vif intérêt qu'il portait à la géographie et à l'anthropologie un

aliment vivant par des appréciations réelles, l'extension de son

horizon aurait eu une action réaliste très heureuse sur la forme de sa

conception idéale de l'univers. Puis le fait que KANT ne se maria pas

peut, chez lui comme chez d'autres vieux garçons philosophes excuser

ses lacunes et son exclusivisme. L'homme et la femme constituent, en

effet, deux organismes essentiellement différents qui n'arrivent à

rendre parfaitement la notion générique normale «d'hommes» qu'en se

complétant mutuellement.

=12. Critique des Évangiles.= (S. E. VERUS, _Tableau synoptique des

évangiles_ dans leur texte complet.) Leipzig 1897.--Conclusion: «Toute

oeuvre doit être comprise et jugée d'après l'esprit de son temps. Les

_fictions évangéliques_ naissent à une époque très peu scientifique et

dans des sphères pleines de grossières superstitions; elles ont été

écrites pour leur temps, et non pour le temps présent ni pour «tous

les temps», mais non comme oeuvres historiques, ce sont des oeuvres

d'édification et en partie des pamphlets ecclésiastiques. Seul

l'intérêt de l'Église et de ses prêtres ainsi que des institutions

sociales qui y sont liées pouvait demander que l'on rapportât

l'origine de chaque oeuvre aux «apôtres» (Matthieu, Jean) ou aux

«disciples des apôtres» (Marc, Luc); cela suffit pour expliquer très

simplement et très naturellement leur crédit persistant pendant des

siècles et que l'on a coutume de ramener à des influences

surnaturelles.

«La forme primitive de ces fictions a subi dans les premiers siècles

des modifications variées et ne peut plus être établie présentement.

Le recueil des écrits du Nouveau Testament ne s'est formé que très

lentement et sa reconnaissance n'a été unanimement acceptée qu'après

des siècles, pour une partie du moins. Tout ce que l'on tire comme

article de foi des écrits de cette époque sans critique ne repose que

sur l'arbitraire, l'erreur, si ce n'est sur la falsification

consciente.

«A toute époque de grande oppression, les Israélites ont attendu un

sauveur (Messie). C'est ainsi qu'Isaïe 45, I, après la captivité de

Babylone (597-538) salue du titre de Messie le roi des Perses, Cyrus

(qui n'était pas Juif) parce qu'il a rendu la liberté au peuple. Un

grand prêtre, Josué, fait rentrer les Juifs dans leur patrie et la

légende créa un Josué antérieur qui, comme successeur de Moïse aurait

ramené son peuple à Chanaan. Après la ruine de Jérusalem (70 de notre

ère), le savant Josèphe déclare qu'il restait encore à l'humanité un

temple plus vaste qui ne serait pas bâti par la main des hommes, et

voyait dans l'empereur Vespasien un Messie qui apporterait la liberté

à tout l'univers. Mais dans le vaste empire romain, plus d'un poète,

plus d'un penseur, rêvaient d'un sauveur du monde, et en quelques

dizaines d'années se produisit toute une série de «Messies». L'esprit

poétique du peuple créa un troisième Josué (en grec _Jésus_).

«La vie d'un semblable ami des pauvres, d'un faiseur de miracles, d'un

sauveur du monde n'était pas trop difficile à écrire: des aventures,

des événements, des discours étaient fournis par les modèles de

l'ancien testament (abstraction faite des légendes de Krishna et de

Bouddha qui depuis des siècles étaient répandues dans tout l'Orient).

Un Moïse, un Élie, un Élisée auxquels il ne fallait pas que le héros

reste inférieur, des expressions des psaumes et des prophètes. Souvent

les auteurs prenaient à la lettre des images. Les pâtres de l'Église

tenaient encore beaucoup de contes merveilleux pour des allégories,

alors que maintenant l'Église veut que tout, même ce qui est le plus

étonnant, soit pris à la lettre.

«La figure du Messie se créa donc peu à peu. Dans les _épîtres de

Paul_ qui sont prouvées avoir été composées avant les «fictions

évangéliques», il n'est rien dit de la mort ni de la résurrection. De

certains passages des prophètes, littéralement interprétés, on

déduisit la doctrine du salut. On se demanda enfin, où, comment, de

qui est-il né? Combien de temps a-t-il vécu? etc. Dès que l'exemple

d'une semblable fiction eut été donné, un flot d'oeuvres semblables se

répandit, caricatures grossières pour une partie, pour une autre,

tableaux de la vie se renfermant dans les limites du possible jusqu'à

un certain point. Chaque région, chaque commune importante a son

évangile et souvent on le nommait d'un nom devenu célèbre. On tenait

pour parfaitement permis d'écrire ainsi sous un faux nom.

«Ces fictions évangéliques placent leur héros dans la première moitié

du premier siècle de notre ère. Mais ni les écrivains juifs (Philon,

Josèphe) ni les écrivains romains ou grecs (comme Tacite, Suétone,

Pline, Dion, Cassius) de cette époque et de la suivante, ne

connaissent ni ce «Jésus de Nazareth», ni les événements de sa vie que

l'on raconte; la ville de Nazareth est même tout à fait inconnue.»

=13. Christ et Bouddha.=--A l'excellent ouvrage de S. E. VERUS:

_Vergleichende Uebersicht der vier Evangelien_ (source unique pour une

vie de Jésus) j'emprunte la communication suivante: «Le professeur $1

a comparé les biographies indiennes et chinoises de Bouddha qui sont

nombreuses et sont certainement antérieures à notre ère dans plusieurs

travaux consciencieux estimés par d'éminents théologiens, tels que le

professeur PFLEIDERER. Il a établi indubitablement les faits suivants:

Le fonds de la vie des deux _fondateurs de religion_ est une vie

nomade, apostolique et salvatrice, la plupart du temps en compagnie de

disciples, interrompue parfois par des repos (banquets, solitude au

désert); en outre on y rencontre des sermons sur des montagnes et un

séjour dans la capitale après une entrée triomphale. Mais dans tous

les détails et dans leur suite se montre un surprenant accord.

«Bouddha est un Dieu fait homme; comme homme il est de race royale. Il

est engendré et mis au monde de façon surnaturelle, sa naissance est

annoncée à l'avance d'une façon merveilleuse. Dieux et rois saluent le

nouveau-né et lui apportent des présents. Un vieux brahmane le

reconnaît aussitôt pour le rédempteur de tous les maux. Il ramène la

paix et la joie sur la terre. Le jeune Bouddha est poursuivi et

miraculeusement sauvé, installé solennellement dans le temple, enfant

de 12 ans, il est recherché par ses parents et retrouvé au milieu des

prêtres. Il est précoce, dépasse ses maîtres et grandit en âge et en

sagesse. Il prend le baptême de consécration dans le fleuve sacré.

Quelques disciples d'un sage brahmane viennent à lui. Le mot de

ralliement est «suis-moi». Il consacre un disciple d'après l'usage

indien sous un figuier. Parmi les douze, trois des disciples sont de

vrais modèles et il se trouve aussi un traître. Les anciens noms des

disciples sont changés. Non loin se trouve un cercle plus nombreux de

18 élèves. Bouddha envoie ses disciples par deux et par trois après

les avoir munis d'instructions. Une fille du peuple célèbre sa mère

comme bienheureuse. Un riche brahmane veut le suivre mais ne peut se

séparer de ses biens. Un autre lui rend visite la nuit. Il n'était pas

apprécié par sa famille, mais trouva des sympathies chez les notables

et chez les femmes.

«Bouddha enseigne en promettant le bonheur comme prix. Il parle

volontiers par parabole. Ses enseignements montrent (souvent dans le

choix même des mots) une ressemblance, il détourne des prodiges,

recommande l'humilité, l'humeur pacifique, l'amour des ennemis,

l'humilité, la victoire sur soi-même et même l'abstinence de rapports

charnels. Il enseigne aussi sa destinée. Au cours des pressentiments

de sa mort prochaine, il insiste sur le fait qu'il rentre au ciel,

dans ses adieux, il exhorte ses disciples, leur désigne un médiateur

(consolateur) et annonce un bouleversement général de l'univers. Sans

patrie et pauvre, il voyage en qualité de médecin, de sauveur, de

rédempteur. Ses adversaires lui opposent qu'il préfère la société des

«pécheurs». Peu de temps avant sa mort il est invité à dîner chez une

pécheresse. Un disciple convertit une fille d'une classe méprisée,

prés d'un puits. De nombreux miracles attestent sa divinité (il marche

sur l'eau, etc.). Il entre triomphalement dans la capitale et meurt au

milieu de signes merveilleux: la terre tremble, les extrémités de la

terre sont en flamme, le soleil s'éteint, un météore tombe du ciel.

Bouddha lui aussi va en enfer et au ciel.»

=14. La généalogie du Christ.=--PAUL DE REGLA dit dans son intéressant

ouvrage (1891): «Heureusement ce fils de Marie qui, au sens de notre

langue juridique actuelle était un _fils naturel_, possède d'autres

titres de gloire que son obscure extraction. Qu'il soit le fils d'un

amour secret ou la suite d'un acte que notre société actuelle déclare

être un crime, quelle importance cela pouvait-il avoir pour sa

glorieuse existence: est-ce que la dignité de sa conduite ne lui donne

pas un droit à l'auréole qui illumine sa noble physionomie?» Dans le

sud de l'Italie et de l'Espagne, où beaucoup de notions très relâchées

ont cours sur la sainteté du mariage le prêtre catholique s'est adapté

à ces conceptions habituelles dans le pays. Les enfants naturels qui

sont engendrés en quantité, tous les ans, par les prêtres et

chapelains (suite naturelle du saint _célibat_) sont souvent

considérés comme les produits d'une _immaculée conception_ et

jouissent d'une considération particulière. Par contre le nom de

baptême _Joseph_ (Beppo), qui rappelle le bon charpentier trompé de

Galilée, n'est souvent pas très bien vu. Ayant été en 1859, à Messine,

le témoin oculaire d'une rixe violente entre mon pêcheur Vincenzo et

son collègue Giuseppe, le premier cria brusquement, en faisant les

cornes au dernier, le seul mot de Beppo, ce qui le jeta dans une

grande fureur. Comme je demandais ce que cela signifiait Vincenzo

répondit en riant; «Eh! il s'appelle Beppo et sa femme Marie et, de

même, que pour notre sainte madone le premier fils n'est pas de lui;

mais d'un prêtre!» C'est très caractéristique.

La doctrine vaticane pour qui de semblables débats sont très

désagréables cherche naturellement à passer légèrement sur la

conception douteuse et la naissance illégitime du Christ et cependant

elle ne peut éviter de glorifier par des images et des poésies cet

événement important de sa vie humaine ainsi que d'autres d'ailleurs,

et elle le fait parfois d'une façon remarquablement _matérialiste_.

Dans l'influence extraordinaire que les représentations par images de

l'«histoire sainte» ont exercée sur la fantaisie du peuple croyant et

qui aujourd'hui encore est un des soutiens les plus forts de

l'_ecclesia militans_, il est intéressant de voir combien l'Eglise

tient au maintien invariable du modèle fixé, et usité depuis plus de

mille ans. Tout homme instruit sait que les millions d'images

répandues partout et consacrées à l'écriture sainte ne représentent ni

les scènes ni leurs personnages, dans les vêtements de l'époque (comme

le croit la masse ignorante), mais suivant une conception idéalisée

qui répond au goût d'artistes postérieurs. Les écoles de peintres

italiennes ont exercé l'influence prépondérante; cela vient de ce

qu'au moyen âge l'Italie était non seulement le siège du papisme qui

gouvernait le monde, mais de ce qu'elle produisait aussi les plus

grands peintres, sculpteurs, architectes qui se mettaient à son

service.

Il y a quelques dizaines d'années toute une série de peintures

consacrées à l'histoire sainte, excita une grande sensation. Elle

était due au génial peintre russe WERESCHTCHAGIN. Elles représentaient

les scènes importantes de la vie du Christ d'après une conception

originale, _naturaliste_ et _ethnographique_: la sainte famille, Jésus

près de Jean au bord du Jourdain, Jésus dans le désert, Jésus sur le

lac de Tibériade, la prophétie, etc. Le peintre avait, au cours de son

voyage en Palestine (en 1884), étudié soigneusement non seulement

toute la scène du pays saint, mais encore sa population, le costume,

les habitations et les avait reproduits très fidèlement. Nous savons

que le pays ainsi que les ornements en Palestine se sont très peu

modifiés depuis 2.000 ans. Aussi les peintures de WERESCHTCHAGIN les

représentaient-elles d'une façon beaucoup plus vraie et plus naturelle

que tous les millions d'images qui traitent l'écriture sainte d'après

les patrons traditionnels des Italiens. Mais c'est précisément ce

caractère réaliste des peintures qui choquait particulièrement le

prêtre catholique et il n'eut de repos que quand l'exposition fut

interdite par ordre de la police (en _Autriche_, par exemple).

=15. Le christianisme et la famille.=--L'attitude hostile que prit le

christianisme primitif dès le début contre la vie de famille et

l'amour de la femme qui en est la raison est prouvée irréfutablement

par les évangiles ainsi que par les épîtres de Paul. Quand Marie

s'inquiétait du Christ, il la repoussa par ces mots indignes d'un

fils: «Femme qu'ai-je de commun avec toi?» Quand sa mère et ses frères

voulaient converser avec lui, il répondait: «Qui est ma mère et qui

sont mes frères?» Puis, montrant ses disciples assis autour de lui:

«Voyez, voici ma mère et voici mes frères, etc.» (Mathieu 12, 46-50;

Marc 3, 31-35; Luc, 8, 19-21). Et même le Christ faisait du revirement

complet de sa propre famille et de la haine contre elle, la condition

de la vertu: «Quiconque vient à moi et ne hait point son père, sa

mère, sa femme, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie ne peut

pas être mon disciple.» (Luc, 14, 26.)

=16. Anathème du pape contre la science.=--Dans la lutte difficile que

la science moderne doit mener contre la superstition régnante de

l'église chrétienne, la _déclaration de guerre_ publique que le

puissant représentant de cette dernière, le pape de Rome, a lancée

contre la première en 1870 est excessivement importante. Parmi les

_propositions canoniques_ que le concile oecuménique de Rome en 1870 a

déclaré être des _commandements de Dieu_ se trouvent les «anathèmes

suivants», _soit anathème_, quiconque nie le seul vrai Dieu, créateur

et seigneur de toutes choses, visibles et invisibles.--Qui n'a pas

honte de prétendre qu'à côté de la matière il n'y a rien d'autre.--Qui

dit que l'essence de Dieu et de toute chose est une seule et

même.--Qui dit que les objets finis, corporels et spirituels, ou au

moins les spirituels, sont des émanations de la substance divine, ou

que l'essence divine produit toute chose par manifestation ou

extériorisation.--Qui ne reconnaît pas que tout l'univers et tous les

objets qui y sont contenus ont été tirés par Dieu du néant.--Qui dit

que par son propre effort et grâce à un constant progrès l'homme

pourrait et devrait arriver à posséder toute vérité et toute

bonté.--Qui ne veut pas reconnaître pour saints et canoniques les

livres de la sainte Ecriture dans leur totalité et dans toutes leurs

parties, tels qu'ils ont été désignés par le saint concile de Trente

ou qui met en doute leur inspiration divine.--Qui dit que la raison

humaine possède une indépendance telle que Dieu ne peut lui demander

la foi.--Qui prétend que la révélation divine ne pourrait gagner en

autorité par des preuves extérieures.--Qui prétend qu'il n'y a pas

de miracle ou que ceux-ci ne doivent jamais être reconnus sûrement,

ou que l'origine divine du christianisme ne peut être prouvée par

des miracles.--Qui prétend qu'aucun mystère ne fait partie de

la révélation et que tous les articles de foi doivent être

compréhensibles pour la raison convenablement développée.--Qui

prétend que les sciences humaines devraient être traitées assez

libéralement pour que l'on pût considérer leurs propositions pour

fondées en vérité, même si elles contredisent à la doctrine de la

révélation.--Qui prétend que par les progrès de la science on pourrait

arriver à ce que les doctrines établies par l'Eglise puissent être

entendues en un sens différent qu'en celui où l'Eglise les a toujours

entendues et les entend encore.»

_L'église évangélique orthodoxe_ ne reste pas en arrière de la

catholique dans cet _anathème_ porté contre la _science_. On pouvait

lire dernièrement dans le _Mecklemburgisches Schulblatt_

l'avertissement suivant: «Prenez garde au premier pas. Vous vous

trouvez encore peut-être touchés par le faux dieu de la science.

Avez-vous donné à Satan le petit doigt, il prend peu à peu toute la

main jusqu'à ce que vous tombiez avec lui; il vous entoure d'un charme

mystérieux et vous conduit jusqu'à l'_arbre de la science_, et si vous

en avez goûté une seule fois, il vous ramène vers cet arbre grâce à

une force magique pour vous faire complètement connaître le vrai du

faux, le bien du mal. _Que votre innocence scientifique nous conserve

votre paradis._

=17. Théologie et zoologie.=--Le rapport étroit dans lequel se

trouvent chez la plupart des hommes la conception philosophique du

monde et leur conviction religieuse m'a contraint ici à insister

davantage sur les croyances régnantes du christianisme et à affirmer

publiquement leur opposition fondamentale avec les doctrines

essentielles de notre philosophie moniste. Mais mes adversaires

chrétiens m'ont autrefois déjà fait le reproche de ne connaître

nullement la religion chrétienne. Il y a peu de temps encore le pieux

docteur DANNERT (pour recommander un travail de psychologie animale du

parfait jésuite et zoologue ERICH WASMANN) a exprimé cette opinion

sous cette forme polie: _On sait qu'Ernest Hæckel connaît autant le

christianisme qu'un âne les logarithmes_. (_Konservative

Monatschrift_, juillet 1898, p. 774.)

Cette opinion souvent exprimée est une _erreur de fait_. Non seulement

à l'école--par suite de ma pieuse éducation--par un zèle et une ardeur

particulière aux classes d'instruction religieuse, j'ai appris à

connaître la religion, mais j'ai encore défendu à l'âge de 21 ans de

la façon la plus chaleureuse les doctrines chrétiennes contre mes

futurs compagnons d'armes en libre-pensée, et cependant l'étude de

l'anatomie et de la physiologie humaines, leur comparaison avec celles

des autres vertébrés avaient déjà profondément ébranlé ma foi. Je

n'arrivai à l'abandonner complètement--_en proie aux combats

intérieurs les plus amers_--qu'à la suite de l'étude complète de la

médecine et de ma pratique médicale. J'appris alors à comprendre le

mot de Faust: «Toute la douleur de l'humanité me saisit!» C'est alors

que je ne reconnus pas la souveraine bonté du Père aimant à la dure

école de la vie quand j'essayais de découvrir la «sage providence»

dans la lutte pour la vie. Quand plus tard j'appris à connaître dans

mes nombreux voyages scientifiques tous les pays et les peuples

d'Europe, quand dans mes visites nombreuses en Europe et en Asie, je

pus observer d'une part les honorables religions des anciens peuples

civilisés, et d'autre part les commencements des religions des

peuplades naturelles les plus basses, alors s'élabora en moi, grâce à

une _critique comparative des religions_, cette conception du

christianisme que j'ai exprimée dans le chap. XVII.

Il va d'ailleurs de soi que, comme _zoologue_, je suis autorisé à

faire entrer les conceptions théologiques du monde les plus opposées

dans la sphère de ma critique philosophique puisque je considère toute

l'anthropologie comme une partie de la zoologie et que je ne puis

donc en exclure la psychologie.

=18. L'Eglise moniste.=--Le besoin pratique de la vie sentimentale et

de l'ordre politique conduira un jour ou l'autre à donner à notre

religion moniste une forme de culte comme ce fut le cas pour toutes

les autres religions des peuples civilisés. Ce sera une belle oeuvre

réservée aux _honorables théologiens_ du XXe siècle que de constituer

ce culte moniste et de l'adapter aux différents besoins de chacune des

nations civilisées. Comme sur ce terrain important également nous ne

désirons pas de _révolution_ violente, mais une _réforme_ rationnelle,

il nous paraît très exact de se rattacher aux institutions existantes

de l'Eglise chrétienne régnante d'autant plus qu'elles aussi sont

unies le plus intimement possible aux institutions politiques et

sociales.

De même que l'Eglise chrétienne a transporté ses grandes fêtes

annuelles aux anciens jours des fêtes des païens, l'église moniste

leur rendra leur destination primitive découlant du culte de la

nature. Noël sera de nouveau la fête solsticiale d'hiver, la

Saint-Jean, la fête du solstice d'été. A Pâques, nous ne fêterons pas

la résurrection surnaturelle et impossible d'un crucifié mystique,

mais la noble renaissance de la vie organique, la résurrection de la

nature printanière après le long sommeil de l'hiver. A la fête

d'automne, à la Saint-Michel, nous célébrerons la clôture de la

joyeuse saison de l'été et l'entrée dans la sévère et laborieuse

période de l'hiver. De la même façon, d'autres institutions de

l'Eglise chrétienne dominante et même certaines cérémonies

particulières peuvent être utilisées pour établir le culte moniste.

Le service divin du _dimanche_, qui toujours, à titre de jour primitif

de repos de l'édification et du délassement, a suivi les six jours de

la semaine de travail subira dans l'église moniste un perfectionnement

essentiel. Au lieu de la foi mystique en des miracles surnaturels

interviendra la _science_ claire des véritables merveilles de la

nature. Les églises considérées comme lieu de dévotion ne seront pas

ornées d'images des saints et de crucifix, mais de représentations

artistiques tirées de l'inépuisable trésor de beautés que fournit la

vie de l'homme et celle de la nature. Entre les hautes colonnes des

dômes gothiques qui sont entourées de lianes, les sveltes palmiers et

les fougères arborescentes, les gracieux bananiers et les bambous

rappelleront la force créatrice des tropiques. Dans de grands

aquariums, au-dessous des fenêtres, les gracieuses méduses et les

siphonophores, les coraux et les astéries enseigneront les formes

artistiques de la vie marine. Au lieu du maître autel sera une

_uranie_ qui montre dans les mouvements des corps célestes la toute

puissance de la loi de substance. En fait, maintenant, beaucoup de

gens instruits trouvent leur édification non dans l'audition de

prêcheurs riches en phrases et pauvres en pensée, mais en assistant à

des conférences publiques sur la science et sur l'art, dans la

jouissance des beautés infinies qui sortent du sein de notre mère

nature en un fleuve intarissable.

=19. Egoïsme et altruisme.=--Les deux piliers de la vaine morale et

de la sociologie sont constitués par l'égoïsme et l'altruisme en

_équilibre exact_. Cela est vrai de l'homme comme de tous les autres

_animaux sociaux_. De même que la prospérité de la société est liée à

celle des personnes qui la composent; d'autre part, le plein

développement de l'essence individuelle de l'homme n'est possible que

dans la vie en commun avec ses semblables. La _morale chrétienne_

célèbre la valeur exclusive de l'altruisme et ne veut accorder aucun

droit à l'égoïsme. Tout contrairement se conduit la morale

aristocratique moderne (de MAX STIRNER à FR. NIETZSCHE). Les deux

extrêmes sont également faux et contredisent également aux exigences

sacrées de la nature sociale. (Cf. HERMANN TURCK, FR. NIETZSCHE _und

seine philosophischen Irrewege_, (Iéna 1891). L. BUCHNER, _Die

Philosophie des Egoismus_, _Internationale Literatur Berichte_.) IV. I

(7 Janvier 1887).

=20. Coup d'oeil sur le XXe siècle.=--La ferme conviction en la

_vérité de la philosophie moniste_ qui perce dans tout mon livre sur

les _énigmes de l'univers_, du commencement à la fin, se fonde tout

d'abord sur les progrès merveilleux accomplis par la science naturelle

au cours du XIXe siècle. Mais elle nous invite également à jeter

encore un regard plein d'espoir sur le XXe siècle qui commence à poser

cette question. «Nous sentons-nous émus par l'essor d'un esprit

nouveau et _portons-nous en nous-mêmes le pressentiment sûr et le

sentiment certain de quelque chose de supérieur et de meilleur?_»

JULIUS HART dont l'_Histoire de la littérature universelle_ (2 vol.

Berlin 1894), a contribué beaucoup à éclairer en tous sens cette

question importante, l'a récemment résolue avec esprit dans un nouvel

ouvrage: «_Zukunftsland_. _Im Kampf um eine Weltanschauung_, 1er vol.

_Der Neue Gott_. _Ein Anblick auf das kommende Jahrhundert._» Pour

moi, je réponds à la question incontestablement par l'affirmative,

parce que je considère comme le plus grand progrès pouvant amener

enfin à la solution des «énigmes de l'univers» l'établissement sûr de

la loi de substance et de la doctrine évolutionniste qui y est

inséparablement liée. Je ne méconnais pas le lourd fardeau que nous

impose la perte douleureuse dont souffre l'humanité moderne en voyant

disparaître les croyances régnantes et les espérances d'un avenir

meilleur qui s'y rattachent. Mais je trouve une grande compensation

dans le trésor inépuisable ouvert à nous par la conception unitaire du

monde. Je suis fermement convaincu que le XXe siècle nous permettra

pour la première fois de jouir prochainement de ces trésors

intellectuels et nous conduira ainsi à la religion _du vrai, du bien

et du beau_ que Goethe a si noblement conçue.

Les énigmes de l'Univers · 第 126 / 160 题