=1. Perspective cosmologique= (p. 14).--La faible latitude que nous
permet notre faculté d'imagination dans l'appréciation des grandes
dimensions dans le temps et dans l'espace est non seulement une grande
source d'illusions anthropomorphiques, mais encore un empêchement
puissant à la pure conception moniste de l'univers. Pour concevoir
l'extension infinie de l'_espace_, il faut considérer d'une part, que
les plus petits organismes visibles (bactéries) sont gigantesques en
comparaison des atomes et des molécules invisibles qui demeurent bien
loin du domaine de la visibilité, même si l'on emploie les microscopes
les plus puissants. Il faut, d'autre part, considérer les dimensions
infinies du monde, dans lequel notre système solaire n'a que la valeur
d'une étoile fixe et où notre terre ne représente qu'une chétive planète
du prestigieux soleil. De même, nous ne concevrons l'extension infinie
du _temps_ qu'en nous souvenant d'une part des mouvements physiques et
physiologiques qui se terminent en une seconde, et, d'autre part,
l'énorme durée des espaces de temps que suppose le développement de
l'univers. Même la durée relativement courte de la «géologie organique»
(pendant laquelle s'est développée la vie organique sur notre globe)
comprend d'après les nouveaux calculs, beaucoup plus de cent millions
d'années, c'est-à-dire, plus de 100.000 milliers d'années!
Sans doute, les faits géologiques et paléontologiques, sur lesquels ces
calculs se fondent, ne fournissent que des données numériques très
incertaines et très variables, tandis que la plupart des autorités
compétentes admettent actuellement comme moyenne vraisemblable 100 à 200
millions d'années pour la durée de la géologie organique, celle-ci,
d'après d'autres appréciations ne s'étendrait qu'à 25 ou 50 millions;
d'après une évaluation géologique exacte de ces derniers temps, elle
comprendrait _au moins quatorze cent millions d'années_ (Cf. mon
discours de Cambridge sur l'_Origine de l'homme_, 1898, p. 51.) Mais si
nous sommes tout à fait hors d'état de déterminer d'une façon à peu près
sûre la _durée absolue_ des périodes phylogénitiques, nous possédons,
par contre, fort bien les moyens d'évaluer approximativement leur _durée
relative_. Si nous prenons pour chiffre minimum cent millions d'années,
elles se répartiront à peu près de la façon suivante dans les cinq
périodes principales de la géologie organique:
I. _Période archozoïque_ (époque primordiale), du début de la
vie organique à la fin de la formation cambrienne (période des
Invertébrés) 52 millions.
II. _Période paléozoïque_ (époque primaire), du début de la
formation silurienne jusqu'à la fin de la formation permienne
(période des poissons) 34 millions.
III. _Période mésozoïque_ (époque secondaire), du début de la
période du trias jusqu'à la fin de la période crétacée (période
des reptiles) 11 millions.
IV. _Période cénozoïque_ (époque tertiaire), du début de la
période éocène à la fin de la période pliocène, (période des
mammifères) 3 millions.
V. _Période anthropozoïque_ (époque quaternaire), du début de
l'époque diluvienne (à laquelle se rapporte vraisemblablement le
langage humain) jusqu'à l'époque actuelle, période de l'homme,
au moins 100.000 ans 0,1 million.
Pour rendre plus accessible au pouvoir de compréhension de l'homme
l'énorme durée de ces périodes phylogénétiques, pour faire sentir en
particulier la brièveté relative de ce qu'on appelle l'histoire
universelle (c'est-à-dire l'histoire des nations civilisées!), un de
mes élèves, Heinrich Schmidt (de Iéna) a récemment réduit le minimum
admis de cent millions d'années à _un jour_ par une réduction
chronométrique. Dans cette échelle de réduction, les 24 heures du
«jour» de la création se répartissent de la façon suivante dans les
cinq périodes phylogénétiques, citées plus haut:
I. _Période archozoïque._ (52 millions d'années) = 12 h. 30' (de
minuit à midi et demi.)
II. _Période paléozoïque_ (34 millions d'années) = 8 h. 05' (de
midi et demi à 8 h. et demie du soir.)
III. _Période mésozoïque_ (11 millions d'années) = 2 h. 38' (de
8 h. et demie à 11 h. et quart.)
IV. _Période cénozoïque_ (3 millions d'années) = 43' (de 11 h.
et quart à minuit moins deux minutes.)