G. WENDT.--_Die Entwickelung der Elemente_ (1891).
FR. MOHR.--_Allgemeine Theorie der Bewegung und Kraft als
Grundlage der Physik und Chemie_ (1869).
R. MAYER.--_Die Mechanik der Waerme_ (1842).
H. HELMHOLZ.--_Ueber die Erhaltung der Kraft_ (Berlin, 1847).
H. HERTZ.--_Ueber die Beziehungen zwischen Licht und
Elektrizitat_ (9ter Aufl., 1895).
J.-G. VOGT.--_Das Wesen der Elektrizitat und der Magnetismus auf
Grund eines einheitlichen Substanz Begriffs_ (Leipzig, 1897).
Je considère comme la suprême, la plus générale des lois de la nature,
la véritable et unique _loi fondamentale cosmologique_, la _loi de
substance_; le fait de l'avoir découverte et définitivement établie
est le plus grand événement intellectuel du XIXe siècle, en ce sens
que toutes les autres lois naturelles connues s'y subordonnent. Par le
terme de _loi de substance_, nous entendons à la fois deux lois
extrêmement générales, d'origine et d'âge très différents: la plus
ancienne est la loi _chimique_ de la «conservation de la matière», la
plus récente, la loi _physique_ de la «conservation de la force»[42].
Ces deux lois fondamentales des sciences exactes sont inséparables
dans leur essence, ainsi que cela apparaîtra de soi-même à beaucoup de
lecteurs et que cela a été reconnu par la plupart des naturalistes
modernes. Cependant cet axiome fondamental est très combattu d'autre
part, aujourd'hui encore et on doit avant tout le démontrer. Il nous
faut donc commencer par jeter un regard rapide sur chacune de ces deux
lois en particulier.
[42] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892), 8e éd. (trad. franç.).
=Loi de la conservation de la matière= (ou de la «constance de la
matière») LAVOISIER (1789).--_La somme de matière qui remplit l'espace
infini est constante._ Quand un corps semble disparaître, il ne fait
que changer de forme. Quand le carbone brûle, il se transforme, en se
mélangeant à l'oxygène de l'air, en acide carbonique gazeux: lorsqu'un
morceau de sucre se dissout dans l'eau, il passe de la forme solide à
la forme liquide. De même, la matière ne fait que changer de forme
lorsqu'un nouveau corps semble se produire; lorsqu'il pleut, la vapeur
d'eau de l'air tombe sous forme de gouttes de pluie; quand le fer se
rouille, la couche superficielle du métal s'allie à l'eau et à
l'oxygène de l'air pour former ainsi la rouille ou oxyde de fer
hydraté. Nulle part dans la nature nous ne voyons de la matière
nouvelle se produire ou «être créée»; nulle part nous ne voyons que la
matière existante vienne à disparaître ou à être anéantie. Ce principe
expérimental est aujourd'hui le premier et inébranlable axiome
fondamental de la chimie et peut être à tout instant immédiatement
démontré à l'aide d'une _balance_. Mais c'est là l'immortel service
qu'a rendu le grand chimiste français LAVOISIER, d'avoir le premier
fourni cette preuve au moyen de la balance. Aujourd'hui, tous les
naturalistes qui, pendant de longues années, se sont occupés de
l'étude des phénomènes naturels et qui ont réfléchi, sont si
profondément convaincus de l'absolue constance de la matière, qu'ils
ne peuvent plus même concevoir le contraire.
=Loi de la conservation de la force= (ou de la «constance de
l'énergie»), ROBERT MAYER, (1842).--_La somme de force qui agit dans
l'espace infini et produit tous les phénomènes est constante._ Quand
la locomotive entraîne le train, la force de tension de la vapeur
d'eau échauffée se transforme en la force vive du mouvement mécanique;
lorsque nous entendons le sifflet de la locomotive, les ondes sonores
de l'air ébranlé sont recueillies par notre tympan et conduites, par
la chaîne des osselets, au labyrinthe de l'oreille interne, puis, de
là, par le nerf auditif aux cellules ganglionnaires acoustiques qui
constituent la sphère auditive dans le lobe temporal de l'écorce
cérébrale. L'innombrable profusion de formes merveilleuses qui animent
le globe terrestre ne sont, en dernière instance, que de la lumière
solaire transformée. Chacun sait comment les progrès merveilleux de la
technique actuelle nous ont permis de transformer l'une en l'autre les
diverses forces de la nature: la chaleur devient mouvement, celle-ci
lumière ou son, celle-ci électricité ou inversement. La _mesure_
exacte de la somme de force qui agit lors de cette transformation a
montré que cette force, elle aussi, demeure constante. Il n'y a
pas dans l'Univers une particule de force motrice qui se perde;
aucune particule nouvelle ne s'ajoute à ce qui existait. Déjà,
en 1837, F. MOHR, à Bonn, s'était beaucoup approché de cette
découverte fondamentale; elle a été faite en 1842, par le
remarquable médecin souabe, ROBERT MAYER; indépendamment de lui
et presque en même temps, le célèbre physiologiste H. HELMHOLZ
arrivait à poser le même principe; il en démontrait, cinq ans
plus tard, l'applicabilité générale et les conséquences fécondes
dans tous les domaines de la _physique_. Nous devrions pouvoir
dire aujourd'hui que le même principe domine aussi le domaine entier
de la _physiologie_--c'est-à-dire de la «physique organique!»--si nous
n'étions pas contredits par les biologistes vitalistes et par les
philosophes dualistes et spiritualistes. Ceux-ci voient dans les
«forces intellectuelles» de l'homme un groupe particulier de «libres»
manifestations de la force non soumises à la loi de l'énergie; cette
conception dualiste puise surtout sa force dans le dogme du libre
arbitre. Nous avons déjà vu, en parlant de celui-ci, qu'il était
inadmissible. En ces derniers temps la physique a distingué la notion
de _force_ de celle d'_énergie_. Pour les considérations générales que
nous nous sommes proposées, cette distinction est négligeable.
=Unité de la loi de substance.=--Ce qui importe bien davantage, pour
notre conception moniste, c'est de nous convaincre que les deux
grandes doctrines cosmologiques: la loi chimique de la conservation de
la matière et la loi physique de la conservation de la force, forment
un tout indissoluble; les deux théories sont aussi étroitement liées
l'une à l'autre que les deux objets, la _matière_ et la _force_ (ou
énergie). A beaucoup de philosophes et de naturalistes monistes, cette
_unité fondamentale_ des deux lois apparaîtra d'elle-même,
puisqu'elles ne sont que deux aspects différents d'un seul et même
objet, le _Cosmos_; néanmoins cette conviction toute naturelle est
bien loin de jouir de l'adhésion universelle. Elle est, au contraire,
énergiquement combattue par toute la philosophie dualiste, par la
biologie vitaliste, par la psychologie paralléliste;--et même par
beaucoup de monistes (inconséquents!) qui croient trouver une preuve
du contraire dans la «conscience», ou dans l'activité intellectuelle
supérieure de l'homme, ou encore dans d'autres phénomènes de la «libre
vie de l'esprit».
J'insiste donc tout particulièrement sur l'importance fondamentale
d'une loi de substance _unique_, comme expression du lien indissoluble
entre ces deux lois que semblent séparer deux noms distincts. Qu'à
l'origine, les deux n'aient pas été conçues ensemble et qu'on n'ait
pas reconnu leur unité, c'est ce qui ressort déjà du seul fait que les
deux lois ont été découvertes à des époques différentes. La plus
ancienne, plus aisément constatable, la loi fondamentale chimique de
la «constance de la matière», fut posée dès 1789, par LAVOISIER et
grâce à l'emploi général de la balance elle s'éleva au rang de «base
de la chimie exacte». Par contre, la plus récente, beaucoup plus
cachée, la loi fondamentale de la «constance de l'énergie», ne fut
découverte qu'en 1832, par ROBERT MAYER et ne devint qu'avec HELMHOLZ
la «base de la physique exacte». L'unité des deux lois fondamentales,
encore souvent contestée aujourd'hui, est exprimée par beaucoup de
naturalistes convaincus, sous cette dénomination de «Loi de la
conservation de la force et de la matière».
J'ai depuis longtemps proposé d'exprimer cette loi fondamentale par la
formule plus courte et plus commode de _loi de substance_ ou de «loi
fondamentale cosmologique»; on pourrait l'appeler aussi _loi
universelle_ ou loi de constance ou encore «axiome de constance de
l'univers»; au fond, elle dérive nécessairement du _principe de
causalité_[43].
[43] E. HAECKEL, _Monisme_ (1892); _Ursprung des Menschen_
(1898).
=Notion de substance.=--Le premier penseur qui introduisit dans la
science la «notion de substance», terme tout _moniste_ et qui en
reconnut la partie fondamentale, ce fut le grand philosophe SPINOZA;
son ouvrage principal parut peu après sa mort précoce en 1677, juste
cent ans avant que LAVOISIER, au moyen du grand instrument chimique,
la balance, démontrât expérimentalement la constance de la matière.
Dans la grandiose conception panthéiste de Spinoza la notion du
_Monde_ (_universum_, Cosmos) s'identifie avec la notion totale de
_Dieu_; cette conception est en même temps le plus pur et le plus
raisonnable _monisme_, et le plus intellectuel, le plus abstrait
_monothéisme_. Cette _universelle substance_ ou ce «divin être
cosmique» nous montre deux aspects de sa véritable essence, deux
_attributs_ fondamentaux: la _matière_ (la substance-matière est
infinie et _étendue_) et l'_esprit_ (la substance-énergie comprenant
tout et _pensante_). Toutes les fluctuations qu'a subies plus tard la
notion de substance, proviennent, par une analyse logique, de cette
suprême notion fondamentale de SPINOZA que je considère, d'accord avec
GOETHE, comme une des pensées les plus hautes, les plus profondes et
les plus vraies de tous les temps. Tous les objets divers de
l'Univers, que nous pouvons connaître, toutes les formes individuelles
d'existence ne sont que des formes spéciales et passagères de la
substance, des _accidents_ ou des _modes_. Ces _modes_ sont des objets
corporels, des corps matériels, lorsque nous les considérons sous
l'attribut de l'_étendue_ (comme «remplissant l'espace»); au
contraire, ce sont des forces ou des idées lorsque nous les
considérons sous l'attribut de la _pensée_ (de l'«énergie»). C'est à
cette conception fondamentale de SPINOZA que notre monisme épuré
revient après deux cents ans; pour nous aussi la _matière_ (ce qui
remplit l'espace) et l'_énergie_ (la force motrice) ne sont que deux
attributs inséparables d'une seule et même substance.
=La notion de substance kinétique= (principe originel de la
vibration).--Parmi les diverses modifications que la notion
fondamentale de substance, par son alliance avec l'atomistique
régnante, a traversée, dans la physique moderne, indiquons seulement
brièvement deux théories qui divergent à l'extrême: la kinétique et la
pyknotique. Ces deux théories de la substance s'accordent à
reconnaître que toutes les diverses forces de la nature peuvent être
ramenées à une force primitive commune: pesanteur et chimisme,
électricité et magnétisme, lumière et chaleur, etc., ne sont que
divers modes de manifestations, divers modes de force ou _dynamodes_
d'une _force primitive_ unique (prodynamis). Cette unique force
primitive générale est la plupart du temps conçue comme un mouvement
oscillatoire des plus petites parties de la masse, comme une
_vibration des atomes_. Les atomes eux-mêmes, d'après la «notion de
substance kinétique» courante, sont des particules corporelles,
mortes, discrètes, qui vibrent dans l'espace vide et agissent à
distance. Le véritable et illustre fondateur de cette théorie
kinétique de la substance est le grand mathématicien NEWTON, à qui
l'on doit la découverte de la _loi de gravitation_. Dans son principal
ouvrage, _Philosophiae naturalis principia mathematica_ (1687), il
démontra que l'Univers tout entier était régi par une seule et même
loi fondamentale, celle de l'_attraction de la masse_, d'où il suit
que la gravitation reste constante; l'attraction des deux particules
de matière est toujours en rapport direct de leur masse et en rapport
inverse du carré de leur distance. Cette _force de pesanteur_ générale
provoque aussi bien la chute de la pomme et le flux de la mer que la
rotation des planètes autour du soleil et les mouvements cosmiques de
tous les corps de l'univers. L'immortel mérite de NEWTON c'est d'avoir
établi définitivement cette loi de gravitation et d'en avoir trouvé
une formule mathématique inattaquable. Mais cette _formule
mathématique morte_ à laquelle les naturalistes, ici comme dans
beaucoup d'autres cas, s'attachent par dessus tout, nous donne
simplement la démonstration _quantitative_ de la théorie; elle ne nous
fait pas entrevoir le moins du monde la nature _qualitative_ des
phénomènes. L'immédiate _action à distance_ que NEWTON déduisit de sa
loi de gravitation et qui est devenue un des dogmes les plus
importants et les plus dangereux de la physique ultérieure, ne nous
fournit pas le moindre aperçu sur les vraies causes de l'attraction
des masses; bien plus, elle nous barre le chemin qui pourrait nous
conduire vers ces causes. Je présume que les spéculations de NEWTON
sur sa mystérieuse action à distance n'ont pas peu contribué à
entraîner le pénétrant mathématicien anglais dans l'obscur labyrinthe
de rêverie mystique et de superstition théiste, dans lequel il a passé
les 34 dernières années de sa vie; il a même fini par construire des
hypothèses métaphysiques sur les prophéties de Daniel et sur les
stupides fantaisies de la révélation de saint Jean.
=La notion de substance pyknotique= (Principe originel de condensation
ou pyknose).--La théorie moderne de la _densation_ ou théorie de la
substance pyknotique est en contradiction radicale avec la théorie
courante de la _vibration_ ou théorie de la substance kinétique. La
première a été exposée le plus explicitement par J. G. VOGT, dans son
ouvrage fécond en aperçus, sur _La nature de l'électricité et du
magnétisme fondée sur la notion d'une substance unique_ (1891). VOGT
admet comme force originelle générale du Cosmos, comme _prodynamie_
universelle, non pas la _vibration_ des particules de matière, se
mouvant dans l'espace vide, mais la _condensation_ ou densation
individuelle d'une substance unique qui remplit continuellement tout
l'espace infini, c'est-à-dire ininterrompu et sans intervalles vides;
la seule forme d'action mécanique (_agens_) inhérente à cette
substance consiste en ce que, par l'effort de condensation (ou
contraction), il se produit d'infiniment petits centres de
condensation, qui peuvent, il est vrai, varier de densité et par suite
de volume, mais qui, en eux-mêmes, demeurent constants. Ces minuscules
parties individuelles de l'universelle substance, ces centres de
condensation qu'on pourrait appeler pyknatomes correspondent, d'une
façon générale, aux atomes primitifs ou dernières particules,
discrètes, de la matière dans la notion de substance kinétique, mais
ils s'en distinguent essentiellement en ce qu'ils possèdent sensation
et tendance (ou mouvement volontaire sous sa forme la plus primitive),
c'est-à-dire qu'en un certain sens ils ont une _âme_--souvenir de la
doctrine du vieil EMPÉDOCLE sur «l'amour et la haine des éléments». De
plus, ces «atomes animés» n'errent pas dans l'espace vide, mais dans
cette substance intermédiaire, continue, infiniment subtile qui
constitue la partie non condensée de la substance primitive. Grâce à
certaines «_constellations_, centres de troubles ou systèmes
déformateurs», des masses de centres de condensation marchent
rapidement les uns vers les autres pour constituer une grande étendue
et arrivent à l'emporter en poids sur les masses environnantes. Par
là, la substance qui, à l'état de repos primitif, possédait partout la
même densité moyenne, se sépare ou se différencie en deux éléments
principaux: les centres de déformation qui dépassent la densité
moyenne _positivement_, par la pyknose, constituent les _masses_
pondérables des corps cosmiques (ce qu'on appelle la «matière
pondérable»); la substance intermédiaire plus subtile, à son tour, qui
en dehors des centres remplit l'espace et la densité moyenne
_négativement_, constitue _l'éther_ (matière impondérable). La
conséquence de cette séparation entre la masse et l'éther est une
lutte sans trêve entre ces deux partis antagonistes de la substance et
cette lutte est la cause de tous les processus physiques. La _masse_
positive, véhicule du sentiment de plaisir, s'efforce toujours
davantage de compléter le processus de condensation commencé et réunit
les plus hautes valeurs d'énergie _potentielle_; l'éther _négatif_, au
contraire, s'oppose dans la même proportion, à toute élévation de sa
tension et du sentiment de déplaisir qui y est attaché; il réunit les
plus hautes valeurs d'énergie _actuelle_.
Nous serions entraînés trop loin si nous voulions exposer plus à fond
la profonde théorie de la condensation de $1; le lecteur que la
question intéresserait devra chercher à comprendre les groupes
d'idées dont la difficulté tient au sujet lui-même, dans l'extrait
populaire, écrit avec clarté, qui résume le second volume de l'ouvrage
cité. Je suis, quant à moi, trop peu familier avec la physique et les
mathématiques pour pouvoir séparer leurs bons et leurs mauvais côtés;
je crois pourtant que cette notion de la substance _pyknotique_, pour
tous les biologistes convaincus de l'_unité de la nature_, pourra
paraître à maints égards plus acceptable que la notion de substance
_kinétique_ actuellement régnante. Un malentendu pourra aisément
résulter de ceci: que VOGT pose son processus cosmique de
condensation, en contradiction radicale avec le phénomène général du
_mouvement_, entendant par là la _vibration_ au sens de la physique
moderne. Mais son hypothétique «condensation» (pyknosis), implique
aussi bien le _mouvement_ de la substance que l'hypothétique
«vibration»; seulement le mode de mouvement et l'attitude des
particules de substance qui se meuvent, sont tout autres dans la
première hypothèse que dans la seconde. D'ailleurs, la théorie de la
condensation ne supprime aucunement la théorie de la vibration dans
son ensemble, elle en écarte seulement une importante partie.
La physique moderne, à l'heure qu'il est, s'en tient encore presque
toute, timidement, à l'ancienne théorie de la vibration, à la notion
de l'action immédiate à distance et de l'éternelle vibration des
atomes morts dans l'espace vide; elle rejette, par suite, la théorie
pyknotique. Quand même cette dernière serait encore très imparfaite et
quand bien même les spéculations originales de VOGT seraient souvent
des erreurs, je regarderais cependant comme un grand mérite de la part
de ce philosophe naturaliste, qu'il ait éliminé les principes
inadmissibles de la théorie de la substance kinétique. D'après ma
manière de voir personnelle, et d'après celle aussi de beaucoup
d'autres naturalistes penseurs, je voudrais maintenir, dans la théorie
de la substance pyknotique de VOGT, les principes suivants qui y sont
contenus et que je tiens pour indispensables à toute conception de la
substance vraiment _moniste_, comprenant vraiment tout le domaine de
la nature organique et inorganique: I. Les deux éléments principaux de
la substance, la masse et l'éther, ne sont pas morts et mus seulement
par des forces extérieures, mais ils possèdent la sensation et la
volonté (naturellement au plus bas degré!); ils éprouvent du plaisir
dans la condensation, du déplaisir dans la tension; ils tendent vers
la première et luttent contre la seconde. II. Il n'y a pas d'espace
vide; la partie de l'espace infini que n'occupent pas les
atomes-masses est remplie par l'éther. III. Il n'y a pas d'action
immédiate à distance à travers l'espace vide; toute action des masses
corporelles l'une sur l'autre résulte soit d'un contact immédiat, par
rapprochement des masses, soit d'une transmission par l'éther.
=La notion dualiste de substance.=--Les deux théories de la substance
que nous venons d'opposer l'une à l'autre, sont, en principe, toutes
deux _monistes_, puisque la différence entre les deux éléments
principaux de la substance (masse et éther) n'est pas primitive; il
faut en outre admettre un contact et une réciprocité d'action directs
et permanents entre les deux substances. Il en est tout autrement dans
les théories _dualistes_ de la substance qui prévalent, aujourd'hui
encore, dans la philosophie idéaliste et spiritualiste; elles sont
d'ailleurs soutenues par l'influente théologie, en tant du moins que
celle-ci intervient dans ces spéculations métaphysiques. D'après ces
théories, il faudrait distinguer dans la substance deux éléments
principaux tout à fait différents: l'un _matériel_, l'autre
_immatériel_. La _substance matérielle_ constitue le _monde des
corps_, dont l'étude est l'objet de la physique et de la chimie: c'est
pour elle seule que vaut la loi de la conservation de la matière et de
l'énergie (en tant, du moins, qu'on ne la croit pas «tirée du néant»
ou qu'on n'invoque pas de miracle quelconque!). La _substance
immatérielle_, au contraire, constitue le _monde des esprits_ dans
lequel cette loi n'a pas cours; ici, les lois de la physique et de la
chimie, ou bien sont sans valeur ou bien sont subordonnées à la
«force vitale», ou à la «volonté libre», à la «toute-puissance divine»
ou autres fantômes qui n'ont rien à voir avec la _science_ critique. A
vrai dire, ces erreurs absolues n'ont plus besoin aujourd'hui d'être
réfutées; car jusqu'à ce jour l'expérience ne nous a appris à
connaître aucune _substance immatérielle_, aucune force qui ne soit
pas liée à une matière, aucune forme d'énergie qui ne s'effectue pas
au moyen de mouvements de la matière, soit de la masse, soit de
l'éther, soit des deux éléments à la fois. Même les formes d'énergie
les plus compliquées et les plus parfaites que nous connaissions, la
vie psychique des animaux supérieurs, la pensée et la raison humaines,
reposent sur des processus matériels, sur des changements dans le
neuroplasma des cellules ganglionnaires; on ne peut pas les concevoir
sans cela. J'ai déjà démontré (chap. XI) que l'hypothèse physiologique
d'une «substance âme» spéciale, immatérielle, était inadmissible.
=Masse ou matière corporelle= (matière pondérable).--La science de
cette partie _pondérable_ de la matière fait avant tout l'objet de la
_chimie_. Les extraordinaires progrès théoriques accomplis par cette
science au cours du XIXe siècle, et l'influence inouïe qu'ils ont
exercée dans tous les domaines de la vie pratique,--sont connus de
tous. Nous nous contenterons donc de quelques remarques à propos des
plus importantes questions théoriques touchant la nature de la masse.
La chimie analytique est parvenue, on le sait, à ramener les
innombrables corps de la nature, en les dissociant, à un petit nombre
de substances premières ou _éléments_, c'est-à-dire de corps simples
qu'on ne peut plus dissocier. Le nombre de ces éléments s'élève
environ à soixante-dix. Il n'y en a qu'une petite fraction (en somme,
quatorze), qui soient répandus sur toute la terre et qui sont d'une
grande importance; la majeure partie consiste en éléments rares et peu
importants (c'est le cas pour la plupart des métaux). La _parenté_
entre certains de ces éléments qui constituent des _groupes_ et les
rapports remarquables qui existent entre leurs poids atomiques (ainsi
que l'ont démontré L. MEYER et MENDELEJEFF, dans leur _système
périodique des éléments_), rendent très vraisemblable que ces éléments
ne sont pas des _espèces absolument fixes de la matière_, qu'ils ne
sont pas des grandeurs éternellement constantes. Dans ce système, on a
réparti les soixante-dix éléments en huit groupes principaux et on les
a ordonnés, à l'intérieur de ceux-ci, d'après la grandeur de leurs
poids atomiques, de sorte que les éléments chimiques analogues forment
des séries de familles. Les rapports entre corps d'un même groupe dans
le système naturel des éléments rappellent, d'une part, les phénomènes
analogues que présentent les divers composés du carbone; d'autre part,
les rapports entre groupes parallèles que nous observons dans le
système naturel des espèces végétales et animales. De même que, dans
ce dernier cas, la «parenté» entre formes analogues provient de la
descendance commune de formes ancestrales plus simples--de même, il
est très probable que la même explication vaut pour les familles et
les ordres d'éléments. Nous pouvons donc admettre que les «éléments
empiriques» actuels ne sont pas véritablement des _espèces fixes de la
matière_, simples et constantes, mais qu'elles sont, dès l'origine,
composées d'atomes primitifs simples, tous identiques, dont le nombre
et la position varient seuls. Les spéculations de G. WENDT, W. PREYER,
W. CROOKES et d'autres, ont montré de quelle manière on pouvait
concevoir que tous les éléments se soient différenciés à partir d'une
seule et unique _matière première_, le _prothyl_.
=Atomes et éléments.=--Il faut bien distinguer la _théorie des atomes_
actuelle, telle qu'elle apparaît à la chimie comme un auxiliaire
indispensable, de l'ancien _atomisme_ philosophique, tel que
l'enseignaient déjà, il y a plus de deux mille ans, les philosophes
monistes éminents de l'antiquité: LEUCIPPE, DÉMOCRITE et LUCRÈCE: cet
atomisme se compléta et prit plus tard une nouvelle direction, grâce à
DESCARTES, HOBBES, LEIBNITZ et autres philosophes éminents. Il n'a
été donné de l'_empirisme moderne_ une conception précise et
acceptable, un _fondement empirique_ qu'en 1808, par le chimiste
anglais DALTON qui posa la «loi des proportions simples et multiples»
dans la formation des combinaisons chimiques. Il détermina d'abord les
_poids atomiques des divers éléments_, posant ainsi la _base exacte_,
inébranlable, sur laquelle reposent les nouvelles théories chimiques;
celles-ci sont toutes _atomistes_ en tant qu'elles admettent que les
éléments sont composés de particules identiques, minuscules,
discrètes, qu'on ne peut dissocier. Le problème de la _nature_ propre
des atomes, de leur forme, de leur grandeur, la question de savoir
s'ils sont animés restent d'ailleurs hors de cause; car ces qualités
sont hypothétiques; au contraire, le _chimisme_ des atomes ou leurs
«affinités chimiques», c'est-à-dire la proportion constante dans
laquelle ils se combinent avec les atomes d'autres éléments[44],--est
tout empirique.
[44] E. HAECKEL. _Le Monisme_, 1892, traduction française.
=Affinités électives des éléments.=--L'attitude variable des éléments
isolés à l'égard les uns des autres, ce que la chimie désigne du nom
d'«affinité», est une des propriétés les plus importantes de la masse
et se manifeste par les divers rapports de quantité ou proportions
dans lesquelles s'effectue leur combinaison, et dans l'intensité avec
laquelle elle se produit. Tous les degrés d'inclination, depuis la
plus complète indifférence, jusqu'à la plus violente passion,
s'observent dans l'attitude chimique des divers éléments à l'égard les
uns des autres, de même que dans la psychologie de l'homme et en
particulier dans l'inclination des deux sexes l'un pour l'autre, le
même phénomène joue un grand rôle. GOETHE a rapproché, comme on sait,
dans son roman classique les _Affinités électives_, les rapports entre
deux amoureux des phénomènes de même nature, qui interviennent dans
les combinaisons chimiques. L'irrésistible passion qui entraîne
Edouard vers la sympathique Ottilie, Pâris vers Hélène, et qui
triomphe de tous les obstacles de la raison et de la morale est la
même puissante force d'attraction «inconsciente» qui, lors de la
fécondation des oeufs animaux ou végétaux, pousse le spermatozoïde
vivant à pénétrer dans l'ovule; c'est encore le même mouvement violent
par lequel deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène s'unissent
pour former une molécule d'eau. Cette foncière _Unité des affinités
électives dans toute la nature_, depuis le processus chimique le plus
simple, jusqu'au plus compliqué des romans d'amour, a été reconnue dès
le Ve siècle avant Jésus-Christ, par le grand philosophe naturaliste
grec, EMPÉDOCLE, dans sa doctrine de _l'amour et de la haine des
éléments_. Elle est confirmée par les intéressants progrès de la
_psychologie cellulaire_, dont la haute importance n'a été entrevue
qu'en ces trente dernières années. Nous appuyons là-dessus notre
conviction que les _atomes_, déjà, possèdent sous leur forme la plus
simple, la sensation et la volonté--ou plutôt: le _sentiment_
(Aesthesis) et l'_effort_ (tropesis)--c'est-à-dire une _âme_
universelle sous sa forme la plus primitive. Mais on en peut dire
autant des molécules ou particules de matière constituées par la
réunion de deux ou plusieurs atomes. Par la combinaison, enfin, de
diverses de ces molécules se produisent d'abord les combinaisons
chimiques simples, puis les plus complexes, dans lesquelles le même
jeu se répète sous une forme plus compliquée.
=Ether= (_Matière impondérable_).--L'étude de cette partie
_impondérable_ de la matière est avant tout l'objet de la _physique_.
Après avoir depuis longtemps admis l'existence d'un médium infiniment
subtil, remplissant l'espace en dehors de la matière et avoir invoqué
cet «éther» pour expliquer divers phénomènes (la _lumière_
surtout)--ce n'est qu'en la seconde moitié du XIXe siècle qu'on est
parvenu à connaître plus exactement cette merveilleuse substance et ce
progrès se rattache aux surprenantes découvertes empiriques faites
dans le domaine de l'_électricité_, à leur connaissance expérimentale,
à leur compréhension théorique et à leur application pratique.
Signalons en premier lieu ici, comme ayant frayé les voies, les
recherches célèbres d'HENRI HERTZ, à Bonn (1888); on ne saurait trop
déplorer la mort précoce de ce jeune physicien de génie qui donnait
les plus grandes espérances; c'est là, comme la mort trop prématurée
de SPINOZA, de RAPHAËL, de SCHUBERT et de tant d'autres jeunes gens de
génie, un de ces _faits brutaux_ dans l'histoire de l'humanité qui,
par eux-mêmes, suffisent déjà complètement à réfuter le mythe
inadmissible d'une «Sage Providence» et d'un «Père céleste qui ne
serait qu'amour».
=L'existence de l'éther= ou de l'_éther cosmique_, comme matière
réelle, est aujourd'hui (depuis douze ans) un _fait positif_. On peut,
il est vrai, lire aujourd'hui encore que l'éther est une «pure
hypothèse»; cette affirmation erronée est répétée, non seulement par
des philosophes et des écrivains populaires qui ne sont pas au courant
des faits, mais encore par quelques «prudents physiciens exacts». Mais
on devrait, tout aussi légitimement, nier l'existence de la matière
pondérable, de la masse. Sans doute, il y a aujourd'hui encore des
métaphysiciens qui en viennent là et dont la suprême sagesse consiste
à nier (ou du moins à révoquer en doute) la réalité du monde
extérieur; d'après eux, il n'existe, en somme, qu'un seul être réel, à
savoir leur chère personne ou plutôt l'âme immortelle qu'elle
renferme. Quelques physiologistes éminents ont même, en ces derniers
temps, accepté ce point de vue ultra idéaliste qui avait déjà été
développé dans la métaphysique de DESCARTES, BERKELEY, FICHTE et
autres; ils affirment dans leur _psychomonisme_: «Il n'existe qu'une
chose et c'est mon âme». Cette affirmation spiritualiste hardie nous
semble reposer sur une déduction fausse tirée de la remarque très
juste de KANT: à savoir que nous ne pouvons connaître du monde
extérieur que les phénomènes rendus possibles par nos _organes_
humains de connaissance, le cerveau et les organes des sens. Mais si,
par leur fonctionnement, nous ne pouvons atteindre qu'à une
connaissance imparfaite et limitée du monde des corps, cela ne nous
donne pas le droit d'en nier l'existence. Pour moi du moins, l'éther
_existe_ aussi certainement que la masse, aussi certainement que
moi-même lorsque je réfléchis et que j'écris sur ces questions. Si
nous nous convainquons de la réalité de la _matière_ pondérable, par
la mesure et le poids, par des expériences mécaniques et chimiques,
nous pouvons tout aussi bien nous convaincre de l'existence de
l'_éther_ impondérable, par les expériences d'optique et
d'électricité.
=Nature de l'éther.=--Bien qu'aujourd'hui presque tous les physiciens
considèrent l'existence réelle de l'éther comme un fait positif, et
bien que nous connaissions très exactement, grâce à d'innombrables
expériences (surtout d'optique et d'électricité) les nombreux _effets_
de cette matière merveilleuse,--cependant nous ne sommes pas encore
parvenus à connaître avec clarté et certitude sa vraie _nature_. Au
contraire, aujourd'hui encore, les opinions des physiciens les plus
éminents, qui ont spécialement étudié la question, divergent
profondément; elles se contredisent même sur les points les plus
importants. Chacun est donc libre d'adopter, parmi les hypothèses
contradictoires, celle qui sera le plus conforme à son degré de
connaissance et à la force de son jugement (qui tous deux resteront
toujours très imparfaits). L'opinion à laquelle j'en suis venu après
avoir mûrement réfléchi (et bien que je ne sois qu'un _dilettante_ sur
ce terrain), peut être résumée dans les huit propositions suivantes:
I. L'éther remplit, sous forme de _matière continue_, tout l'espace
cosmique, en tant que celui-ci n'est pas occupé par la masse (ou
matière pondérable); il comble en outre tous les intervalles laissés
entre les atomes de celle-ci; II. L'éther ne possède probablement
encore _aucun chimisme_ et n'est pas encore composé d'atomes, comme la
masse; si l'on admet qu'il est composé d'atomes identiques, infiniment
petits (par exemple de petites sphères d'éther de même grandeur), on
doit alors admettre aussi qu'entre celles-ci, il existe encore quelque
chose d'autre, soit l'«espace vide», soit un troisième médium tout à
fait inconnu, un _Interéther_ tout hypothétique; le problème de son
essence soulèverait les mêmes difficultés que lorsqu'il s'agissait de
l'éther (_in infinitum_); III. L'hypothèse d'un espace vide et d'une
action à distance immédiate, n'étant plus guère possible dans l'état
actuel de la science (ou du moins, ne conduisant à aucune claire
conception moniste), j'admets une _structure particulière de l'éther_
qui ne serait pas atomistique comme celle de la masse pondérable et
qu'on pourrait provisoirement concevoir (sans définition plus
précise), comme une structure _éthérique_ ou _dynamique_. IV. L'_état
d'agrégat_ de l'éther, par suite de cette hypothèse, serait également
particulier et différent de celui de la masse; il ne serait ni gazeux,
ni solide, comme le soutiennent certains physiciens; la meilleure
façon de se le représenter, c'est peut-être de le comparer à une gelée
infiniment ténue, élastique et légère. V. L'éther est une _matière
impondérable_, en ce sens que nous ne possédons aucun moyen de
déterminer expérimentalement son poids; s'il en a réellement un, ce
qui est très vraisemblable, ce poids est infiniment petit et échappe à
la mesure de nos plus fines balances. Quelques physiciens ont essayé
de calculer le poids de l'éther d'après l'énergie des ondes
lumineuses; ils ont trouvé qu'il était quinze trillions de fois plus
petit que celui de l'air atmosphérique; en tous cas, une sphère
d'éther du même volume que la terre pèserait _au moins_ 250 livres
(?). VI. L'état d'agrégat de l'éther peut probablement (en vertu de la
théorie pyknotique), dans des conditions déterminées par une
condensation croissante, passer à l'état gazeux de la masse, de même
que celui-ci, par un refroidissement croissant, pourra redevenir
liquide et ensuite solide. VII. Ces _états d'agrégat de la matière_
s'ordonnent par conséquent (ce qui est très important pour la
_Cosmogénie_ moniste), suivant une série génétique continue, nous en
distinguerons cinq moments: 1º L'état éthérique; 2º le gazeux; 3º le
liquide; 4º le liquide-solide (dans le plasma vivant); 5º l'état
solide. VIII. L'éther est infini et incommensurable tout comme
l'espace qu'il remplit; il est éternellement en mouvement. Ce _motus
propre de l'éther_ (qu'on le conçoive comme une vibration, une
tension, une condensation, etc.), en réciprocité d'action avec les
mouvements de la masse (gravitation), est la cause dernière de tous
les phénomènes.
=Ether et masse.=--«La colossale question de la nature de l'éther»
ainsi qu'HERTZ la nomme avec raison, comprend celle de ses rapports
avec la masse; car ces deux éléments principaux de la matière sont non
seulement partout en contact extérieur très intime, mais encore en
continuelle _réciprocité d'action_ dynamique. On peut répartir les
phénomènes naturels les plus généraux, désignés par la physique sous
le nom de forces naturelles ou de «fonctions de la matière», en deux
groupes, dont l'un comprend _surtout_ (mais pas exclusivement) les
fonctions de l'éther, l'autre celles de la masse; on obtient alors le
schéma suivant que j'ai donné (1892) dans le _Monisme_: