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P. CARUS ET HEGELER.--_The Monist. A quarterly magazine._ Vol.

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M. J. SAVAGE.--_Die Unsterblichkeit_ (Kap. XII _in Die Religion

im Licht der Darwinschen Lehre_), 1886.

AD. SVOBODA.--_Gestalten des Glaubens_, 2 Bde, Leipzig, 1897.

En passant de l'étude génétique de l'âme à la grande question de son

«immortalité», nous abordons ce suprême domaine de la superstition qui

constitue en quelque sorte la citadelle indestructible de toutes les

idées dualistes et mystiques. Car lorsqu'il s'agit de cette question

cardinale, plus que dans tout autre problème, se joint à l'intérêt

purement philosophique l'intérêt égoïste de la personne qui veut à

tout prix se voir garantie l'immortalité individuelle au delà de la

mort. Ce «suprême besoin de l'âme» est si puissant qu'il rejette par

dessus bord tous les raisonnements logiques de la raison critique.

Consciemment, ou inconsciemment chez la plupart des hommes, toutes les

autres idées générales et toute la conception de la vie elle-même sont

influencées par le dogme de l'immortalité personnelle et à cette

erreur théorique se rattachent des conséquences pratiques dont la

portée est immense. Nous nous proposons donc d'examiner, du point de

vue critique, tous les aspects de ce dogme important et de démontrer

qu'il est inadmissible en face des données empiriques de la biologie

moderne.

=Athanisme et Thanatisme.=--Afin d'avoir une expression courte et

commode pour désigner les deux attitudes opposées dans la question de

l'immortalité, nous appellerons la croyance en «l'immortalité

personnelle de l'homme» l'_Athanisme_ (de Athanes ou Athanatos:

immortel). Par contre, nous appellerons _Thanatisme_ (de Thanatos:

mort) la conviction qu'avec la mort de l'homme, non seulement toutes

les autres fonctions vitales physiologiques s'éteignent, mais que

_l'âme_, elle aussi, disparaît--en entendant par là cette somme de

fonctions cérébrales que le dualisme psychique considère comme une

«essence» spéciale, indépendante des autres manifestations vitales du

corps vivant.

Puisque nous abordons ici le problème physiologique de la _mort_,

faisons remarquer une fois de plus le caractère _individuel_ de ce

phénomène de la nature organique. Nous entendons par «mort»

exclusivement la cessation définitive des fonctions vitales chez

l'_individu_ organique, n'importe à quelle catégorie l'individu

considéré appartient ou à quel degré d'individualité il s'est élevé.

L'homme est mort quand sa personne meurt, qu'importe qu'il ne laisse

pas de postérité ou qu'il ait donné le jour à des enfants dont les

descendants se succéderont pendant plusieurs générations. On dit, il

est vrai, en un certain sens que «l'esprit» des grands hommes (par

exemple dans une dynastie de souverains éminents, dans une famille

d'artistes pleins de talent) se perpétue à travers plusieurs

générations; on dit, de même, que l'«âme» des femmes supérieures se

survit en leurs enfants et petits-enfants. Mais dans ces cas il s'agit

toujours de phénomènes complexes d'_hérédité_, en vertu desquels une

cellule microscopique détachée du corps (spermatozoïde du père, ovule

de la mère), transmet aux descendants certaines propriétés de la

substance. Les _personnes_ elles-mêmes qui produisent ces cellules

sexuelles par milliers, demeurent néanmoins mortelles et avec leur

mort cesse leur activité psychique individuelle, de même que tout

autre fonction physiologique.

=Immortalité des Protozoaires.=--Il s'est trouvé, en ces dernières

années, plusieurs zoologistes éminents--surtout WEISMANN (1882)--pour

soutenir cette opinion que seuls les plus inférieurs des organismes,

les _Protistes_ monocellulaires, étaient _immortels_, à l'inverse de

tous les autres animaux et plantes pluricellulaires, dont le corps

était constitué par des tissus. A l'appui de cette étrange idée, on

invoquait surtout cet argument que la plupart des Protistes se

reproduisent presque exclusivement par génération asexuée, par

division ou sporulation. Le corps tout entier de l'être monocellulaire

se subdivise en deux parties (ou plus) ayant même valeur (cellules

filles), puis chacune de ces parties se complète par la croissance

jusqu'à ce qu'elle soit redevenue semblable, en grandeur et en forme,

à la cellule mère. Mais par le processus de division lui-même,

l'_individualité_ de l'organisme monocellulaire est déjà anéantie, il

a perdu aussi bien l'unité physiologique que la morphologique.

Le terme d'_individu_ lui-même, d'«indivisible» est la réfutation

logique de la conception de WEISMANN; car ce mot signifie une _unité_

que l'on ne peut diviser sans supprimer son essence. En ce sens, les

plantes primitives monocellulaires (Protophytes) et les animaux

primitifs monocellulaires (Protozoaires) sont, leur vie durant, des

_biontes_ ou _individus physiologiques_ au même titre que les plantes

et les animaux pluricellulaires, dont le corps est constitué par des

tissus. Chez ceux-ci aussi existe la reproduction asexuée, par simple

division (par exemple chez beaucoup de Cnidiés, chez les Coraux, les

Méduses); l'animal-mère, dont les deux animaux-filles proviendront par

division, cesse ici aussi d'exister par le fait qu'il se sépare en

deux. WEISMANN déclare: «Il n'existe pas chez les Protozoaires

d'individus ni de générations au sens qu'ont ces mots chez les

_Métazoaires_.» Voilà une affirmation à laquelle je m'oppose

nettement. Ayant moi-même, le premier, donné la définition des

_Métazoaires_ et opposé ces animaux pluricellulaires, dont le corps

est constitué par des tissus, aux _Protozoaires_ monocellulaires

(Infusoires, Rhizopodes), ayant, en outre, moi-même montré le premier

la différence radicale qui existait dans le mode de développement de

ces deux groupes (aux dépens de feuillets germinatifs pour les

premiers, pas pour les seconds),--je dois déclarer d'autant plus

nettement que je considère les _Protozoaires_ pour tout aussi

_mortels_ au sens physiologique (c'est-à-dire aussi au sens

psychologique) que les _Métazoaires_; dans ces deux groupes, ni le

corps ni l'âme ne sont immortels. Les autres conclusions erronées de

WEISMANN ont déjà été réfutées (1884) par MOEBIUS, qui fait remarquer

avec raison que «tous les événements du monde sont _périodiques_ et

qu'il «n'existe pas de source d'où des individus organiques immortels

aient pu jaillir».

=Immortalité cosmique et immortalité personnelle.=--Si l'on prend le

terme d'immortalité en un sens tout à fait général et qu'on l'étende à

l'ensemble de la nature connaissable, il prend une valeur

scientifique; il apparaît alors, pour la philosophie moniste, non

seulement acceptable, mais tout naturel et clair par lui-même. Car la

thèse de l'indestructibilité et de l'éternelle durée de tout ce qui

est coïncide alors avec notre suprême loi naturelle, la _loi de

substance_ (chapitre XII). Comme nous aurons plus tard, quand nous

chercherons à établir la doctrine de la conservation de la force et de

la matière, à discuter longuement cette immortalité cosmique, nous ne

nous y arrêterons pas plus longtemps pour l'instant. Abordons plutôt

de suite la critique de cette «croyance en l'immortalité», la seule

qu'on entende d'ordinaire par ce mot, celle en l'immortalité de l'_âme

personnelle_. Etudions d'abord la façon dont s'est formée et propagée

cette idée mystique et dualiste et insistons ensuite et surtout sur la

propagation de son contraire, de l'idée _moniste_, du _thanatisme_

fondé empiriquement. Je distinguerai, comme deux formes absolument

différentes de celui-ci, le thanatisme _primitif_ et le _secondaire_;

dans le premier, l'absence du dogme de l'immortalité est un phénomène

originel (chez les peuples sauvages); le thanatisme secondaire, par

contre, est le résultat tardif d'une connaissance de la nature

conformément à la raison, il existe chez les peuples ayant atteint un

haut degré de civilisation.

=Thanatisme primitif (absence originelle de l'idée

d'immortalité).=--Dans beaucoup d'ouvrages philosophiques et surtout

théologiques, nous lisons aujourd'hui encore l'affirmation que la

croyance en l'immortalité personnelle de l'âme humaine est commune, à

l'origine, à tous les hommes ou du moins à tous les «hommes

raisonnables». Cela est faux. Ce dogme n'est pas une idée originelle

de la raison humaine et jamais il n'a été universellement admis. Sous

ce rapport, un fait surtout important, aujourd'hui certain mais qui

n'a été établi qu'en ces derniers temps par l'ethnologie comparée,

c'est celui-ci, à savoir que plusieurs peuples primitifs, au degré de

culture le plus rudimentaire, ont aussi peu l'idée d'une immortalité

que celle d'un Dieu. C'est le cas, en particulier, de ces Weddas de

Ceylan, de ces Pygmées primitifs que nous pouvons considérer, en nous

appuyant sur les remarquables recherches des messieurs SARASIN, comme

un reste des premiers «hommes primitifs de l'Inde.»[40] C'est encore

le cas de diverses branches des plus anciennes parmi les Dravidas,

très proches parents des Weddas,--enfin des Seelongs indiens et de

quelques branches parmi les nègres de l'Australie. De même, plusieurs

peuples primitifs de race américaine (dans l'intérieur du Brésil, dans

le haut cours du fleuve, etc.), ne connaissent ni dieux ni

immortalité. Cette absence _originelle_ de la croyance en Dieu et en

l'immortalité est un fait des plus importants; il convient

naturellement de le distinguer de l'absence _secondaire_ des mêmes

croyances acquises par l'homme parvenu à un haut degré de

civilisation, tardivement et avec peine, à la suite d'études faites

dans l'esprit de la philosophie critique.

[40] E. HAECKEL, _Lettres d'un voyageur dans l'Inde_. Trad. fr.

du Dr Letourneau.

=Thanatisme secondaire. (Absence acquise de l'idée d'immortalité.)=--A

l'inverse du thanatisme primaire, qui existait sûrement dès l'origine

chez les tout premiers hommes et fut toujours très répandu, l'absence

secondaire de croyance en l'immortalité n'est apparue que tard; c'est

le fruit mûr d'une réflexion profonde sur «la vie et la mort», par

conséquent le produit d'une réflexion philosophique pure et

indépendante. Comme telle, elle nous apparaît dès le VIe siècle avant

Jésus-Christ, chez une partie des philosophes naturalistes ioniens,

plus tard chez les fondateurs de la vieille philosophie matérialiste,

chez DÉMOCRITE et EMPÉDOCLE, mais aussi chez SIMONIDE et EPICURE, chez

SÉNÈQUE et PLINE et le plus complètement développée chez LUCRÈCE.

Alors, lorsqu'après la chute de l'antiquité classique, le

christianisme se fut propagé et qu'avec lui l'_Athanisme_, comme

un de ses plus importants articles de foi, eût conquis la

suprématie,--alors, en même temps que d'autres superstitions, celle

relative à l'immortalité personnelle prit la plus grande importance.

Durant la longue nuit intellectuelle que fut le moyen-âge chrétien, il

était naturellement rare qu'un penseur hardi osât exprimer des

convictions s'écartant de l'orthodoxie; les exemples de GALILÉE, de

GIORDANO BRUNO et autres philosophes indépendants qui furent livrés à

la torture et au bûcher par les «successeurs du Christ» terrifiaient

suffisamment ceux qui eussent été tentés de s'exprimer librement. Cela

ne redevint possible qu'après que la Réforme et la Renaissance eurent

brisé la toute-puissance du papisme. L'histoire de la philosophie

moderne nous montre les diverses voies par lesquelles la raison

humaine, parvenue à maturité, a cherché à échapper à la superstition

de l'immortalité. Néanmoins, le lien étroit qui unissait celle-ci au

dogme chrétien lui conférait une telle puissance jusque dans les

milieux protestants, plus libres, que même la plupart des libres

penseurs convaincus, gardaient pour eux leur manière de voir sans en

rien dire. Il était rare que quelques hommes éminents, isolés, se

risquassent à confesser librement leur conviction de l'impossibilité

pour l'âme de continuer à exister par delà la mort. Cela s'est surtout

produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, en France, avec

VOLTAIRE, DANTON, MIRABEAU et d'autres, puis avec les chefs du

matérialisme d'alors, HOLBACH, LAMETTRIE. Ces convictions étaient

partagées par le spirituel ami de VOLTAIRE, le plus grand prince de

la maison des Hohenzollern, le «philosophe de Sans-Souci», moniste lui

aussi. Que dirait FRÉDÉRIC LE GRAND, ce _thanatiste et athéiste

couronné_, s'il pouvait aujourd'hui comparer ses convictions monistes

avec celles de ses successeurs?

Parmi les _médecins penseurs_, la conviction qu'avec la mort de

l'homme cesse aussi l'existence de son âme est très répandue depuis

des siècles, mais eux aussi se sont gardé le plus souvent de

l'exprimer. D'ailleurs, même au siècle dernier, la connaissance

empirique du cerveau était encore si imparfaite, que l'«âme», pareille

à un habitant mystérieux, pouvait continuer d'y poursuivre son

existence indépendante. Elle n'a été définitivement écartée que par

les progrès gigantesques qu'a faits la biologie en notre siècle,

particulièrement dans la dernière moitié. La théorie de la descendance

et la théorie cellulaire à jamais établies, les surprenantes

découvertes de l'ontogénie et de la physiologie expérimentale, mais

avant tout les merveilleux progrès de l'anatomie microscopique du

cerveau ont graduellement sapé tous les fondements de l'Athanisme, si

bien qu'aujourd'hui il est rare qu'un biologiste versé dans sa science

et loyal soutienne encore l'immortalité de l'âme. Les philosophes

monistes du XIXe siècle (STRAUSS, FEUERBACH, BUCHNER, SPENCER, etc.)

sont tous _Thanatistes_.

=Athanisme et religion.=--Le dogme de l'immortalité personnelle ne

s'est tant propagé et n'a pris une telle importance que par suite de

son rapport étroit avec les articles de foi du _christianisme_; et

c'est celui-ci également qui a donné lieu à cette idée erronée, encore

aujourd'hui très répandue, que cette croyance à l'immortalité

constituait un des éléments essentiels de toute _religion_ pure. Ce

n'est aucunement le cas! La croyance en l'immortalité de l'âme fait

complètement défaut dans la plupart des religions les plus élevées de

l'Orient; elle est inconnue au _Bouddhisme_, qui est, encore

aujourd'hui, la religion que professent les 30% de la population de

la terre; elle est aussi inconnue à la vieille religion populaire des

Chinois qu'à cette religion réformée par CONFUCIUS et qui a pris plus

tard la place de la première, et ce qui est plus important que tout le

reste, elle est inconnue à la religion primitive et pure des juifs; ni

dans les cinq livres de Moïse, ni dans les écrits antérieurs du

Nouveau-Testament, écrits avant l'exil de Babylone, on ne trouve ce

dogme d'une immortalité individuelle après la mort.

=Comment s'est formée la croyance à l'immortalité.=--L'idée mystique

que l'âme de l'homme survit à la mort, pour vivre ensuite

éternellement, a certainement une origine _polyphylétique_; elle

n'existait pas chez le premier homme doué déjà du langage, chez

l'_homme primitif_ (_homo primigenius_ hypothétique de l'Asie) pas

plus que chez ses ancêtres, le pithecanthropus et le prothylobates,

pas plus que chez ses descendants actuels, moins perfectionnés que

lui, les Weddas de Ceylan, les Seelongs de l'Inde et autres peuples

sauvages vivant au loin. C'est seulement avec les progrès de la

raison, à la suite des réflexions plus profondes sur la vie et la

mort, le sommeil et le rêve, que se développèrent, chez diverses races

humaines--indépendamment les unes des autres--des idées mystiques sur

la composition dualiste de notre organisme. Des motifs très divers

doivent avoir concouru à amener cet événement polyphylétique: culte

des ancêtres, amour des proches, joie de vivre et désir de prolonger

la vie, espoir d'une situation meilleure dans l'au-delà, espoir que

les bons seront récompensés et les méchants punis, etc. La psychologie

comparée nous a fait connaître, en ces derniers temps, un grand nombre

de ces poèmes relatifs aux croyances[41]; ils se rattachent

étroitement, pour la plus grande partie, aux formes les plus anciennes

de la croyance en Dieu et de la religion en général. Dans la plupart

des religions modernes, l'_Athanisme_ est intimement lié au _théisme_,

et la conception mystique que la plupart des croyants se font de leur

«Dieu personnel», est étendue par eux à «leur âme immortelle». Cela

vient surtout de la religion qui domine le monde civilisé moderne, du

christianisme.

[41] Cf. AD. SVOBODA _Gestalten des Glaubens_ 1897.

=Croyance chrétienne en l'immortalité.=--Ainsi que chacun sait, le

dogme de l'immortalité de l'âme a pris, depuis longtemps, dans la

religion chrétienne, cette forme précise exprimée ainsi dans l'article

de foi: «Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.»

Le Christ lui-même ressuscité d'entre les morts, le jour de Pâques

pour être désormais dans l'Eternité, «fils de Dieu assis à la droite

du Père», ce sont là des idées que nous ont rendues sensibles

d'innombrables tableaux et légendes. De même, l'homme lui aussi,

«ressuscitera au jour du jugement» et recevra la récompense qu'il aura

méritée par sa vie terrestre. Toute cette conception chrétienne est

d'un bout à l'autre _matérialiste_ et anthropistique; elle ne s'élève

pas beaucoup au-dessus des idées grossières que bon nombre de peuples

inférieurs et incultes peuvent se faire sur les mêmes sujets. Que la

«résurrection de la chair» soit impossible, c'est ce que savent tous

ceux qui ont la moindre connaissance de l'anatomie et de la

physiologie. La résurrection du Christ, que des millions de chrétiens

croyants célèbrent à chaque Pâques, est un pur mythe, exactement comme

la «Résurrection des morts», que le Christ est censé avoir accompli

plusieurs fois. Pour la raison pure, ces articles de foi mystiques

sont aussi inadmissibles que l'hypothèse d'une «vie éternelle» qui s'y

rattache.

=La vie éternelle.=--Les notions fantaisistes que l'Eglise chrétienne

nous enseigne relativement à la vie éternelle de l'âme immortelle

après la mort du corps sont aussi purement matérialistes que le dogme

de la «résurrection de la chair» qui s'y rattache. SAVAGE, dans son

intéressant ouvrage: _La religion étudiée à la lumière de la doctrine

darwiniste_ (1886), fait à ce sujet la très juste remarque suivante:

«Une des accusations perpétuelles de l'Eglise contre la science,

c'est que celle-ci est matérialiste. Je voudrais faire remarquer en

passant _que la conception ecclésiastique de la vie future a toujours

été et est encore le matérialisme le plus pur_. Le corps matériel doit

ressusciter et habiter un ciel matériel». Pour s'en convaincre, il

suffit de lire avec impartialité un de ces innombrables sermons ou un

de ces discours si pleins de belles phrases et si goûtés en ces

derniers temps, dans lesquels sont vantées la splendeur de la vie

éternelle, bien suprême des chrétiens, et la croyance en elle,

fondement de la morale.

Ce qui attend les pieux croyants spiritualistes dans le «Paradis», ce

sont toutes les joies de la vie civilisée, avec tous les raffinements

d'une culture avancée--tandis que les matérialistes athées sont

martyrisés éternellement dans les tortures de l'Enfer, par leur «Père

au coeur aimant».

=Croyance métaphysique en l'immortalité.=--En face de l'athanisme

matérialiste, qui domine le christianisme et le mahométanisme, il

semble que l'_athanisme métaphysique_, tel que l'ont enseigné la

plupart des philosophes dualistes et spiritualistes, représente une

forme de croyance plus pure et plus élevée. Le plus marquant parmi

ceux qui ont contribué à la fonder est PLATON; il enseignait déjà, au

IVe siècle avant Jésus-Christ, ce complet dualisme entre le corps et

l'âme, qui est devenu ensuite, dans la croyance chrétienne, un des

articles les plus importants en théorie et les plus gros de

conséquences pratiques.

Le corps est mortel, matériel, physique; l'âme est immortelle,

immatérielle, métaphysique. Tous deux ne sont associés que

passagèrement, pendant la vie individuelle. Comme PLATON admettait une

vie éternelle de l'âme autonome aussi bien avant qu'après cette

alliance temporaire, ce fut aussi un adepte de la _métempsychose_; les

âmes existent en tant que telles, en tant qu'«idées éternelles», avant

qu'elles ne passent dans un corps humain. Après avoir quitté celui-ci,

elles se mettent en quête d'un autre corps à habiter, lequel soit

aussi approprié que possible à leur nature; les âmes des tyrans

terribles passent dans les corps des loups et des vautours, celles des

travailleurs vertueux dans les corps des abeilles et des fourmis, et

ainsi de suite.

Ce qu'il y a d'enfantin et de naïf dans ces théories de l'âme saute

aux yeux; un examen plus approfondi nous montre qu'elles sont

complètement inconciliables avec les connaissances psychologiques,

autrement certaines, que nous devons à l'anatomie et à la physiologie

modernes, aux progrès de l'histologie et de l'ontogénie. Nous les

mentionnons seulement ici parce que, malgré leur absurdité, elles ont

exercé la plus grande influence sur l'histoire de la pensée. Car,

d'une part, à la théorie de l'âme platonicienne, se rattache la

mystique des Néoplatoniciens, qui pénétra dans le Christianisme;

d'autre part, elle devint plus tard un des piliers principaux de la

philosophie spiritualiste. L'«_idée_» platonicienne se transforma par

la suite en la notion de _substance_ de l'âme, à vrai dire aussi

métaphysique et impossible à saisir, mais qui gagna à revêtir parfois

un aspect physique.

=Ame-substance.=--La conception de l'âme en tant que «_substance_»

est, chez beaucoup de psychologues, fort peu claire; tantôt elle est

considérée, au sens abstrait et idéal, comme un «être immatériel»

d'une espèce toute particulière, tantôt au sens concret et réaliste,

tantôt, enfin, comme une chose peu claire, hybride tenant des deux. Si

nous nous arrêtons à la notion moniste de substance, telle que nous la

prendrons (chap. XII) comme la base la plus simple sur laquelle

s'édifiera notre philosophie tout entière, l'_énergie_ et la _matière_

nous y apparaîtront indissolublement unies. Il nous faudra alors

distinguer dans «l'âme substance», l'_énergie psychique_ proprement

dite (sensation, représentation, volition) qui nous est seule

connue--et la _matière psychique_, au seul moyen de laquelle la

première peut se produire, c'est-à-dire le _plasma_ vivant. Chez les

animaux supérieurs, la «matière-âme» est ainsi constituée par une

partie du système nerveux; chez les animaux inférieurs et les plantes,

dépourvus de système nerveux, par une partie de leur corps

pluricellulaire; chez les Protistes monocellulaires, par une partie de

leur corps cellulaire. Nous revenons ainsi aux _organes de l'âme_ et

nous sommes conduits à cette conclusion, conforme à la nature, que ces

organes matériels de l'âme sont indispensables à l'activité psychique;

quant à l'âme elle-même, elle est _actuelle_, c'est la somme de ses

fonctions physiologiques.

Le concept de l'âme substance spécifique prend un tout autre sens chez

les philosophes dualistes qui en admettent l'existence. L'«âme»

immortelle est matérielle, sans doute, mais cependant invisible et

toute différente du corps visible dans lequel elle habite.

L'_invisibilité_ de l'âme est ainsi considérée comme un de ses

attributs essentiels. Quelques-uns, par suite, comparent l'âme avec

l'éther et pensent qu'elle est comme lui, une matière essentiellement

mobile, des plus subtiles et légères ou bien encore un agent

impondérable qui circule partout entre les particules pondérables de

l'organisme vivant. D'autres, par contre, comparent l'âme au vent et

lui attribuent par suite un état gazeux; et c'est cette comparaison,

faite d'abord par les peuples primitifs, qui a conduit plus tard à la

conception dualiste, devenue si générale. Quand l'homme mourait, son

corps demeurait, dépouille morte, mais l'âme immortelle «s'envolait

avec le dernier souffle».

=Ame-éther.=--La comparaison de l'âme humaine avec l'éther physique,

comme étant qualitativement de même nature, a pris en ces derniers

temps une forme plus concrète, grâce aux progrès immenses de l'optique

et de l'électricité (accomplis surtout en ces dix dernières années);

car ceux-ci nous ont appris à connaître l'énergie de l'éther et par là

nous ont fourni certains aperçus sur la nature matérielle de cette

substance qui remplit l'espace. Devant parler plus longuement de ces

importants rapports (chap. XII) je ne m'y arrêterai pas plus

longuement ici, je ferai seulement remarquer en deux mots que

l'hypothèse d'une _âme-éther_ est devenue, par suite, absolument

inadmissible. Une telle «âme éthérée», c'est-à-dire une substance-âme

qui serait pareille à l'éther physique et circulerait, ainsi que lui,

entre les parties pondérables du plasma vivant ou des molécules

cérébrales, serait à jamais incapable de produire une vie psychique

individuelle. Ni les conceptions mystiques qui ont fait, à ce sujet,

l'objet de vives discussions vers le milieu du siècle, ni les

tentatives du _Néovitalisme_ moderne pour établir un lien entre la

mystique «force vitale» et l'éther physique--ne méritent plus

aujourd'hui d'être réfutées.

=Ame air.=--Une conception bien plus répandue et encore aujourd'hui en

haute estime, c'est celle qui attribue à la substance-âme une nature

_gazeuse_. De toute antiquité on a comparé le souffle de la

respiration humaine à celui du vent; les deux furent, à l'origine,

tenus pour identiques et désignés par un même nom.

_Anemos_ et _Psyche_ chez les Grecs, _Anima_ et _Spiritus_ chez les

Romains désignent originairement le souffle du vent; de là ces termes

ont été appliqués ensuite au souffle de l'homme. Plus tard ce «souffle

vivant» fut identifié avec la «force vitale» et finalement considéré

comme l'essence même de l'âme, ou, en un sens plus restreint, comme

celle de sa suprême manifestation, l'«esprit».

De là, la fantaisie dériva ensuite la conception mystique des

esprits individuels, _fantômes_ («Spirits»); ceux-ci sont encore

conçus aujourd'hui, la plupart du temps, comme des «êtres de

forme aérienne»--mais doués des fonctions physiologiques de

l'organisme!--dans maint cercle spirite célèbre, les esprits sont

néanmoins photographiés!

=Ames liquides et âmes solides.=--La physique expérimentale est

parvenue, dans les dix dernières années de notre XIXe siècle, à faire

passer tous les corps gazeux à l'état liquide--et même la plupart à

l'état d'agrégat solide. Il ne faut pour cela rien d'autre que des

appareils appropriés qui compriment fortement les gaz, sous une très

forte pression et avec une température très basse. Non seulement des

éléments analogues à l'air (oxygène, hydrogène, azote) ont pu

ainsi passer de l'état gazeux à l'état liquide, mais en outre

des gaz composés (acide carbonique) et des mélanges de gaz (air

atmosphérique). Mais par là ces corps _invisibles_ sont devenus pour

tous _visibles_ et, en un certain sens, il est possible de les

«toucher du doigt». Avec ce changement de densité s'est évanoui le

nimbe mystique qui enveloppait autrefois, dans l'opinion courante, la

nature des gaz tenus pour des corps invisibles produisant cependant

des effets visibles. Si la substance-âme était réellement, comme

beaucoup de «savants» le croient aujourd'hui encore, de la même nature

que les gaz, on devrait être en état, en employant une haute pression

et une température très basse, de la recueillir dans un flacon, sous

le titre de _liquide d'immortalité_ (_fluidum animæ immortale_). En

poursuivant le refroidissement et la condensation on devrait aussi

parvenir à faire passer l'âme liquide à l'état solide («neige d'âme»).

Jusqu'ici l'expérience n'a pas encore réussi.

=Immortalité de l'âme animale.=--Si l'athanisme était vrai, si

réellement l'«âme» de l'homme devait éternellement subsister, on

devrait soutenir absolument la même chose relativement à l'âme des

animaux supérieurs, au moins des Mammifères les plus proches de

l'homme (Singes, Chiens). Car l'homme ne se distingue pas d'eux par

une nouvelle _sorte_ de fonction psychique spéciale, n'appartenant

qu'à lui,--mais uniquement par un _degré_ supérieur d'activité

psychique, par le plus grand perfectionnement du stade d'évolution

atteint. Ce qui est surtout plus perfectionné chez beaucoup d'hommes

(mais pas chez tous!), c'est la _conscience_, la faculté d'associer

des idées, la pensée et la raison. D'ailleurs, la différence n'est, à

beaucoup près, pas aussi grande qu'on se l'imagine et elle est, sous

tous les rapports, bien moindre que la différence correspondante entre

l'âme des animaux supérieurs et celles des animaux inférieurs, ou même

que la différence entre le plus haut et le plus bas degré de l'âme

humaine. Si donc on accorde à celle-ci une «immortalité personnelle»,

il faut l'attribuer aussi à l'âme des animaux supérieurs.

Cette conviction de l'immortalité individuelle des animaux se

rencontre, ainsi qu'il était naturel, chez beaucoup de peuples anciens

et modernes; même aujourd'hui encore elle est soutenue par beaucoup de

penseurs qui revendiquent pour eux-mêmes une «vie éternelle» et,

d'autre part, possèdent une connaissance empirique très approfondie de

la vie psychique des animaux. J'ai connu un vieil inspecteur des

forêts qui, veuf et sans enfants, avait vécu plus de trente ans

absolument seul, dans une splendide forêt de la Prusse orientale.

Il n'avait de rapports qu'avec quelques domestiques, avec lesquels il

n'échangeait que les paroles indispensables, et avec une nombreuse

meute de chiens de toute espèce, avec lesquels il vivait dans la plus

grande communauté d'âmes. Après plusieurs années d'éducation et de

dressage, ce fin observateur et ami de la Nature avait su pénétrer

profondément dans l'âme individuelle de ses chiens et il était aussi

persuadé de leur immortalité personnelle que de la sienne propre et

quelques-uns, parmi les plus intelligents de ses chiens, lui

semblaient, d'après une comparaison objective, parvenus à un stade

psychique plus élevé que sa vieille et stupide servante ou que son

grossier domestique à l'esprit borné. Tout observateur impartial qui

étudiera pendant des années la vie psychique consciente et

intelligente de chiens supérieurs, qui suivra attentivement les

processus physiologiques de leur pensée, de leur jugement, de leur

raisonnement, devra reconnaître que ces chiens peuvent revendiquer

l'«immortalité» avec autant de droit que l'homme.

=Preuves en faveur de l'Athanisme.=--Les motifs que l'on invoque

depuis deux mille ans en faveur de l'immortalité de l'âme et que l'on

fait encore valoir aujourd'hui, proviennent en grande partie, non de

l'effort pour connaître la vérité, mais bien plutôt du soi-disant

«besoin de l'âme», c'est-à-dire de la fantaisie et de l'invention.

Pour parler comme KANT, l'immortalité de l'âme n'est pas un objet de

connaissance de la raison _pure_, mais un «postulat de la raison

pratique». Mais celle-ci et les «besoins de l'âme, de l'éducation

morale», etc., qui s'y rattachent, doivent être laissés absolument de

côté si nous voulons sincèrement et sans parti pris parvenir à la pure

connaissance de la _vérité_; car celle-ci n'est exclusivement possible

qu'au moyen des raisonnements logiques et clairs, fondés

empiriquement, de la raison _pure_. Nous pouvons donc redire ici de

l'_Athanisme_ ce que nous avons dit du _théisme_: ce ne sont tous deux

que des objets de fantaisie mystique, de «croyance» transcendante, non

de science, laquelle procède de la raison.

Si nous analysions l'une après l'autre toutes les raisons qu'on a fait

valoir en faveur de la croyance à l'immortalité, il en ressortirait

que pas une seule n'est vraiment _scientifique_; il n'en est pas une

seule qui se puisse concilier avec les notions claires que nous avons

acquises, depuis quelques dizaines d'années, par la psychologie

physiologique et la théorie de l'évolution. L'argument _théologique_

selon lequel un créateur personnel aurait mis en l'homme une âme

immortelle (le plus souvent conçue comme une partie de sa propre âme

divine) est un pur mythe. L'argument _cosmologique_ selon lequel

«l'ordre moral du monde» exigerait l'éternelle durée de l'âme humaine,

est un dogme qui ne s'appuie sur rien. L'argument _téléologique_,

selon lequel la «destinée suprême» de l'homme exigerait un complet

développement dans l'au-delà de son âme si incomplète pendant la vie

terrestre, repose sur un anthropisme erroné. L'argument _moral_ selon

lequel les privations, les souhaits insatisfaits durant la vie

terrestre devraient être satisfaits dans l'au delà par une «justice

distributive», est un pieux souhait, mais rien de plus.

L'argument _ethnologique_ selon lequel la croyance en l'immortalité,

comme celle en Dieu, serait une vérité innée, commune à tous les

hommes, est nettement une erreur. L'argument _ontologique_, selon

lequel l'âme, «substance simple, immatérielle et indivisible» ne

saurait disparaître avec la mort, repose sur une conception absolument

fausse des phénomènes psychiques: c'est une erreur spiritualiste. Tous

ces «arguments en faveur de l'athanisme» et d'autres analogues sont

surannés; ils ont été _définitivement réfutés_ par la critique

scientifique de cette fin de siècle.

=Preuves contraires à l'Athanisme.=--En regard des arguments cités,

tous inadmissibles, _en faveur_ de l'immortalité de l'âme, il

convient, vu la haute importance de cette question, de résumer

brièvement ici les arguments scientifiques, bien fondés, _contraires_

à cette croyance. L'argument _physiologique_ nous enseigne que l'âme

humaine, pas plus que celle des animaux supérieurs, n'est une

substance immatérielle, indépendante, mais un terme collectif

désignant une somme de fonctions cérébrales; celles-ci sont

conditionnées, comme toutes les autres fonctions vitales, par des

processus physiques et chimiques, par suite soumis, eux aussi, à la

loi de substance. L'argument _histologique_ s'appuie sur la structure

microscopique si compliquée du cerveau et nous apprend à chercher dans

les cellules ganglionnaires de celui-ci les véritables «organes

élémentaires de l'âme». L'argument _expérimental_ nous fournit la

conviction que les diverses fonctions de l'âme sont liées à des

territoires déterminés du cerveau et sont impossibles sans l'état

normal de ceux-ci; si ces territoires sont détruits, la fonction qui y

était attachée disparaît en même temps; cette loi vaut, en

particulier, pour les «organes de la pensée», uniques instruments

centraux de la «vie de l'esprit». L'argument _pathologique_ complète

le physiologique; lorsque des régions cérébrales déterminées (centre

du langage, sphère visuelle, sphère auditive) sont détruites par la

maladie, leur travail n'est plus effectué, le langage, la vue, l'ouïe

disparaissent; la nature réalise ici l'expérience physiologique la

plus décisive. L'argument _ontogénétique_ nous met immédiatement sous

les yeux les faits de l'évolution individuelle de l'âme; nous voyons

comment, dans l'âme de l'enfant, les diverses facultés se développent

peu à peu; elles atteignent leur pleine maturité chez le jeune homme,

elles portent leurs fruits chez l'homme; dans la vieillesse se produit

une graduelle régression de l'âme, correspondant à la dégénérescence

sénile du cerveau. L'argument _phylogénétique_ s'appuie sur la

paléontologie, l'anatomie comparée et la physiologie du cerveau; se

complétant réciproquement, ces sciences réunies nous fournissent la

certitude que le cerveau de l'homme (et en même temps sa fonction,

l'âme) s'est développé graduellement et par étapes à partir de celui

des Mammifères, et, en remontant plus loin, des vertébrés inférieurs.

=Illusions athanistiques.=--Les recherches précédentes, qui pourraient

être complétées par beaucoup d'autres résultats de la science moderne,

ont démontré l'absolue inadmissibilité du vieux dogme de l'immortalité

de l'âme. «Celui-ci ne peut plus, au XIXe siècle, faire l'objet d'une

étude scientifique, sérieuse, mais seulement celui de _la croyance_

transcendante. Mais la «critique de la raison pure» a démontré que

cette croyance, dont on fait tant de cas, envisagée au grand jour, est

une pure _superstition_, tout comme la croyance qu'on y rattache si

souvent, en un «Dieu personnel». Et cependant, aujourd'hui encore, des

millions de «croyants»--non seulement dans les basses classes, dans le

peuple sans culture, mais aussi dans les milieux les plus

élevés--tiennent cette superstition pour leur bien le plus cher, pour

leur «plus précieux trésor». Il est donc nécessaire de pénétrer un

peu plus avant dans le cercle d'idées auquel celle-là se rattache

et--en la supposant vraie--de soumettre sa valeur réelle à un examen

critique. La critique objective découvrira alors que cette valeur

repose en grande partie sur l'imagination, sur l'absence de jugement

clair et de pensée conséquente. La renonciation définitive à ces

_illusions athanistiques_, j'en ai la profonde et sincère conviction,

non seulement ne serait pas pour l'humanité une _perte_ douloureuse,

mais constituerait un inappréciable _gain_ positif. Le _besoin de

l'âme_ humaine s'attache à la croyance en l'immortalité surtout pour

deux motifs: premièrement, l'espoir d'une vie meilleure dans

l'au-delà, secondement l'espoir d'y revoir nos amis et tous ceux qui

nous sont chers, et que la mort nous a enlevés ici-bas. En ce qui

concerne la première espérance, elle provient d'un sentiment naturel

de rémunération, légitime il est vrai subjectivement, mais

objectivement sans fondement. Nous prétendons être dédommagés

d'innombrables déceptions, des tristes expériences de cette vie

terrestre, sans y être autorisés par aucune perspective réelle ou

aucune garantie. Nous réclamons la durée illimitée d'une vie éternelle

dans laquelle nous ne voulons éprouver que plaisir et joie, ni

déplaisir ni douleur. La façon dont la plupart des hommes se

représentent cette «vie bienheureuse dans l'Au delà» est des plus

surprenantes, et d'autant plus étonnante que d'après cela, «l'âme

immatérielle» goûterait des jouissances on ne peut plus matérielles.

La fantaisie de chaque croyant, _façonne_ cette félicité permanente

conformément à ses désirs personnels. L'Indien d'Amérique, dont

SCHILLER nous a si vivement dépeint l'Athanisme dans sa «plainte

funèbre» espère trouver dans son Paradis les plus superbes chasses

avec une quantité énorme de buffles et d'ours; l'Esquimeau, s'attend à

y voir des nappes de glaces éclairées par le soleil avec une quantité

énorme d'ours polaires, de phoques et autres animaux polaires; le doux

Singhalais conçoit son Paradis d'après la merveilleuse île

paradisiaque de Ceylan, avec ses jardins et ses forêts splendides;

mais il admet tacitement qu'il y trouvera toujours à profusion le riz

et le curry, les noix de coco et autres fruits; l'Arabe mahométan est

convaincu que son Paradis sera couvert de jardins ombragés, pleins de

fleurs, où bruiront partout de fraîches sources et qu'habiteront les

plus belles filles; le pêcheur catholique, en Sicile, s'attend à avoir

chaque jour une profusion des plus fins poissons et du meilleur

macaroni et une indulgence éternelle, pour tous les péchés que, même

dans la vie éternelle, il pourra commettre chaque jour; le chrétien du

Nord de l'Europe espère une cathédrale gothique dont on ne pourra pas

mesurer la hauteur et dans laquelle retentiront des «louanges

éternelles au Dieu des armées.» Bref, chaque croyant attend en somme

de la vie éternelle qu'elle soit un prolongement direct de son

existence terrestre individuelle, mais qu'elle en soit une édition

considérablement «revue et augmentée».

Il nous faut faire ressortir, ici encore, le caractère d'absolu

_matérialisme_ que présente l'_Athanisme chrétien_, lié étroitement au

dogme absurde de la «résurrection de la chair». D'après ce que nous

montrent des milliers de toiles de Maîtres célèbres, les «corps

ressuscités» avec leurs âmes «nées à nouveau» vont se promener là-haut

dans le ciel tout comme ici-bas dans la vallée de misères terrestres;

ils voient Dieu avec leurs yeux, ils entendent sa voix avec leurs

oreilles, ils chantent en son honneur des cantiques avec leur larynx,

etc. Bref, les modernes habitants du Paradis chrétien sont aussi bien

des êtres doubles, composés d'un corps et d'une âme, ils sont aussi

bien en possession de tous les organes du corps terrestre, que nos

vieux devanciers au Walhalla, dans la salle d'Odin, que les

«immortels» turcs et arabes dans les plaisants jardins du Paradis de

Mahomet, que les demi-dieux et les héros de l'ancienne Grèce dans

l'Olympe, à la table de Zeus, se délectant avec le nectar et

l'ambroisie.

Quelque merveilleuse peinture qu'on se fasse de cette «vie éternelle»

au Paradis, à la longue elle doit devenir infiniment ennuyeuse. Et

penser que c'est pour l'_éternité_! Sans interruption poursuivre cette

éternelle existence individuelle! Le mythe profond du _Juif errant_,

l'infortuné Ahasverus cherchant en vain le repos, devrait nous

éclairer sur la valeur d'une pareille «vie éternelle». La meilleure

chose que nous puissions souhaiter, après une vie bien remplie où nous

avons fait de notre mieux, en toute conscience, c'est la paix

éternelle du tombeau; _Seigneur donnez-leur le repos éternel!_

Toute personne instruite, raisonnable, qui connaît le _système

chronologique de la géologie_ et qui a réfléchi sur la longue suite de

millions d'années que compte l'histoire organique de la terre, devra

avouer, si son jugement est impartial, que la banale pensée de la «vie

éternelle», loin d'être même pour le meilleur homme une admirable

_consolation_, est plutôt une terrible _menace_. Pour contester cela

il faut manquer d'un jugement clair et d'une pensée conséquente.

Le meilleur motif et le plus légitime qu'invoque l'Athanisme, c'est

l'espérance de revoir dans la «vie éternelle» nos amis et tous ceux

qui nous sont chers et dont un sort cruel nous a trop tôt séparés

ici-bas. Mais ce bonheur qu'on se promet, si l'on y regarde de plus

près, apparaîtra encore illusoire; et en tous cas il serait fortement

troublé par la perspective de retrouver en même temps là-haut tant de

personnes peu sympathiques et même les ennemis odieux qui ont

empoisonné notre vie ici-bas. Sans compter que les rapports de famille

seraient encore la source de bien des difficultés! Beaucoup d'hommes

renonceraient sûrement à toutes les splendeurs du Paradis, s'ils

avaient la certitude de s'y retrouver _éternellement_ à côté de «leur

meilleure moitié» ou de leur belle-mère! Il est douteux, également,

que le roi Henri VIII d'Angleterre s'y plairait éternellement entre

ses six femmes; c'est douteux aussi pour le roi de Pologne, Auguste le

Fort, qui aima cent femmes et en eut 352 enfants! Celui-ci, ayant été

au mieux avec le pape, «vicaire de Dieu», devrait habiter le Paradis,

malgré toutes ses fautes et bien que ses guerres aventureuses et

folles aient coûté la vie à plus de cent mille Saxons.

D'insolubles difficultés attendent aussi les athanistes croyants sur

le point de savoir à quel _stade de leur évolution individuelle_ l'âme

vivra sa «vie éternelle»? Les nouveau-nés développeront-ils leur âme

au ciel, aux prises avec la «même lutte pour la vie» qui façonne, par

un traitement si dur, l'homme ici-bas? Le jeune homme plein de talent

qui tombe, victime du meurtre en masse de la guerre, va-t-il

développer au Walhalla les riches dons inemployés de son esprit? Le

vieillard affaibli par les ans, tombé en enfance, mais qui, dans la

force de l'âge, avait rempli le monde du bruit de ses exploits,

vivra-t-il éternellement en vieillard gâteux? ou bien reviendra-t-il

en arrière à un état de maturité antérieure? Mais si les âmes

immortelles doivent vivre dans l'Olympe, rajeunies et comme des êtres

_parfaits_, le charme et l'intérêt de la _personnalité_ sont

complètement perdus pour eux.

Tout aussi inadmissible nous apparaît aujourd'hui, à la lumière de la

raison pure, le mythe anthropistique du _Jugement dernier_, de la

séparation des âmes humaines en deux grands tas, l'un contenant celles

destinées aux _éternelles_ joies du Paradis, l'autre celles destinées

aux tortures _éternelles_ de l'Enfer et cela par un Dieu personnel qui

serait le «Père de l'Amour!» C'est cependant ce Père tout amour qui a

«créé» lui-même les conditions d'hérédité et d'adaptation dans

lesquelles devaient _fatalement_ évoluer, d'une part, les élus

favorisés pour devenir des Bienheureux innocents, d'autre part, non

moins _fatalement_, les pauvres malheureux pour devenir de coupables

damnés.

Une comparaison critique des innombrables tableaux variés,

fantaisistes, engendrés depuis des milliers d'années suivant les

divers peuples et les diverses religions, par la croyance en

l'immortalité, nous fournit un spectacle des plus curieux; une

description des plus intéressantes, témoignant de recherches puisées à

des sources nombreuses, nous en a été donnée par AD. SVOBODA dans ses

remarquables ouvrages: _Les délires de l'âme_ (1886) et les _Formes de

la croyance_ (1897). Si absurdes que la plupart de ces mythes puissent

nous sembler, si inconciliables qu'ils soient tous avec les progrès de

la science moderne, ils n'en jouent pas moins, aujourd'hui encore, un

rôle important, et comme «postulat de la raison pratique», ils

exercent la plus grande influence sur la conception que se font de la

vie les individus et sur les destinées des peuples.

La philosophie idéaliste et spiritualiste du présent, il est vrai,

conviendra que ces formes matérialistes de la croyance en

l'immortalité sont insoutenables et qu'elles doivent faire place à

l'idée épurée d'une essence immatérielle de l'âme, à une idée

platonicienne ou à une substance transcendante. Mais la conception

naturaliste idéaliste du présent ne peut absolument pas admettre ces

notions insaisissables; elles ne satisfont ni le besoin de causalité

de notre entendement ni les désirs de notre âme. Si nous réunissons

tout ce que les progrès de l'anthropologie, de la psychologie et de la

cosmologie modernes ont élucidé relativement à l'Athanisme, nous en

viendrons à cette conclusion précise: «La croyance à l'immortalité de

l'âme humaine est un dogme, qui se trouve en contradiction insoluble

avec les données expérimentales les plus certaines de la science

moderne.»

Les énigmes de l'Univers · 第 61 / 160 题