CHAPITRE LXXXIX.

_Calais._

_Calais_, _Calatium_, _Calusium_, _Calesium_.

Cette ville, si vous en croyez ses archives, (et je ne vois aucune

raison de les révoquer en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village

appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près

de quatorze mille habitans, sans compter quatre cents vingt feux dans la

ville basse ou les faubourgs. Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée

que par degré à sa grandeur actuelle.

Il y a dans la ville quatre couvens et une seule église paroissiale.

J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en

approcher par conjecture.--Car, comme la ville renferme quatorze mille

habitans, si l'église peut les contenir, elle doit être d'une grandeur

considérable;--et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir

pas une autre.--Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge

Marie. Le clocher, au haut duquel est une flèche, est placé au milieu de

l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère,

mais cependant suffisamment solides.

L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégans que

riches. Le maître-autel est un chef-d'œuvre en son genre. Il est de

marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds

de haut. S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut que le mont

Calvaire; d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur

raisonnable.--

Rien ne m'a frappé davantage que la grande place, que nous appelons en

anglois _carrée_. Je ne saurois dire si elle est bien pavée et bien

bâtie; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du

moins celles de ce quartier) y aboutissent.--Si l'on avoit pu avoir une

fontaine à Calais, ce qui paroît impossible, il n'est pas douteux qu'on

l'eût placée au centre de ce _carré_, où elle auroit fait un très bel

effet;--quoique ce _carré_ ne soit pas précisément un _carré_: car il

est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, que du nord au

sud.--Aussi les François en général ont-ils plus de raison de les

appeler des _places_, n'étant presque jamais des carrés parfaits.

La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment peu digne d'être

mise en vue; sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, à côté de

la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination, et est assez

spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en

temps.--De sorte que l'on peut présumer que la justice y est

réguliérement distribuée.

Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville;

mais comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu

occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par

des matelots et des pêcheurs. Il consiste en une quantité de petites

rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique. Il est

extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de

nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent.

Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire.

Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être

vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination; parce qu'en temps de

guerre elle sert à découvrir les ennemis, qui pourroient s'approcher de

la place du côté de terre, ou du côté de mer, et à en donner avis.--Mais

elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si

continuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré

soi.

Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les

fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis

qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis

Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle,

ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent

millions de livres.--Il est à remarquer que c'est à la tête de

Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a

dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs

s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein.

Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que

Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position,

et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres

pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans

inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une

source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On

regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et

c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit.

De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de

Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts

de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine

seule l'obligea de se rendre.--Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre,

qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a

placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.--Et, comme

ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit

faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le

détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les

propres mots de Rapin Thoiras.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 103 / 120 题