_Calais._
_Calais_, _Calatium_, _Calusium_, _Calesium_.
Cette ville, si vous en croyez ses archives, (et je ne vois aucune
raison de les révoquer en doute) n'étoit autrefois qu'un petit village
appartenant aux anciens comtes de Guines. Elle contient aujourd'hui près
de quatorze mille habitans, sans compter quatre cents vingt feux dans la
ville basse ou les faubourgs. Il faut supposer qu'elle ne sera arrivée
que par degré à sa grandeur actuelle.
Il y a dans la ville quatre couvens et une seule église paroissiale.
J'avoue que je n'en ai pas pris la mesure exacte; mais il est aisé d'en
approcher par conjecture.--Car, comme la ville renferme quatorze mille
habitans, si l'église peut les contenir, elle doit être d'une grandeur
considérable;--et si elle ne le peut pas, il est ridicule de n'en avoir
pas une autre.--Elle est bâtie en forme de croix, et dédiée à la vierge
Marie. Le clocher, au haut duquel est une flèche, est placé au milieu de
l'église, et porté sur quatre piliers de forme élégante et assez légère,
mais cependant suffisamment solides.
L'église est ornée de onze autels, dont la plupart sont plus élégans que
riches. Le maître-autel est un chef-d'œuvre en son genre. Il est de
marbre blanc; et, suivant ce qu'on m'a dit, il a près de soixante pieds
de haut. S'il en avoit davantage, il seroit aussi haut que le mont
Calvaire; d'où je conclus qu'en conscience il est d'une hauteur
raisonnable.--
Rien ne m'a frappé davantage que la grande place, que nous appelons en
anglois _carrée_. Je ne saurois dire si elle est bien pavée et bien
bâtie; mais elle est au centre de la ville, et la plupart des rues (du
moins celles de ce quartier) y aboutissent.--Si l'on avoit pu avoir une
fontaine à Calais, ce qui paroît impossible, il n'est pas douteux qu'on
l'eût placée au centre de ce _carré_, où elle auroit fait un très bel
effet;--quoique ce _carré_ ne soit pas précisément un _carré_: car il
est de quarante pieds plus long de l'est à l'ouest, que du nord au
sud.--Aussi les François en général ont-ils plus de raison de les
appeler des _places_, n'étant presque jamais des carrés parfaits.
La maison-de-ville est assez laide, et conséquemment peu digne d'être
mise en vue; sans quoi elle auroit pu briller sur cette place, à côté de
la fontaine. Mais elle suffit pour sa destination, et est assez
spacieuse pour contenir les magistrats qui s'y rassemblent de temps en
temps.--De sorte que l'on peut présumer que la justice y est
réguliérement distribuée.
Je suis, comme l'on voit, fort instruit sur ce qui concerne la ville;
mais comme il n'y a rien de curieux dans le Courgain, je m'en suis peu
occupé. C'est un quartier séparé de la ville, qui n'est habité que par
des matelots et des pêcheurs. Il consiste en une quantité de petites
rues proprement bâties; la plupart des maisons sont en brique. Il est
extrêmement peuplé; mais cette population s'explique par le genre de
nourriture de l'espèce de gens qui y demeurent.
Au reste, un voyageur peut l'aller visiter pour se satisfaire.
Mais il ne faut pas qu'il oublie la tour du guet; elle mérite d'être
vue. On l'appelle ainsi à cause de sa destination; parce qu'en temps de
guerre elle sert à découvrir les ennemis, qui pourroient s'approcher de
la place du côté de terre, ou du côté de mer, et à en donner avis.--Mais
elle est d'une hauteur si prodigieuse, et attire vos regards si
continuellement, que l'on ne peut s'empêcher d'y faire attention malgré
soi.
Je fus très-fâché de ne pouvoir obtenir la permission de visiter les
fortifications, qui sont les plus fortes du monde, et qui, depuis
qu'elles ont été commencées jusqu'à nos jours, c'est-à-dire, depuis
Philippe de France, comte de Boulogne, jusqu'au moment où j'en parle,
ont coûté (suivant le calcul d'un ingénieur Gascon) plus de cent
millions de livres.--Il est à remarquer que c'est à la tête de
Graveline, du côté où la ville est naturellement la plus foible, qu'on a
dépensé le plus d'argent; tellement que les ouvrages extérieurs
s'étendent beaucoup dans la campagne, et occupent un grand terrein.
Cependant, quoique l'on ait pu dire et faire, il faut convenir que
Calais n'a jamais été aussi important par lui-même que par sa position,
et cette entrée facile qui a été tant de fois fournie à nos ancêtres
pour pénétrer en France. Mais cet avantage n'étoit pas même sans
inconvéniens; et Calais a été pour l'Angleterre dans ces temps-là une
source de querelles, aussi répétées que Dunkerque dans le nôtre. On
regardoit à bon droit cette ville comme la clef des deux royaumes; et
c'est de-là que sont venus tant de débats, pour savoir qui la garderoit.
De ces débats, le plus mémorable fut le siége, ou plutôt le blocus de
Calais par Edouard III. La ville résista une année entière aux efforts
de ses armes, et se défendit jusqu'à la dernière extrémité; la famine
seule l'obligea de se rendre.--Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre,
qui s'offrit le premier comme victime, pour sauver ses concitoyens, a
placé le nom de ce généreux magistrat parmi ceux des héros.--Et, comme
ce détail ne prendra pas plus d'une cinquantaine de pages, ce seroit
faire au lecteur une injustice criante, que de ne pas lui donner le
détail exact de cet événement romanesque et du siége lui-même, dans les
propres mots de Rapin Thoiras.