CHAPITRE LXXXI.

_Mon oncle Tobie devient amoureux._

Si le lecteur est curieux d'arriver à ces fameuses amours de mon oncle

Tobie et de la veuve Wadman, il faut qu'il prenne patience, elles auront

leur tour.--Quant à présent, je prétends seulement être dispensé de

définir ce que c'est que l'amour, et tant que je pourrai me faire

entendre à l'aide du mot, sans y ajouter d'autres idées que celles que

j'ai en commun avec le reste des hommes; que me serviroit de dire ce que

je pense de la chose?--Quand je ne pourrai plus aller, et que je me

trouverai empêtré de tout côté dans ce labyrinthe mystique, alors je

m'expliquerai avec plus de précision, et l'on verra ce que je pense sur

l'amour.

Pour le moment, je me flatte d'être suffisamment entendu, en disant au

lecteur que mon oncle Tobie tomba amoureux.--

Ce n'est pas que la phrase soit tout-à-fait de mon goût. Car, dire qu'un

homme est tombé amoureux,--ou qu'il est profondément amoureux,--ou qu'il

est dans l'amour jusqu'aux oreilles,--ou qu'il y est par-dessus la

tête,--(ce qui, par l'analogie du langage, semble impliquer que l'amour

est au-dessous de l'homme) c'est rentrer dans le système de Platon. Or,

quoique l'on ait donné à Platon l'épithète de divin, je le déclare pour

cela seul hérétique et digne de l'enfer.

Mais que l'amour soit ce qu'on voudra, mon oncle Tobie n'en devint pas

moins amoureux.

Et peut-être, ami lecteur, que si vous eussiez été tenté de même, vous

auriez succombé comme lui.--Car jamais vos yeux n'ont vu, jamais votre

concupiscence n'a convoité un objet aussi séduisant que la veuve Wadman.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 92 / 120 题