CHAPITRE LXXX.

_Dissertation sur l'Amour._

Oui, je l'ai dit,--je me le rappelle;--je ne sais plus où;--je ne sais

plus quand.--Mais il n'importe.--Une ou deux fois avec mon étourderie

ordinaire, j'ai dit que si je trouvois jamais le temps de donner au

public l'histoire que l'on va lire des amours de mon oncle Tobie et de

la veuve Wadman, j'étois assuré que l'on y trouveroit le système le plus

complet qui ait jamais été donné au public, soit de la théorie, soit de

la pratique de l'amour. J'ai dit de l'amour; et j'ajoute de la manière

de faire l'amour.

Mais se seroit-on imaginé de-là que je donnerois une définition précise

de l'amour? Ou que je déterminerois avec Plotin la part que Dieu et la

part que le Diable peut y avoir?--

Ou, par une équation plus exacte, en supposant que l'amour est comme

dix, que j'en assignerois avec Ficinius six parties à l'un, et quatre à

l'autre?--

Ou que je déciderois avec Platon, que de la tête à la queue le Diable

prend tout?--

--Fi donc! me dit Jenny, quel auteur cites-tu? Est-ce que Platon se

connoissoit en amour?--

Auroit-on cru que je perdrois mon temps à examiner si l'amour est une

maladie?--Ou que je m'embrouillerois avec Rhazez et Dioscoride, à

rechercher s'il a son siége dans la cervelle ou dans le foie?--Ce qui me

conduiroit à l'examen de deux méthodes très-opposées pour le traitement

de ceux qui en sont attaqués.

--Une de ces méthodes est celle d'Aœtius, qui commençoit par des

lavemens rafraîchissans, composés de chenevis et de concombre

pilés,--qu'il faisoit suivre par de légères émulsions de lis et de

pourpier, auxquelles il ajoutoit une prise de tabac, et quand il osoit

s'y risquer, sa bague de topaze.

L'autre méthode, qui est celle de Gordonius, (chapitre 15. _de amore_)

consiste à battre le malade jusqu'à ce qu'il tombe en pourriture: _ad

putorem usquè_.

Insensé qui prétend concilier les systèmes de deux savans!--Mon père,

qui étoit extrêmement versé dans les connoissances de ce genre, médita

long-temps et sans fruit sur les traitemens proposés par Aœtius et

Gordonius.--Enfin, au moyen d'une toile cirée et camphrée, qu'il

substitua au bougran que le tailleur devoit employer pour mon oncle

Tobie dans la ceinture d'une culotte neuve, mon père obtint le même

effet que vouloit produire Gordonius, et d'une manière moins brutale.

On lira en leur temps les événemens qui en résultèrent.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 91 / 120 题