CHAPITRE LXXVIII.

_Derniers exploits de mon oncle Tobie._

Je disois au lecteur chrétien, au commencement du chapitre qui a précédé

celui de l'apologie de mon oncle Tobie,--(je le disois en termes et dans

un trope différens) que la paix d'Utrecht fut au moment de faire naître,

entre mon oncle Tobie et son califourchon, le même éloignement qu'entre

la reine et les confédérés.

Il est des gens qui ne descendent de leur califourchon qu'avec humeur et

dépit, en lui disant: _Monsieur, j'aimerois mieux aller à pied toute ma

vie, que de faire désormais un seul quart de lieue avec vous._--Ce n'est

pas ainsi que mon oncle Tobie descendit du sien; que dis-je? il n'en

descendit point.--Il fut jeté par terre, et même avec malice; ce qui lui

donna dix fois plus d'humeur.--Mais cette affaire est du ressort des

Jockeis.

Quoi qu'il en soit, il est certain que la paix d'Utrecht produisit une

sorte de brouillerie entre mon oncle Tobie et son califourchon.--Depuis

la signature des articles, qui se fit en mars jusqu'au mois de novembre,

ils n'eurent aucun commerce ensemble. A peine mon oncle Tobie fit-il de

temps en temps quelques tours de promenade avec lui, pour s'assurer si

le Havre et les fortifications de Dunkerque se démolissoient suivant les

termes du traité.

Mais les François s'y portèrent avec tant de lenteur pendant tout

l'été,--et M. Tugghes, député des magistrats de Dunkerque, présenta à la

reine des suppliques si touchantes!--suppliant sa majesté de réserver sa

foudre pour les fortifications qui pouvoient avoir encouru sa disgrâce,

mais d'épargner... ah! d'épargner le môle en faveur du môle lui-même,

lequel, dans sa situation dénuée de toute défense, ne pouvoit plus être

qu'un objet de pitié;--et la reine (qui étoit femme) se laissa émouvoir

si facilement, ainsi que ses ministres, qui avoient leurs raisons

particulières pour ne pas désirer que la ville fût démantelée.--Enfin

tout alla si lentement au gré de mon oncle Tobie, que la ville fut bâtie

par le caporal, et toute prête à être démolie, plus de trois mois avant

que les différens commissaires, commandans, députés, médiateurs et

intendans leur permissent d'y travailler.--

Fatale inaction!

Le caporal étoit d'avis de commencer la démolition par les remparts du

corps même de la place.--«Non pas, caporal, disoit mon oncle Tobie. Si

nous commencions par la ville, la garnison angloise n'y seroit pas en

sûreté pendant une heure, en cas d'attaque.--Et si les François étoient

de mauvaise foi...--ma foi, dit le caporal, je ne m'y fierois pas.--Ces

gens-là ne sont pas sûrs.--Tu me fâches toujours de parler ainsi, Trim,

dit mon oncle Tobie. Le François est naturellement brave; et dès qu'il

trouve une brêche praticable, c'est le premier peuple du monde pour

s'élancer dans une place et s'en rendre maître.--Qu'ils y viennent,

morbleu! s'écria le caporal, en levant sa bêche à deux mains, comme s'il

alloit les renverser à ses pieds!--Qu'ils y viennent, s'ils l'osent!»--

«Dans ces cas-là, caporal, dit mon oncle Tobie, en faisant glisser sa

main jusqu'au milieu de sa canne, et l'élevant ensuite comme un bâton de

commandement, le premier doigt en avant,--dans ces cas-là, un commandant

ne doit pas calculer ce que l'ennemi osera ou n'osera pas; il doit agir

avec prudence.--Ainsi nous commencerons par les ouvrages extérieurs,

tant du côté de la terre que du côté de la mer; le fort Louis, le plus

éloigné de tous, sera démoli le premier,--le reste sautera l'un après

l'autre, de droite et de gauche, toujours en nous retirant vers la

ville;--après quoi nous détruirons le môle, nous comblerons le port;

enfin nous rentrerons dans la citadelle que nous ferons sauter, et nous

voguerons pour l'Angleterre.--Où nous voilà débarqués, dit le

caporal.--Tu as raison, dit mon oncle Tobie, en reconnoissant son

clocher.»

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 89 / 120 题