CHAPITRE LII.

_Suite de l'Histoire de Lefèvre._

La plupart des hommes, quand ils se trouvent renfermés entre la loi

naturelle et la loi positive, ne savent à quoi se déterminer;--bien

moins encore s'ils se trouvent entre la loi et leur penchant.

Mais je dois le dire pour eux,--je dois le dire à l'honneur éternel de

mon oncle Tobie;--mon oncle Tobie n'hésita pas un instant. Quoiqu'il fût

chaudement occupé à poursuivre le siége de Dendermonde parallèlement

avec les alliés, qui, de leur côté, pressoient si vigoureusement leurs

ouvrage, qu'ils lui laissoient à peine le temps de dîner;--quoiqu'il eût

établi un logement sur la contr'escarpe, il laissa-là Dendermonde, et

tendit toutes ses pensées vers _les détresses particulières_ de

l'auberge.--Tout ce qu'il se permit, fut de faire fermer la porte du

jardin au verrou, au moyen de quoi l'on pouvoit dire qu'il avoit

converti le siége en blocus.--Après quoi il abandonna Dendermonde à lui

même, pour être secouru ou non par le roi de France, suivant que le roi

de France le jugeroit à propos; et il ne songea plus qu'à voir comment,

de son côté, il pourroit secourir le lieutenant Lefèvre et son fils.

Que l'Être souverainement bon, qui est l'ami de celui qui est sans amis,

puisse un jour te récompenser!

«Tu n'as pas fait tout ce que tu aurois dû faire, dit mon oncle Tobie au

caporal, en se mettant au lit; et je vais te dire en quoi tu as manqué.

En premier lieu, quand tu as fait offre de mes services à Lefèvre, comme

la maladie et le voyage sont deux choses coûteuses, et que le pauvre

lieutenant n'a sans doute que sa paie pour vivre et pour faire vivre son

fils,--tu devois aussi lui offrir ma bourse.--Ne savois-tu pas, Trim,

que, puisqu'il étoit dans le besoin, il y avoit autant de droit que

moi-même?--Monsieur sait bien que je n'avois point d'ordre, dit le

caporal.--Il est vrai, dit mon oncle Tobie; tu as, Trim, très-bien agi

comme soldat, mais certainement très-mal comme homme.

»--En second lieu... mais tu as encore la même excuse, continua mon

oncle Tobie... Quand tu lui as offert tout ce qui étoit dans ma maison,

tu devois lui offrir ma maison aussi.--Un frère d'armes, Trim, un

officier malade, n'a-t-il pas droit au meilleur logement? Et si nous

l'avions avec nous, nous pourrions, Trim, le veiller, le soigner; tu es

toi-même une excellente garde; et avec tes soins, ceux de la servante,

ceux de son fils et les miens réunis, nous pourrions peut-être le

rétablir et le remettre sur pied.

»Dans quinze jours peut être, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il

pourroit marcher.--Sauf le respect que je dois à monsieur, dit le

caporal, il ne marchera de sa vie.--Il marchera, dit mon oncle Tobie, se

relevant de dessus son lit avec un soulier ôté.--Avec la permission de

monsieur, dit le caporal, il ne marchera jamais que vers sa fosse.--Et

moi, je soutiens qu'il marchera, s'écria mon oncle Tobie, en marchant

lui-même avec le pied qui avoit encore un soulier, mais sans avancer

d'un pouce;--il marchera avec son régiment.--Il ne peut pas se porter,

dit le caporal!--Eh bien! on le portera, dit mon oncle Tobie.--Il

tombera à la fin, dit le caporal; et que deviendra son pauvre

garçon?--Non,--il ne tombera pas, dit mon oncle Tobie d'un ton

assuré.--Hélas! reprit Trim soutenant son opinion, faisons pour lui tout

ce que nous pourrons; mais le pauvre homme n'en mourra pas moins.--Il ne

mourra pas! s'écria mon oncle Tobie. Non, par le Dieu vivant! il ne

mourra pas.»--

L'esprit délateur, qui vola à la chancellerie du ciel avec le jurement

de mon oncle Tobie, rougit en le déposant; et l'ange qui tient les

registres, laissa tomber une larme sur le mot en l'écrivant, et l'effaça

pour jamais.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 60 / 120 题