CHAPITRE LI.

_Suite de l'Histoire de Lefèvre._

Mon oncle Tobie n'avoit pas encore secoué les cendres de sa troisième

pipe, quand le caporal Trim revint de l'auberge, et lui fit le récit

suivant.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur

aucun détail sur le pauvre lieutenant malade.--C'est donc un officier,

dit mon oncle Tobie?--C'est un officier, dit le caporal.--Et de quel

régiment, dit mon oncle Tobie?--Si monsieur veut me laisser dire,

répliqua le caporal je lui raconterai chaque chose à son rang, dans le

même ordre que je l'ai apprise.--Eh bien! Trim, dit mon oncle Tobie, je

ne t'interromprai point que tu n'aies fini.--Je vais remplir une autre

pipe; et toi, Trim, tu vas t'asseoir à ton aise sur la banquette de la

fenêtre, et tu recommenceras ton histoire.» Le caporal fit sa révérence

accoutumée, laquelle disoit, aussi intelligiblement qu'une révérence

peut dire quelque chose: _monsieur a bien de la bonté._--Il s'assit

ensuite comme on le lui avoit ordonné, et reprit son histoire à-peu-près

dans les mêmes termes.

«J'ai d'abord désespéré, dit le caporal, de pouvoir rapporter à monsieur

aucune lumière sur le lieutenant et sur son fils.--Car quand j'ai

demandé où étoit son domestique, (duquel je m'étois promis de savoir

tout ce qu'il étoit convenable de demander)--sage distinction! dit mon

oncle Tobie;--on m'a répondu, sauf le respect de monsieur, qu'il n'avoit

point de domestique, qu'il étoit arrivé à l'auberge avec des chevaux de

louage, et que ne se trouvant pas en état d'aller plus loin, il les

avoit renvoyés le matin d'après son arrivée.--Si je me porte mieux, mon

cher, avoit-il dit à son fils, en lui donnant sa bourse pour payer

l'homme, nous pourrons en louer d'autres ici.--Mais, hélas! m'a dit la

maîtresse de l'auberge, ce pauvre gentilhomme ne se tirera jamais de là;

car j'ai entendu l'oiseau de mort toute la nuit.--Et quand il mourra,

son malheureux enfant mourra aussi.--Il a déjà le cœur brisé.--

»J'écoutois ce récit, continua le caporal, quand le jeune homme est

entré dans la cuisine pour ordonner la petite rôtie dont l'aubergiste

avoit parlé.--Mais je veux, a-t-il dit, je veux la faire

moi-même.--Permettez, lui ai-je dit, en lui offrant ma chaise pour le

faire asseoir auprès du feu,--permettez, mon jeune gentilhomme, que je

vous en évite la peine.--En même-temps j'ai pris une fourchette pour

faire griller la rôtie.--Je crois, monsieur, a dit le jeune homme d'un

air tout-à-fait modeste, que mon père l'aimera mieux de ma façon.--Je

suis sûr, ai-je répondu, que sa seigneurie ne trouvera pas la rôtie plus

mauvaise de la façon d'un vieux soldat.--Le jeune homme m'a pris la

main, et aussitôt a fondu en larmes.»--

«Pauvre enfant! dit mon oncle Tobie, il a été élevé dans l'armée depuis

le berceau; et le nom d'un soldat, Trim, sonne à ses oreilles comme le

nom d'un ami.--Je voudrois l'avoir ici.--

»Dans les plus longues marches de l'armée, continua le caporal, dans le

besoin le plus pressant, je n'ai jamais eu autant d'impatience pour mon

dîner, que j'en ai ressenti aujourd'hui pour pleurer de compagnie avec

ce jeune homme.--Mais, je le demande à monsieur, en quoi la chose me

touchoit-elle?--En rien au monde, Trim, dit mon oncle Tobie en se

mouchant; mais la bonté de ton cœur te fait ressentir vivement la peine

d'autrui.--

»En lui donnant la rôtie, poursuivit le caporal, j'ai pensé qu'il étoit

à propos de lui dire que j'étois domestique du capitaine Shandy;--et que

monsieur (sans connoître son père) étoit fort touché de son état;--et

que tout ce qui étoit dans la cave ou dans la maison de monsieur étoit

fort à son service.--Tu pouvois ajouter, dans ma bourse, dit mon oncle

Tobie.--Le jeune homme, reprit le caporal, a fait une profonde

révérence, (laquelle sûrement se rapportoit à monsieur); mais son cœur

étoit trop plein: il n'a rien répondu.--Il a monté l'escalier avec la

rôtie; et, comme je lui ouvrois la porte, prenez courage, lui ai-je dit;

et soyez sûr, mon brave jeune homme, que monsieur votre père sera

bientôt guéri.--

»Le vicaire de monsieur Yorick fumoit une pipe au coin du feu; mais

il n'a pas adressé à ce pauvre jeune homme un seul mot de

consolation.--J'ai trouvé cela fort mal.»--Je le trouve de même, dit mon

oncle Tobie.--

«Le lieutenant a pris son verre de vin et sa rôtie, et s'est trouvé un

peu ranimé. Il m'a fait dire que, si je voulois monter dans dix minutes,

je lui ferois plaisir.--Je pense, a ajouté l'aubergiste, qu'il va dire

ses prières, car il y avoit un livre posé sur la chaise auprès du lit;

et comme je fermois la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.»--

«Bon! a dit le vicaire, est-ce qu'un militaire, monsieur Trim, prie Dieu

quelquefois? J'aurois parié que non.--Oh! celui-ci, a répliqué la

maîtresse de l'auberge, dit ses prières, et même très-dévotement. Je

l'ai encore entendu hier au soir de mes propres oreilles; sans cela, je

n'aurois pu le croire.--Mais en êtes-vous bien sûre, a répliqué le

vicaire?»--

«Monsieur le vicaire, ai-je dit, apprenez qu'un soldat prie, ne vous en

déplaise, et de son propre mouvement, tout aussi souvent qu'un

prêtre.--Et quand il se bat pour son roi, pour sa vie, pour son

honneur,--il a plus de raisons de prier Dieu, que qui que ce soit au

monde.»--

«Tu as parlé à merveille, Trim, dit mon oncle Tobie.--Mais, ai-je dit,

reprit le caporal, quand ce même soldat vient de passer douze heures de

suite dans la tranchée, et jusqu'aux genoux dans l'eau froide,--quand il

se trouve embarqué pendant des mois entiers dans des marches longues et

périlleuses, harcelé aujourd'hui par les ennemis,--les harcelant

demain,--détaché ici,--contre-mandé-là,--passant sous les armes cette

nuit,--surpris en chemise celle d'après,--transi jusques dans ses

jointures,--sans paille peut-être dans sa tente pour s'agenouiller;--il

n'est pas toujours le maître de choisir le lieu et l'heure pour

prier.--Mais quand il en trouve le moment, je crois, ai-je ajouté, (car

j'étois piqué pour la réputation de l'armée) je crois, ne vous en

déplaise, qu'un soldat prie d'aussi bon cœur qu'un prêtre, quoique avec

moins d'étalage et d'hypocrisie.»--

«Voilà, Trim, ce que tu n'aurois pas dû dire, reprit mon oncle

Tobie.--Dieu seul, caporal, connoît celui qui est hypocrite, et celui

qui ne l'est pas. A la grande et générale revue, au jour du jugement,

mais non pas plutôt,--on verra ceux qui auront fait leur devoir en ce

monde, et ceux qui ne l'ont pas fait; et chacun sera traité selon ses

œuvres.--Je l'espère ainsi, répondit Trim. Cela est dans l'écriture, dit

mon oncle Tobie, et je te le montrerai demain.--Mais, Trim, il est une

chose sur laquelle nous pouvons compter pour notre consolation; c'est

que Dieu est un maître si bon et si juste, que, si nous avons toujours

fait notre devoir sur la terre, il ne s'informera pas si nous nous en

sommes acquittés en habit rouge ou en habit noir.--Oh! non, sans doute,

dit le caporal.--Mais poursuis ton histoire, Trim, dit mon oncle

Tobie.»--

«J'ai attendu, continua le caporal, que les dix minutes fussent

expirées, pour monter dans la chambre du lieutenant. Je l'ai trouvé dans

son lit, la tête appuyée sur sa main, et le coude sur son oreiller; il

avoit un mouchoir blanc à côté de lui.--Le jeune homme étoit encore

baissé pour ramasser le coussin sur lequel je suppose qu'il avoit été à

genoux; et comme il se relevoit en tenant le coussin d'une main, il

essayoit avec l'autre de prendre le livre qui étoit posé sur le

lit.--Laisse-le là, mon ami, a dit le lieutenant.

»Je me suis avancé tout près du lit.--Si vous êtes le domestique du

capitaine Shandy, a dit le lieutenant, faites-lui, je vous prie, tous

mes remercîmens et ceux de mon fils, pour sa politesse envers moi.--S'il

étoit de Leven, a-t-il ajouté... (je lui ai dit que monsieur avoit servi

dans ce régiment.) Et bien! a-t-il dit, nous avons fait trois campagnes

ensemble, et je me rappelle fort bien le capitaine; mais, comme je

n'avois pas l'honneur d'être lié avec lui, il y a toute apparence qu'il

ne me connoît pas.--Vous lui direz pourtant que celui qui vient de

contracter tant d'obligations envers lui, et qui est touché de ses

bontés comme il le doit, est un Lefèvre, lieutenant dans Augus.--Mais il

ne me connoît pas, a-t-il répété, après avoir un peu rêvé.--Il se

pourroit pourtant, a-t-il ajouté, que mon histoire... Je vous prie,

dites au capitaine que je suis l'enseigne, dont la femme fut si

malheureusement tuée à Bréda, d'un coup de mousquet qui l'atteignit dans

la tente de son mari, comme elle reposoit dans ses bras.

»Avec la permission de monsieur, ai-je dit, je me rappelle très-bien

cette histoire.--Vous vous la rappelez, a-t-il dit en s'essuyant les

yeux avec son mouchoir;--jugez si je puis jamais l'oublier!

»En disant cela, il a tiré de son sein une petite bague, qui paroissoit

attachée autour de son cou avec un ruban noir; et il l'a baisée deux

fois.--Voilà Billy, a-t-il dit.--L'enfant est accouru du bout de la

chambre, et tombant à genoux, il a pris la bague et l'a baisée aussi.

Ensuite il a embrassé son père; il s'est assis sur le lit, et s'est mis

à pleurer.»

«--Je voudrois, dit mon oncle Tobie avec un profond soupir,--je

voudrois, Trim, être déjà à demain.»

«En vérité, répliqua le caporal, monsieur s'afflige trop.--Monsieur

veut-il que je lui verse un verre de vin sec, qu'il boira en fumant sa

pipe?--A la bonne heure, Trim, dit mon oncle Tobie.»

«Je me rappelle très-bien, dit mon oncle Tobie en soupirant encore,

l'histoire de l'enseigne et de sa femme. Il y a même une circonstance

qui est en sa faveur, et que sa modestie a passée sous silence.--C'est

qu'ils furent plaints l'un et l'autre par tout le régiment et par toute

l'armée.--Mais achève ton histoire, caporal.--Elle est achevée, dit le

caporal.--Je n'ai pas voulu rester plus long-temps; j'ai souhaité une

bonne nuit au pauvre lieutenant: son fils s'est levé de dessus le lit,

et m'a éclairé jusqu'au bas de l'escalier; et comme nous descendions

ensemble, il m'a dit qu'ils venoient d'Irlande, et qu'ils étoient en

route pour rejoindre le régiment en Flandre.--Mais hélas! dit le

caporal, tous les voyages du lieutenant sont finis.--Et que deviendra

son pauvre enfant, s'écria mon oncle Tobie?»

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 59 / 120 题