CHAPITRE XLVI.

_Conclusion._

Quand mon père eut fait danser et redanser son ours blanc pendant une

demi-douzaine de pages, il ferma le livre tout de bon; et d'un air

triomphant il le remit à Trim, avec signe de le reporter sur le bureau

où il l'avoit trouvé.--«Voilà, dit-il, la méthode avec laquelle Tristram

apprendra à décliner et à conjuguer tous les mots du dictionnaire.--Vous

sentez, Yorick, que de cette façon chaque mot amènera une thèse ou une

hypothèse.--Chaque thèse ou hypothèse est une source de

propositions.--Chaque proposition a sa conséquence et conclusion.--Et

chaque conséquence et conclusion ramène l'ame sur l'objet, et lui ouvre

une nouvelle route de recherches et d'études.--La force de cette méthode

est incroyable pour ouvrir la tête d'un enfant.--Pour ouvrir sa tête,

frère Shandy! s'écria mon oncle Tobie; il y a de quoi la faire sauter en

mille pièces.»--

«Je présume, dit Yorick en souriant, que c'est par votre méthode que le

fameux Vincent Quirino, (parmi les autres prodiges de son enfance,

desquels le cardinal Bembo a donné au public une histoire si exacte) se

mit en état, dès l'âge de huit ans, d'afficher dans les écoles publiques

de Rome quatre mille cinq cents soixante thèses différentes, sur les

points les plus abstraits de la plus abstraite théologie,--et de les

défendre et de les soutenir, de manière à terrasser et à réduire au

silence tous ses adversaires.»--

«Qu'est-ce que cela, s'écria mon père, auprès de ce qui nous est

rapporté d'Alphonse Tostatus, lequel, presque dans les bras de sa

nourrice, avoit appris toutes les sciences et tous les arts libéraux,

sans qu'on lui en eût rien enseigné?--Que dirons-nous du grand

Peireskius?...--C'est le même, s'écria mon oncle Tobie, duquel je vous

ai parlé une fois, frère Shandy, et qui fit une promenade de cinq cents

lieues, en comptant l'aller et le retour de Paris à Schewling[1]

uniquement pour voir le chariot à voiles de Stévinus.--C'étoit un grand

homme, ajouta mon oncle Tobie! (il pensoit à Stévinus).--Oui, un grand

homme! dit mon père, (songeant à Peireskius)--et qui multiplia ses idées

si rapidement, et se fit un si prodigieux amas de connoissances, que (si

nous pouvons ajouter foi à une anecdote qui le regarde, et que nous ne

saurions rejeter sans secouer l'autorité de toutes les anecdotes

quelconques);--à l'âge de sept ans, son père lui remit entièrement

l'éducation de son frère, qui n'en avoit que cinq.--Le père étoit-il

aussi sage que son fils, dit mon oncle Tobie?--Je croirois que non, dit

Yorick.

[1] Il n'y a pas plus de 100 lieues de Paris à Schewling.

«Mais que sont tous ces exemples, continua mon père, entrant dans une

sorte d'enthousiasme,--que sont tous ces exemples auprès des prodiges de

l'enfance des _Grotius_, _Scioppius_, _Heinsius_, _Politien_, _Pascal_,

_Joseph Scaliger_, _Ferdinand de Cordoue_, et autres?--Les uns se

dégageant des formes scholastiques dès l'âge de neuf ans, et même

plutôt, et parvenant à raisonner sans ce secours.--Les autres ayant fini

leurs classes à sept ans, et écrit des tragédies à huit.--A neuf ans,

Ferdinand de Cordoue étoit si savant, que l'on crut qu'il étoit possédé

du démon; et à Venise il fit voir tant d'érudition et de vertu, que les

moines le prirent pour l'antechrist.--D'autres eurent appris quatorze

langues à l'âge dix ans;--à onze, eurent fini leurs cours de rhétorique,

poëtique, logique, et morale;--à douze donnèrent leurs commentaires sur

Servius et sur Martianus Capella;--et à treize, reçurent leurs degrés de

philosophie, de droit et de théologie.»--

«Mais, dit Yorick, vous oubliez le grand Juste Lipse, qui composa un

ouvrage le jour de sa naissance.--Bon Dieu, dit mon oncle Tobie!»--

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 54 / 120 题