CHAPITRE XLIV.

_Il fait danser l'ours._

Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le

chapitre.

«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont:

_je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je

devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il

faudroit, j'ai coutume_:--on les emploie suivant les temps; au passé, au

présent, au futur:--on les conjugue avec le verbe _avoir_;--on les

applique à des questions: _cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il?

cela seroit-il? cela peut-il être?--cela pourroit-il être?_--Ou avec un

doute négatif: _n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?_ Ou

affirmativement: _c'est, c'étoit, ce devoit être_. Ou suivant un ordre

chronologique: _cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis

quand?_ Ou comme hypothèse: _si cela étoit? si cela n'étoit pas?_ Qu'en

arriveroit-il, _si les François battoient les Anglois? si le soleil

sortoit du zodiaque_»?--

»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de

ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans

laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne

sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle

puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une

foule de conclusions et de conceptions nouvelles.--

»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers

Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?--Jamais, répondit le

caporal.--Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de

besoin?--Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le

caporal n'en a jamais vu?--C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père;

et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes

auxiliaires font raisonner.--

»Un ours blanc!--très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais

vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?

»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en

faire?

»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je

n'en vois pas?

»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive

jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait,

la description? en ai-je jamais rêvé?

»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs,

ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un?

qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours

blanc?--Est-il féroce,--apprivoisé,--méchant,--grondeur,--caressant?

»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?

»N'y a-t-il point de péché à le voir?

»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 52 / 120 题