_Il fait danser l'ours._
Mon père fit un tour par la chambre, revint s'asseoir, et finit le
chapitre.
«Les verbes auxiliaires qui nous intéressent, continua mon père, sont:
_je suis, j'ai été, j'ai eu, je fais, j'ai fait, je souffre, je dois, je
devrois, je veux, je voudrois, je puis, je pourrois, il faut, il
faudroit, j'ai coutume_:--on les emploie suivant les temps; au passé, au
présent, au futur:--on les conjugue avec le verbe _avoir_;--on les
applique à des questions: _cela est-il? cela étoit-il? cela sera-t-il?
cela seroit-il? cela peut-il être?--cela pourroit-il être?_--Ou avec un
doute négatif: _n'est-il pas? n'étoit-il pas? ne devoit-il pas être?_ Ou
affirmativement: _c'est, c'étoit, ce devoit être_. Ou suivant un ordre
chronologique: _cela a-t-il toujours été? y a-t-il long-temps? depuis
quand?_ Ou comme hypothèse: _si cela étoit? si cela n'étoit pas?_ Qu'en
arriveroit-il, _si les François battoient les Anglois? si le soleil
sortoit du zodiaque_»?--
»Or, continua mon père, par l'usage familier et l'application juste de
ces verbes auxiliaires, et au moyen de cette méthode simple, dans
laquelle l'esprit et la mémoire d'un enfant doivent être exercées, il ne
sauroit entrer dans sa tête une seule idée, quelque stérile qu'elle
puisse être, que l'enfant ne puisse aisément lui faire engendrer une
foule de conclusions et de conceptions nouvelles.--
»As-tu jamais vu un ours blanc, s'écria mon père, en se retournant vers
Trim qui se tenoit debout derrière sa chaise?--Jamais, répondit le
caporal.--Mais tu pourrois, Trim, dit mon père, en raisonner en cas de
besoin?--Comment cela se pourroit-il, frère, dit mon oncle Tobie, si le
caporal n'en a jamais vu?--C'est ce qu'il me falloit, répliqua mon père;
et vous allez voir comment je raisonne, et comment les verbes
auxiliaires font raisonner.--
»Un ours blanc!--très-bien. En ai-je jamais vu? puis-je en avoir jamais
vu? en verrai-je jamais? dois-je en voir jamais? puis-je jamais en voir?
»Que n'ai-je vu un ours blanc! car autrement quelle idée puis-je m'en
faire?
»Et si je vois jamais un ours blanc, que dirai-je? et que dirai-je si je
n'en vois pas?
»Si je n'ai jamais vu d'ours blanc, et que je ne puisse ni ne doive
jamais en voir, en ai-je au moins vu la peau? en ai-je vu le portrait,
la description? en ai-je jamais rêvé?
»Mon père, ma mère, mon oncle, ma tante, mes frères ou mes sœurs,
ont-ils jamais vu un ours blanc? qu'auroient-ils donné pour en voir un?
qu'auroient-ils fait s'ils l'avoient vu? qu'auroit fait l'ours
blanc?--Est-il féroce,--apprivoisé,--méchant,--grondeur,--caressant?
»Un ours blanc mérite-t-il d'être vu?
»N'y a-t-il point de péché à le voir?
»Un ours blanc vaut-il mieux que le noir?»