CHAPITRE XXXIX.

_Siége de Limerick._

«Ce fut sans doute un grand bonheur pour le caporal et pour moi, dit mon

oncle Tobie, de ce que la fièvre ne nous quitta pas un instant, pendant

les vingt-cinq jours entiers que nous campâmes presque sous l'eau.--Nous

l'eûmes constamment et de la plus grande violence. Heureusement encore

il s'y joignit une soif dévorante, qui, jointe à l'ardeur de la fièvre,

empêcha ce que mon frère appelle l'humide radical, de prendre le dessus,

comme il seroit infailliblement arrivé sans cela.»--Ici mon père gorgea

ses poumons d'air, et levant les yeux au plancher, il fit une

respiration qui dura deux minutes.

«--Le ciel eut pitié de nous, continua mon oncle Tobie. Ce fut lui qui

inspira au caporal l'idée salutaire de maintenir l'équilibre entre le

chaud et l'humide radical, en renforçant la fièvre, comme il fit pendant

tout ce temps, avec du vin chaud et des épices. Par ce moyen, il vint à

bout d'entretenir un feu si ardent et si soutenu, que le chaud radical

tint bon du commencement à la fin du siége, et que l'humide radical,

malgré sa violence, ne put le surmonter.--Sur mon honneur, ajouta mon

oncle Tobie, vous auriez, frère Shandy, entendu de vingt toises les

assauts qu'ils se livroient dans notre corps.»--

«Eh bien! dit mon père, avec une forte aspiration qui fut suivie d'une

pause,--si j'étois juge, et que la loi du pays me le permît, je voudrois

condamner quelqu'un des malfaiteurs les plus insignes...»--Yorick prévit

que la sentence alloit être sévère et sans miséricorde.--Il posa la main

sur la poitrine de mon père, et lui demanda quelques minutes de répit,

pour une question qu'il avoit à faire au caporal.--Je te prie, Trim, dit

Yorick, sans attendre la permission de mon père, dis-nous naturellement

ce que tu entends par ce chaud et cet humide radical dont il est

question?»--

«En me référant humblement au meilleur avis de mon maître, dit le

caporal, faisant une révérence à mon oncle Tobie.--Dis ton opinion

librement, dit mon oncle Tobie.--Frère Shandy, continua-t-il, le pauvre

garçon est mon serviteur, et non pas mon esclave.»--

Le caporal passa son chapeau sous son bras gauche, et laissa pendre sa

canne à son poignet, au moyen d'un cordon de cuir noir dont les deux

bouts noués ensemble formoient une espèce de gland. Il s'avança sur le

terrein où il avoit subi l'examen du catéchisme, et se prenant le menton

avec le pouce et les autres doigts de sa main droite, il exposa son

sentiment en ces termes.--

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 47 / 120 题