CHAPITRE IV.

_Peine perdue._

Mon père étoit occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon

frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment même

qu'il reçut la lettre qui lui apportoit la nouvelle de sa mort.--C'étoit

un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avoit bien

de la peine à venir à bout.--Il l'avoit cependant à-peu-près achevé,

quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il n'y avoit

plus de levure dans la maison.--«Monsieur veut-il, demanda Obadiah, que

je prenne demain de grand matin le cheval de carosse, et que j'en aille

chercher?--De tout mon cœur, dit mon père sans interrompre son voyage;

prends le cheval de carrosse et laisse-moi en repos.--Mais, dit Obadiah,

il lui manque un fer.»--

«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle Tobie!--Et bien, dit brusquement

mon père, prends l'écossois.--Il ne veut pas souffrir la selle, dit

Obadiah.--Je crois qu'il a le diable au corps, dit mon père: prends donc

le patriote, et ferme la porte.--Le patriote est vendu, dit

Obadiah.--Vendu, s'écria mon père!--Voilà de vos tours, monsieur le

drôle, continua-t-il, en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le visage

tourné vers mon oncle Tobie!--Monsieur doit se rappeler, dit Obadiah,

qu'il m'a ordonné de le vendre au mois d'avril dernier.--Eh bien,

s'écria mon père, pour votre peine, vous irez à pied.--C'est tout ce que

je demandois, dit Obadiah en fermant la porte.»--

«Ah! quel tourment, dit mon père!»

Et il reprenoit déjà son calcul, quand Obadiah vint encore

l'interrompre.--«Comment Monsieur veut-il que j'aille à pied, dit

Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»--

Jusques-là mon père, qui avoit devant lui une carte de _Samson_, et un

livre de poste, avoit gardé trois doigts sur la tête de son compas, dont

une pointe étoit posée sur Nevers. C'étoit la dernière poste pour

laquelle il eût payé; et il se proposoit de reprendre de là son calcul

et son voyage, aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.--Mais il ne

put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour

mettre tout le pays sous l'eau.--Il laissa aller son compas,--ou plutôt,

avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table; et alors tout ce

qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir à Calais comme bien

d'autres, aussi sage qu'il en étoit parti.

Enfin quand la lettre fatale arriva, mon père, à l'aide de son compas,

d'enjambées en enjambées, étoit revenu à ce même gîte de Nevers.--Il fit

signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenoit la lettre.--«Avec votre

permission, monsieur Samson,» s'écria mon père, en frappant la table

tout au travers de Nevers avec son compas,--«il est dur, monsieur

Samson, pour un gentilhomme anglois et pour son fils, d'être ramenés

deux fois dans un jour à une bicoque comme Nevers.--Qu'en penses-tu,

Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?--A moins, dit mon oncle Tobie,

que ce ne soit une ville de garnison; car en ce cas... mon père

sourit.--Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»--et

tenant toujours son compas sur Nevers d'une main, et son livre de poste

de l'autre, lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes

appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la

lettre qu'il lisoit entre ses dents...

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«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle Tobie!--Qui? quoi? s'écria mon

père.--Mon neveu, dit mon oncle Tobie.--Comment! mon fils! sans

permission! sans argent! sans gouverneur!--Hélas, mon cher frère! il est

mort, dit mon oncle Tobie.--Mort! s'écria mon père, sans avoir été

malade?--Le pauvre garçon! dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, et

avec un profond soupir!--le pauvre garçon! il a bien été assez malade,

puisqu'il en est mort.»

Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine apprit la mort de

Germanicus, ne pouvant modérer la violence de sa douleur, elle quitta

brusquement son ouvrage.--Mon père, au contraire, frappa une seconde

fois de son compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort que la

première.--Quels effets différens produits par la même cause! et

mêlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire.

Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon avis, un chapitre

particulier.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 11 / 120 题