_Peine perdue._
Mon père étoit occupé à calculer les frais de poste du voyage de mon
frère Robert, de Calais à Paris, et de Paris à Lyon, au moment même
qu'il reçut la lettre qui lui apportoit la nouvelle de sa mort.--C'étoit
un voyage à tous égards bien malencontreux, et dont mon père avoit bien
de la peine à venir à bout.--Il l'avoit cependant à-peu-près achevé,
quand Obadiah ouvrit brusquement la porte pour lui dire qu'il n'y avoit
plus de levure dans la maison.--«Monsieur veut-il, demanda Obadiah, que
je prenne demain de grand matin le cheval de carosse, et que j'en aille
chercher?--De tout mon cœur, dit mon père sans interrompre son voyage;
prends le cheval de carrosse et laisse-moi en repos.--Mais, dit Obadiah,
il lui manque un fer.»--
«Un fer! pauvre créature, dit mon oncle Tobie!--Et bien, dit brusquement
mon père, prends l'écossois.--Il ne veut pas souffrir la selle, dit
Obadiah.--Je crois qu'il a le diable au corps, dit mon père: prends donc
le patriote, et ferme la porte.--Le patriote est vendu, dit
Obadiah.--Vendu, s'écria mon père!--Voilà de vos tours, monsieur le
drôle, continua-t-il, en s'adressant à Obadiah, quoiqu'avec le visage
tourné vers mon oncle Tobie!--Monsieur doit se rappeler, dit Obadiah,
qu'il m'a ordonné de le vendre au mois d'avril dernier.--Eh bien,
s'écria mon père, pour votre peine, vous irez à pied.--C'est tout ce que
je demandois, dit Obadiah en fermant la porte.»--
«Ah! quel tourment, dit mon père!»
Et il reprenoit déjà son calcul, quand Obadiah vint encore
l'interrompre.--«Comment Monsieur veut-il que j'aille à pied, dit
Obadiah? toutes les rivières sont débordées.»--
Jusques-là mon père, qui avoit devant lui une carte de _Samson_, et un
livre de poste, avoit gardé trois doigts sur la tête de son compas, dont
une pointe étoit posée sur Nevers. C'étoit la dernière poste pour
laquelle il eût payé; et il se proposoit de reprendre de là son calcul
et son voyage, aussitôt qu'Obadiah auroit quitté la chambre.--Mais il ne
put tenir à cette seconde entrée d'Obadiah, qui rouvrit la porte pour
mettre tout le pays sous l'eau.--Il laissa aller son compas,--ou plutôt,
avec un mouvement de colère, il le jeta sur la table; et alors tout ce
qui lui restoit à faire, c'étoit de revenir à Calais comme bien
d'autres, aussi sage qu'il en étoit parti.
Enfin quand la lettre fatale arriva, mon père, à l'aide de son compas,
d'enjambées en enjambées, étoit revenu à ce même gîte de Nevers.--Il fit
signe à mon oncle Tobie de voir ce que contenoit la lettre.--«Avec votre
permission, monsieur Samson,» s'écria mon père, en frappant la table
tout au travers de Nevers avec son compas,--«il est dur, monsieur
Samson, pour un gentilhomme anglois et pour son fils, d'être ramenés
deux fois dans un jour à une bicoque comme Nevers.--Qu'en penses-tu,
Tobie, ajouta mon père d'un air enjoué?--A moins, dit mon oncle Tobie,
que ce ne soit une ville de garnison; car en ce cas... mon père
sourit.--Lis, lis cette lettre, mon cher Tobie, dit mon père:»--et
tenant toujours son compas sur Nevers d'une main, et son livre de poste
de l'autre, lisant d'un œil, écoutant d'une oreille, et les deux coudes
appuyés sur la table, il attendit que mon oncle Tobie eût achevé la
lettre qu'il lisoit entre ses dents...
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«O ciel! il est parti, s'écria mon oncle Tobie!--Qui? quoi? s'écria mon
père.--Mon neveu, dit mon oncle Tobie.--Comment! mon fils! sans
permission! sans argent! sans gouverneur!--Hélas, mon cher frère! il est
mort, dit mon oncle Tobie.--Mort! s'écria mon père, sans avoir été
malade?--Le pauvre garçon! dit mon oncle Tobie, en baissant la voix, et
avec un profond soupir!--le pauvre garçon! il a bien été assez malade,
puisqu'il en est mort.»
Nous lisons dans Tacite, que lorsqu'Agrippine apprit la mort de
Germanicus, ne pouvant modérer la violence de sa douleur, elle quitta
brusquement son ouvrage.--Mon père, au contraire, frappa une seconde
fois de son compas sur Nevers; mais beaucoup plus fort que la
première.--Quels effets différens produits par la même cause! et
mêlez-vous après cela de raisonner sur l'histoire.
Ce que fit ensuite mon père, mérite, à mon avis, un chapitre
particulier.