CHAPITRE PREMIER.

_L'embarras du choix._

Ces dissertations subtiles et savantes avoient charmé mon père; et

cependant, à proprement parler, elles n'avoient fait que verser du baume

sur sa blessure.--Son attente se trouvoit trompée.--La tache du nom de

Tristram restoit indélébile;--et quand mon père fut de retour chez lui,

le poids de ses maux lui parut plus insupportable qu'auparavant. C'est

ce qui arrive toujours quand la ressource sur laquelle nous avions

compté nous échappe.

Il devint pensif.--Il sortit, et se promena d'un air agité le long de

son canal; il rabattit son chapeau sur ses yeux, il soupira beaucoup,

mais sans laisser éclater son ressentiment;--et comme, suivant

Hippocrate, les étincelles rapides de la colère favorisent

singulièrement la digestion et la transpiration, et qu'il est, par

conséquent, infiniment dangereux d'en arrêter l'explosion,--mon père,

pour avoir contenu la sienne, seroit infailliblement tombé malade, si,

dans ce moment critique, il ne lui étoit survenu une diversion, qui

détourna ses idées et rétablit sa santé.--Cette diversion étoit un

nouvel embarras, et ce nouvel embarras étoit occasionné par un legs de

mille livres sterlings que lui laissoit ma tante Dinach.

Mon père n'eut pas sitôt achevé la lettre qui lui en apportoit la

nouvelle, qu'il se mit à se creuser et à se tourmenter l'esprit, pour

trouver à son legs l'emploi le plus avantageux et le plus honorable pour

sa famille.--Cent cinquante projets, plus bizarres les uns que les

autres, lui passèrent par la cervelle.--Il vouloit faire ceci, et puis

cela, et puis cela encore.--Il vouloit aller à Rome;--il vouloit

plaider.--«Non, disoit-il, j'acheterai des effets publics,--ou

j'acheterai la ferme de John Hobson;--ou plutôt, il faut que je

rebâtisse la façade de mon château, et que j'ajoute une aile à celle qui

y est déjà.--Cependant voici un beau moulin à eau de ce côté, si je

construisois au-delà de la rivière un beau moulin à vent, que je verrais

tourner de mes fenêtres:--mais il faut,--il faut avant tout, que

j'ajoute le grand _Oxmoor_ à mon enclos, et que je fasse partir mon fils

Robert pour ses voyages.»

Malheureusement la somme étoit bornée, et ses projets ne l'étoient

pas.--Ne pouvant tout exécuter, il falloit choisir.--De tous les projets

qui s'offroient à lui, les deux derniers sembloient lui tenir le plus au

cœur; et il s'y seroit infailliblement arrêté, s'il eût pu les embrasser

tous deux à-la-fois: mais le petit inconvénient que j'ai déjà fait

entendre, l'obligeoit à se décider pour l'un ou pour l'autre.

C'est ce qui n'étoit pas facile.

Mon père, à la vérité, avoit depuis long-temps reconnu la nécessité

indispensable de faire voyager mon frère Robert.--Il avoit même destiné

à cette dépense les premiers fonds qui lui rentreraient des actions

qu'il avoit dans l'affaire du Mississipi.

Mais _Oxmoor_ étoit une commune si belle, si vaste, si bien située!--une

commune qui ne demandoit qu'à être défrichée et desséchée!--qui touchoit

au domaine des Shandy, sur laquelle même nous avions quelque espèce de

droits! une commune enfin que depuis long-temps mon père avoit résolu de

tourner à son profit de manière ou d'autre!

Comme jusques-là rien ne l'avoit mis dans la nécessité de justifier

l'ancienneté ou la justice de ses droits, mon père, en homme sage, en

avoit toujours renvoyé la discussion au premier moment favorable.--Mais

ce moment étoit arrivé; et les deux projets favoris de mon père,

_Oxmoor_ et les voyages de mon frère, se présentant à-la-fois, ce

n'étoit pas une petite affaire que de savoir auquel donner la

préférence.--

Ce que je vais dire paroîtra ridicule; mais la chose étoit ainsi.

Nous avions dans la famille une coutume si ancienne, qu'elle étoit

presque passée en loi. Le fils aîné de la maison, avant son mariage,

avoit la liberté de partir, d'aller et de revenir à son gré d'un bout de

l'Europe à l'autre.--Ce n'étoit pas seulement pour s'instruire, ou pour

fortifier sa santé par le changement d'air;--c'étoit pour satisfaire sa

fantaisie,--pour rapporter un plumet à son chapeau: que sais-je? _Tantum

valet_, disoit mon père, _quantum sonat_. C'est l'opinion qui met le

prix à tout.

Il n'y avoit rien dans cet usage qui pût choquer la raison ou les bonnes

mœurs;--et priver mon frère de son droit d'aînesse,--l'en priver sans

motif suffisant,--et, par-là, en faire un exemple du premier Shandy qui

n'auroit pas été roulé dans sa chaise de poste par toute l'Europe,

uniquement parce qu'il étoit un peu bête, c'eût été le traiter dix fois

pis que n'auroit fait un Turc.

D'ailleurs l'affaire d'_Oxmoor_ n'étoit pas sans difficulté.

La seule acquisition étoit un objet de plus de huit cents guinées; et ce

n'étoit pas tout. Ce bien avoit été quinze ans auparavant l'occasion

d'un procès, qui avoit coûté à la famille huit cents autres guinées,

sans compter la peine et le tourment.

Ajoutez à ces raisons que cette commune si belle, si attrayante, avoit

été jusques-là honteusement négligée.--Malgré son voisinage de

Shandy,--malgré le droit que chacun avoit de s'en occuper, comme d'un

bien qui, n'étant à personne, appartenoit nécessairement à tout le

monde, cette pauvre commune avoit été tellement abandonnée, qu'il y

avoit, disoit Obadiah, de quoi faire saigner le cœur d'un galant homme,

qui en auroit connu la valeur, et qui se seroit seulement promené sur ce

malheureux terrein.

A dire vrai, personne n'en étoit directement responsable; et mon père

auroit vu la chose avec indifférence, et ne se seroit jamais occupé

d'_Oxmoor_, sans ce maudit procès qui s'éleva à cause de ses limites, et

qui lui fit prendre (sinon pour son intérêt, du moins pour son honneur)

la ferme résolution d'acquérir cette portion de domaine, sitôt que

l'occasion s'en présenteroit; et l'occasion en étoit venue, ou jamais.

Cette parité de raisons et d'avantages dans les deux plus importans

projets de mon père, étoit certainement marquée au coin du guignon.--Mon

père avoit beau les peser ensemble, puis séparément,--sous toutes leurs

faces, et sous tous leurs rapports,--consacrant des heures entières à

des calculs pénibles,--se livrant à la méditation la plus

abstraite,--lisant un jour des ouvrages d'agriculture, et des voyages le

lendemain,--se dépouillant de tout système et de toute passion,--se

consultant chaque jour avec mon oncle Tobie,--argumentant avec

Yorick,--et résumant toute l'affaire d'_Oxmoor_ avec Obadiah;--rien au

bout du compte ne paroissoit si décidément en faveur de l'un, qui ne fût

également en faveur de l'autre; les meilleurs argumens pouvoient

s'appliquer à tous deux; les considérations étoient les mêmes des deux

côtés; et les balances restoient dans un fatal équilibre.

On ne pouvoit, par exemple, s'empêcher de convenir avec Obadiah que la

commune d'_Oxmoor_, avec des soins bien entendus, et entre les mains de

certaines gens, feroit certainement dans le monde une toute autre figure

que celle qu'elle y avoit jamais faite, et qu'elle y feroit jamais, si

on la laissoit à elle-même.--Mais ces mêmes raisons n'étoient-elles pas

strictement applicables à mon frère Robert?

A l'égard de l'intérêt, la question, je l'avoue, ne paroissoit pas si

indécise au premier coup d'œil. En effet, toutes les fois que mon père

prenoit la plume, et calculoit l'unique dépense de brûler, fossoyer et

enclorre _Oxmoor_, et qu'il comparoit cette dépense au profit certain

qu'il en retiroit,--le profit grossissoit tellement sous sa main, que

vous auriez juré que toute autre considération alloit disparoître.--Il

étoit clair qu'il recueilleroit, dès la première année, au moins cent

mesures de raves à vingt livres,--une excellente récolte de froment

l'année suivante;--et l'année d'après, cent (pour ne rien exagérer),

mais, suivant toute vraisemblance, cent cinquante, sinon deux cents

quartauts de poids et de fèves,--et ensuite des patates sans fin.--Mais

alors, venant à penser que, pour manger des patates, il falloit se

résoudre à laisser mon frère sans éducation, sa tête se troubloit

derechef; et finalement le vieux gentilhomme étoit dans un tel état

d'embarras, d'indécision et d'incertitude, comme il l'a souvent déclaré

à mon oncle Tobie, qu'il ne savoit, non plus que ses talons, ce qu'il

avoit à faire.--

Il faut l'avoir éprouvé, pour concevoir quel tourment c'est pour un

homme, de se sentir ainsi tiraillé par deux projets, tous deux également

pressans, et tous deux entièrement opposés.--Car sans compter le ravage

qui en résulte nécessairement dans tout le système des nerfs, desquels

la fonction, comme vous savez, est de conduire les esprits animaux, et

les sucs les plus subtils, du cœur à la tête, et de la tête au cœur,--on

ne sauroit croire l'effet prodigieux qu'une lutte si terrible opère sur

les parties plus solides et plus grossières, détruisant l'embonpoint, et

anéantissant les forces du malheureux, qui flotte ainsi entre deux

projets qui le contrarient.

Mon père auroit infailliblement succombé sous ce malheur, comme il avoit

pensé faire sous celui de mon nom de baptême, sans un nouvel accident

qui vint heureusement à son secours.--Ce fut la mort de mon frère

Robert.

Qu'est-ce, grands dieux! que la vie d'un homme? Une agitation

perpétuelle!--un passage continuel d'un chagrin à un

autre!--Munissez-vous contre un malheur, vous restez en prise à mille

autres.

Oeuvres complètes, tome 3 · 第 7 / 120 题