J'avais compris le matin, devant les poiriers en fleurs, l'illusion sur

laquelle reposait son amour pour «Rachel quand du Seigneur», je ne me

rendais pas moins compte de ce qu'avaient au contraire de réel les

souffrances qui naissaient de cet amour. Peu à peu celle qu'il

ressentait depuis une heure, sans cesser, se rétracta, rentra en lui,

une zone disponible et souple parut dans ses yeux. Nous quittâmes le

théâtre, Saint-Loup et moi, et marchâmes d'abord un peu. Je m'étais

attardé un instant à un angle de l'avenue Gabriel d'où je voyais souvent

jadis arriver Gilberte. J'essayai pendant quelques secondes de me

rappeler ces impressions lointaines, et j'allais rattraper Saint-Loup au

pas «gymnastique», quand je vis qu'un monsieur assez mal habillé avait

l'air de lui parler d'assez près. J'en conclus que c'était un ami

personnel de Robert; cependant ils semblaient se rapprocher encore l'un

de l'autre; tout à coup, comme apparaît au ciel un phénomène astral, je

vis des corps ovoïdes prendre avec une rapidité vertigineuse toutes les

positions qui leur permettaient de composer, devant Saint-Loup, une

instable constellation. Lancés comme par une fronde ils me semblèrent

être au moins au nombre de sept. Ce n'étaient pourtant que les deux

poings de Saint-Loup, multipliés par leur vitesse à changer de place

dans cet ensemble en apparence idéal et décoratif. Mais cette pièce

d'artifice n'était qu'une roulée qu'administrait Saint-Loup, et dont le

caractère agressif au lieu d'esthétique me fut d'abord révélé par

l'aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois

toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang. Il donna des

explications mensongères aux personnes qui s'approchaient pour

l'interroger, tourna la tête et, voyant que Saint-Loup s'éloignait

définitivement pour me rejoindre, resta à le regarder d'un air de

rancune et d'accablement, mais nullement furieux. Saint-Loup au

contraire l'était, bien qu'il n'eût rien reçu, et ses yeux étincelaient

encore de colère quand il me rejoignit. L'incident ne se rapportait en

rien, comme je l'avais cru, aux gifles du théâtre. C'était un promeneur

passionné qui, voyant le beau militaire qu'était Saint-Loup, lui avait

fait des propositions. Mon ami n'en revenait pas de l'audace de cette

«clique» qui n'attendait même plus les ombres nocturnes pour se

hasarder, et il parlait des propositions qu'on lui avait faites avec la

même indignation que les journaux d'un vol à main armée, osé en plein

jour, dans un quartier central de Paris. Pourtant le monsieur battu

était excusable en ceci qu'un plan incliné rapproche assez vite le désir

de la jouissance pour que la seule beauté apparaisse déjà comme un

consentement. Or, que Saint-Loup fût beau n'était pas discutable. Des

coups de poing comme ceux qu'il venait de donner ont cette utilité, pour

des hommes du genre de celui qui l'avait accosté tout à l'heure, de leur

donner sérieusement à réfléchir, mais toutefois pendant trop peu de

temps pour qu'ils puissent se corriger et échapper ainsi à des

châtiments judiciaires. Ainsi, bien que Saint-Loup eût donné sa raclée

sans beaucoup réfléchir, toutes celles de ce genre, même si elles

viennent en aide aux lois, n'arrivent pas à homogénéiser les moeurs.

Ces incidents, et sans doute celui auquel il pensait le plus, donnèrent

sans doute à Robert le désir d'être un peu seul. Au bout d'un moment il

me demanda de nous séparer et que j'allasse de mon côté chez Mme de

Villeparisis, il m'y retrouverait, mais aimait mieux que nous n'entrions

pas ensemble pour qu'il eût l'air d'arriver seulement à Paris plutôt que

de donner à penser que nous avions déjà passé l'un avec l'autre une

partie de l'après-midi.

Le Côté de Guermantes - Première partie · 第 17 / 17 段