particulier où, en passant par une autre entrée, il était allé finir de
déjeuner sans retraverser le restaurant. Je restai ainsi seul, puis à
mon tour Robert me fit appeler. Je trouvai sa maîtresse étendue sur un
sofa, riant sous les baisers, les caresses qu'il lui prodiguait. Ils
buvaient du Champagne. «Bonjour, vous!» lui dit-elle, car elle avait
appris récemment cette formule qui lui paraissait le dernier mot de la
tendresse et de l'esprit. J'avais mal déjeuné, j'étais mal à l'aise, et
sans que les paroles de Legrandin y fussent pour quelque chose, je
regrettais de penser que je commençais dans un cabinet de restaurant et
finirais dans des coulisses de théâtre cette première après-midi de
printemps. Après avoir regardé l'heure pour voir si elle ne se mettrait
pas en retard, elle m'offrit du Champagne, me tendit une de ses
cigarettes d'Orient et détacha pour moi une rose de son corsage. Je me
dis alors: «Je n'ai pas trop à regretter ma journée; ces heures passées
auprès de cette jeune femme ne sont pas perdues pour moi puisque par
elle j'ai, chose gracieuse et qu'on ne peut payer trop cher, une rose,
une cigarette parfumée, une coupe de Champagne.» Je me le disais parce
qu'il me semblait que c'était douer d'un caractère esthétique, et par
là justifier, sauver ces heures d'ennui. Peut-être aurais-je dû penser
que le besoin même que j'éprouvais d'une raison qui me consolât de mon
ennui suffisait à prouver que je ne ressentais rien d'esthétique. Quant
à Robert et à sa maîtresse, ils avaient l'air de ne garder aucun
souvenir de la querelle qu'ils avaient eue quelques instants auparavant,
ni que j'y eusse assisté. Ils n'y firent aucune allusion, ils ne lui
cherchèrent aucune excuse pas plus qu'au contraste que faisaient avec
elle leurs façons de maintenant. A force de boire du Champagne avec eux,
je commençai à éprouver un peu de l'ivresse que je ressentais à
Rivebelle, probablement pas tout à fait la même. Non seulement chaque
genre d'ivresse, de celle que donne le soleil ou le voyage à celle que
donne la fatigue ou le vin, mais chaque degré d'ivresse, et qui devrait
porter une «cote» différente comme celles qui indiquent les fonds dans
la mer, met à nu en nous, exactement à la profondeur où il se trouve, un
homme spécial. Le cabinet où se trouvait Saint-Loup était petit, mais la
glace unique qui le décorait était de telle sorte qu'elle semblait en
réfléchir une trentaine d'autres, le long, d'une perspective infinie; et
l'ampoule électrique placée au sommet du cadre devait le soir, quand
elle était allumée, suivie de la procession d'une trentaine de reflets
pareils à elle-même, donner au buveur même solitaire l'idée que l'espace
autour de lui se multipliait en même temps que ses sensations exaltées
par l'ivresse et qu'enfermé seul dans ce petit réduit, il régnait
pourtant sur quelque chose de bien plus étendu, en sa courbe indéfinie
et lumineuse, qu'une allée du «Jardin de Paris». Or, étant alors à ce
moment-là ce buveur, tout d'un coup, le cherchant dans la glace, je
l'aperçus, hideux, inconnu, qui me regardait. La joie de l'ivresse était
plus forte que le dégoût; par gaîté ou bravade, je lui souris et en même
temps il me souriait. Et je me sentais tellement sous l'empire éphémère
et puissant de la minute où les sensations sont si fortes que je ne sais
si ma seule tristesse ne fut pas de penser que, le moi affreux que je
venais d'apercevoir, c'était peut-être son dernier jour et que je ne
rencontrerais plus jamais cet étranger dans le cours de ma vie.
Robert était seulement fâché que je ne voulusse pas briller davantage
aux yeux de sa maîtresse.
--Voyons, ce monsieur que tu as rencontré ce matin et qui mêle le
snobisme et l'astronomie, raconte-le-lui, je ne me rappelle pas bien--et
il la regardait du coin de l'oeil.
--Mais, mon petit, il n'y a rien à dire d'autre que ce que tu viens de
dire.
--Tu es assommant. Alors raconte les choses de Françoise aux
Champs-Élysées, cela lui plaira tant!
--Oh oui! Bobbey m'a tant parlé de Françoise. Et en prenant Saint-Loup
par le menton, elle redit, par manque d'invention, en attirant ce menton
vers la lumière: «Bonjour, vous!»
Depuis que les acteurs n'étaient plus exclusivement, pour moi, les
dépositaires, en leur diction et leur jeu, d'une vérité artistique, ils
m'intéressaient en eux-mêmes; je m'amusais, croyant avoir devant moi les
personnages d'un vieux roman comique, de voir du visage nouveau d'un
jeune seigneur qui venait d'entrer dans la salle, l'ingénue écouter
distraitement la déclaration que lui faisait le jeune premier dans la
pièce, tandis que celui-ci, dans le feu roulant de sa tirade amoureuse,
n'en dirigeait pas moins une oeillade enflammée vers une vieille dame
assise dans une loge voisine, et dont les magnifiques perles l'avaient
frappé; et ainsi, surtout grâce aux renseignements que Saint-Loup me
donnait sur la vie privée des artistes, je voyais une autre pièce,
muette et expressive, se jouer sous la pièce parlée, laquelle
d'ailleurs, quoique médiocre, m'intéressait; car j'y sentais germer et
s'épanouir pour une heure, à la lumière de la rampe, faites de
l'agglutinement sur le visage d'un acteur d'un autre visage de fard et
de carton, sur son âme personnelle des paroles d'un rôle.
Ces individualités éphémères et vivaces que sont les personnages d'une
pièce séduisante aussi, qu'on aime, qu'on admire, qu'on plaint, qu'on
voudrait retrouver encore, une fois qu'on a quitté le théâtre, mais qui
déjà se sont désagrégées en un comédien qui n'a plus la condition qu'il
avait dans la pièce, en un texte qui ne montre plus le visage du
comédien, en une poudre colorée qu'efface le mouchoir, qui sont
retournées en un mot à des éléments qui n'ont plus rien d'elles, à
cause de leur dissolution, consommée sitôt après la fin du spectacle,
font, comme celle d'un être aimé, douter de la réalité du moi et méditer
sur le mystère de la mort.
Un numéro du programme me fut extrêmement pénible. Une jeune femme que
détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des
chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses
espérances d'avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une
croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop
menue, encore affaiblie par l'émotion et qui contrastait avec cette
puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain
nombre d'amis et d'amies dont le rôle était de décontenancer par leurs
sarcasmes la débutante, qu'on savait timide, de lui faire perdre la tête
de façon qu'elle fît un fiasco complet après lequel le directeur ne
conclurait pas d'engagement. Dès les premières notes de la malheureuse,
quelques spectateurs, recrutés pour cela, se mirent à se montrer son dos
en riant, quelques femmes qui étaient du complot rirent tout haut,
chaque note flûtée augmentait l'hilarité voulue qui tournait au
scandale. La malheureuse, qui suait de douleur sous son fard, essaya un
instant de lutter, puis jeta autour d'elle sur l'assistance des regards
désolés, indignés, qui ne firent que redoubler les huées. L'instinct
d'imitation, le désir de se montrer spirituelles et braves, mirent de la
partie de jolies actrices qui n'avaient pas été prévenues, mais qui
lançaient aux autres des oeillades de complicité méchante, se tordaient
de rire, avec de violents éclats, si bien qu'à la fin de la seconde
chanson et bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur
fit baisser le rideau. Je m'efforçai de ne pas plus penser à cet
incident qu'à la souffrance de ma grand'mère quand mon grand-oncle, pour
la taquiner, faisait prendre du cognac à mon grand-père, l'idée de la
méchanceté ayant pour moi quelque chose de trop douloureux. Et pourtant,
de même que la pitié pour le malheur n'est peut-être pas très exacte,
car par l'imagination nous recréons toute une douleur sur laquelle le
malheureux obligé de lutter contre elle ne songe pas à s'attendrir, de
même la méchanceté n'a probablement pas dans l'âme du méchant cette pure
et voluptueuse cruauté qui nous fait si mal à imaginer. La haine
l'inspire, la colère lui donne une ardeur, une activité qui n'ont rien
de très joyeux; il faudrait le sadisme pour en extraire du plaisir, le
méchant croit que c'est un méchant qu'il fait souffrir. Rachel
s'imaginait certainement que l'actrice qu'elle faisait souffrir était
loin d'être intéressante, en tout cas qu'en la faisant huer, elle-même
vengeait le bon goût en se moquant du grotesque et donnait une leçon à
une mauvaise camarade. Néanmoins, je préférai ne pas parler de cet
incident puisque je n'avais eu ni le courage ni la puissance de
l'empêcher; il m'eût été trop pénible, en disant du bien de la victime,
de faire ressembler aux satisfactions de la cruauté les sentiments qui
animaient les bourreaux de cette débutante.
Mais le commencement de cette représentation m'intéressa encore d'une
autre manière. Il me fit comprendre en partie la nature de l'illusion
dont Saint-Loup était victime à l'égard de Rachel et qui avait mis un
abîme entre les images que nous avions de sa maîtresse, lui et moi,
quand nous la voyions ce matin même sous les poiriers en fleurs. Rachel
jouait un rôle presque de simple figurante, dans la petite pièce. Mais
vue ainsi, c'était une autre femme. Rachel avait un de ces visages que
l'éloignement--et pas nécessairement celui de la salle à la scène, le
monde n'étant pour cela qu'un plus grand théâtre--dessine et qui, vus de
près, retombent en poussière. Placé à côté d'elle, on ne voyait qu'une
nébuleuse, une voie lactée de taches de rousseur, de tout petits
boutons, rien d'autre. A une distance convenable, tout cela cessait
d'être visible et, des joues effacées, résorbées, se levait, comme un
croissant de lune, un nez si fin, si pur, qu'on aurait souhaité être
l'objet de l'attention de Rachel, la revoir autant qu'on voudrait, la
posséder auprès de soi, si jamais on ne l'avait vue autrement et de
près. Ce n'était pas mon cas, mais c'était celui de Saint-Loup quand il
l'avait vue jouer la première fois. Alors, il s'était demandé comment
l'approcher, comment la connaître, en lui s'était ouvert tout un domaine
merveilleux--celui où elle vivait--d'où émanaient des radiations
délicieuses, mais où il ne pourrait pénétrer. Il sortit du théâtre se
disant qu'il serait fou de lui écrire, qu'elle ne lui répondrait pas,
tout prêt à donner sa fortune et son nom pour la créature qui vivait en
lui dans un monde tellement supérieur à ces réalités trop connues, un
monde embelli par le désir et le rêve, quand du théâtre, vieille petite
construction qui avait elle-même l'air d'un décor, il vit, à la sortie
des artistes, par une porte déboucher la troupe gaie et gentiment
chapeautée des artistes qui avaient joué. Des jeunes gens qui les
connaissaient étaient là à les attendre. Le nombre des pions humains
étant moins nombreux que celui des combinaisons qu'ils peuvent former,
dans une salle où font défaut toutes les personnes qu'on pouvait
connaître, il s'en trouve une qu'on ne croyait jamais avoir l'occasion
de revoir et qui vient si à point que le hasard semble providentiel,
auquel pourtant quelque autre hasard se fût sans doute substitué si nous
avions été non dans ce lieu mais dans un différent où seraient nés
d'autres désirs et où se serait rencontrée quelque autre vieille
connaissance pour les seconder. Les portes d'or du monde des rêves
s'étaient refermées sur Rachel avant que Saint-Loup l'eût vue sortir, de
sorte que les taches de rousseur et les boutons eurent peu d'importance.
Ils lui déplurent cependant, d'autant que, n'étant plus seul, il
n'avait plus le même pouvoir de rêver qu'au théâtre devant elle. Mais,
bien qu'il ne pût plus l'apercevoir, elle continuait à régir ses actes
comme ces astres qui nous gouvernent par leur attraction, même pendant
les heures où ils ne sont pas visibles à nos yeux. Aussi, le désir de la
comédienne aux fins traits qui n'étaient même pas présents au souvenir
de Robert, fit que, sautant sur l'ancien camarade qui par hasard était
là, il se fit présenter à la personne sans traits et aux taches de
rousseur, puisque c'était la même, et en se disant que plus tard on
aviserait de savoir laquelle des deux cette même personne était en
réalité. Elle était pressée, elle n'adressa même pas cette fois-là la
parole à Saint-Loup, et ce ne fut qu'après plusieurs jours qu'il put
enfin, obtenant qu'elle quittât ses camarades, revenir avec elle. Il
l'aimait déjà. Le besoin de rêve, le désir d'être heureux par celle à
qui on a rêvé, font que beaucoup de temps n'est pas nécessaire pour
qu'on confie toutes ses chances de bonheur à celle qui quelques jours
auparavant n'était qu'une apparition fortuite, inconnue, indifférente,
sur les planchers de la scène.
Quand, le rideau tombé, nous passâmes sur le plateau, intimidé de m'y
promener, je voulus parler avec vivacité à Saint-Loup; de cette façon
mon attitude, comme je ne savais pas laquelle on devait prendre dans ces
lieux nouveaux pour moi, serait entièrement accaparée par notre
conversation et on penserait que j'y étais si absorbé, si distrait,
qu'on trouverait naturel que je n'eusse pas les expressions de
physionomie que j'aurais dû avoir dans un endroit où, tout à ce que je
disais, je savais à peine que je me trouvais; et saisissant, pour aller
plus vite, le premier sujet de conversation:
--Tu sais, dis-je à Robert, que j'ai été pour te dire adieu le jour de
mon départ, nous n'avons jamais eu l'occasion d'en causer. Je t'ai
salué dans la rue.
--Ne m'en parle pas, me répondit-il, j'en ai été désolé; nous nous
sommes rencontrés tout près du quartier, mais je n'ai pas pu m'arrêter
parce que j'étais déjà très en retard. Je t'assure que j'étais navré.
Ainsi il m'avait reconnu! Je revoyais encore le salut entièrement
impersonnel qu'il m'avait adressé en levant la main à son képi, sans un
regard dénonçant qu'il me connût, sans un geste qui manifestât qu'il
regrettait de ne pouvoir s'arrêter. Évidemment cette fiction qu'il avait
adoptée à ce moment-là, de ne pas me reconnaître, avait dû lui
simplifier beaucoup les choses. Mais j'étais stupéfait qu'il eût su s'y
arrêter si rapidement et avant qu'un réflexe eût décelé sa première
impression. J'avais déjà remarqué à Balbec que, à côté de cette
sincérité naïve de son visage dont la peau laissait voir par
transparence le brusque afflux de certaines émotions, son corps avait
été admirablement dressé par l'éducation à un certain nombre de
dissimulations de bienséance et, comme un parfait comédien, il pouvait
dans sa vie de régiment, dans sa vie mondaine, jouer l'un après l'autre
des rôles différents. Dans l'un de ses rôles il m'aimait profondément,
il agissait à mon égard presque comme s'il était mon frère; mon frère,
il l'avait été, il l'était redevenu, mais pendant un instant il avait
été un autre personnage qui ne me connaissait pas et qui, tenant les
rênes, le monocle à l'oeil, sans un regard ni un sourire, avait levé la
main à la visière de son képi pour me rendre correctement le salut
militaire!
Les décors encore plantés entre lesquels je passais, vus ainsi de près
et dépouillés de tout ce que leur ajoutent l'éloignement et l'éclairage
que le grand peintre qui les avait brossés avait calculés, étaient
misérables, et Rachel, quand je m'approchai d'elle, ne subit pas un
moindre pouvoir de destruction. Les ailes de son nez charmant étaient
restées dans la perspective, entre la salle et la scène, tout comme le
relief des décors. Ce n'était plus elle, je ne la reconnaissais que
grâce à ses yeux où son identité s'était réfugiée. La forme, l'éclat de
ce jeune astre si brillant tout à l'heure avaient disparu. En revanche,
comme si nous nous approchions de la lune et qu'elle cessât de nous
paraître de rose et d'or, sur ce visage si uni tout à l'heure je ne
distinguais plus que des protubérances, des taches, des fondrières.
Malgré l'incohérence où se résolvaient de près, non seulement le visage
féminin mais les toiles peintes, j'étais heureux d'être là, de cheminer
parmi les décors, tout ce cadre qu'autrefois mon amour de la nature
m'eût fait trouver ennuyeux et factice, mais auquel sa peinture par
Goethe dans _Wilhelm Meister_ avait donné pour moi une certaine beauté;
et j'étais déjà charmé d'apercevoir, au milieu de journalistes ou de
gens du monde amis des actrices, qui saluaient, causaient, fumaient
comme à la ville, un jeune homme en toque de velours noir, en jupe
hortensia, les joues crayonnées de rouge comme une page d'album de
Watteau, lequel, la bouche souriante, les yeux au ciel, esquissant de
gracieux signes avec les paumes de ses mains, bondissant légèrement,
semblait tellement d'une autre espèce que les gens raisonnables en
veston et en redingote au milieu desquels il poursuivait comme un fou
son rêve extasié, si étranger aux préoccupations de leur vie, si
antérieur aux habitudes de leur civilisation, si affranchi des lois de
la nature, que c'était quelque chose d'aussi reposant et d'aussi frais
que de voir un papillon égaré dans une foule, de suivre des yeux, entres
les frises, les arabesques naturelles qu'y traçaient ses ébats ailés,
capricieux et fardés. Mais au même instant Saint-Loup s'imagina que sa
maîtresse faisait attention à ce danseur en train de repasser une
dernière fois une figure du divertissement dans lequel il allait
paraître, et sa figure se rembrunit.
--Tu pourrais regarder d'un autre côté, lui dit-il d'un air sombre. Tu
sais que ces danseurs ne valent pas la corde sur laquelle ils feraient
bien de monter pour se casser les reins, et ce sont des gens à aller
après se vanter que tu as fait attention à eux. Du reste tu entends bien
qu'on te dit d'aller dans ta loge t'habiller. Tu vas encore être en
retard.
Trois messieurs--trois journalistes--voyant l'air furieux de Saint-Loup,
se rapprochèrent, amusés, pour entendre ce qu'on disait. Et comme on
plantait un décor de l'autre côté nous fûmes resserrés contre eux.
--Oh! mais je le reconnais, c'est mon ami, s'écria la maîtresse de
Saint-Loup en regardant le danseur. Voilà qui est bien fait,
regardez-moi ces petites mains qui dansent comme tout le reste de sa
personne!
Le danseur tourna la tête vers elle, et sa personne humaine apparaissant
sous le sylphe qu'il s'exerçait à être, la gelée droite et grise de ses
yeux trembla et brilla entre ses cils raidis et peints, et un sourire
prolongea des deux côtés sa bouche dans sa face pastellisée de rouge;
puis, pour amuser la jeune femme, comme une chanteuse qui nous fredonne
par complaisance l'air où nous lui avons dit que nous l'admirions, il se
mit à refaire le mouvement de ses paumes, en se contrefaisant lui-même
avec une finesse de pasticheur et une bonne humeur d'enfant.
--Oh! c'est trop gentil, ce coup de s'imiter soi-même, s'écria-t-elle en
battant des mains.
--Je t'en supplie, mon petit, lui dit Saint-Loup d'une voix désolée, ne
te donne pas en spectacle comme cela, tu me tues, je te jure que si tu
dis un mot de plus, je ne t'accompagne pas à ta loge, et je m'en vais;
voyons, ne fais pas la méchante.--Ne reste pas comme cela dans la fumée
de cigare, cela va te faire mal, me dit Saint-Loup avec cette
sollicitude qu'il avait pour moi depuis Balbec.
--Oh! quel bonheur si tu t'en vas.
--Je te préviens que je ne reviendrai plus.
--Je n'ose pas l'espérer.
--Écoute, tu sais, je t'ai promis le collier si tu étais gentille, mais
du moment que tu me traites comme cela....
--Ah! voilà une chose qui ne m'étonne pas de toi. Tu m'avais fait une
promesse, j'aurais bien dû penser que tu ne la tiendrais pas. Tu veux
faire sonner que tu as de l'argent, mais je ne suis pas intéressée comme
toi. Je m'en fous de ton collier. J'ai quelqu'un qui me le donnera.
--Personne d'autre ne pourra te le donner, car je l'ai retenu chez
Boucheron et j'ai sa parole qu'il ne le vendra qu'à moi.
--C'est bien cela, tu as voulu me faire chanter, tu as pris toutes tes
précautions d'avance. C'est bien ce qu'on dit: Marsantes, Mater Semita,
ça sent la race, répondit Rachel répétant une étymologie qui reposait
sur un grossier contresens car Semita signifie «sente» et non «Sémite»,
mais que les nationalistes appliquaient à Saint-Loup à cause des
opinions dreyfusardes qu'il devait pourtant à l'actrice. (Elle était
moins bien venue que personne à traiter de Juive Mme de Marsantes à qui
les ethnographes de la société ne pouvaient arriver à trouver de juif
que sa parenté avec les Lévy-Mirepoix.) Mais tout n'est pas fini,
sois-en sûr. Une parole donnée dans ces conditions n'a aucune valeur. Tu
as agi par traîtrise avec moi. Boucheron le saura et on lui en donnera
le double, de son collier. Tu auras bientôt de mes nouvelles, sois
tranquille.
Robert avait cent fois raison. Mais les circonstances sont toujours si
embrouillées que celui qui a cent fois raison peut avoir eu une fois
tort. Et je ne pus m'empêcher de me rappeler ce mot désagréable et
pourtant bien innocent qu'il avait eu à Balbec: «De cette façon, j'ai
barre sur elle.»
--Tu as mal compris ce que je t'ai dit pour le collier. Je ne te l'avais
pas promis d'une façon formelle. Du moment que tu fais tout ce qu'il
faut pour que je te quitte, il est bien naturel, voyons, que je ne te le
donne pas; je ne comprends pas où tu vois de la traîtrise là dedans, ni
que je suis intéressé. On ne peut pas dire que je fais sonner mon
argent, je te dis toujours que je suis un pauvre bougre qui n'a pas le
sou. Tu as tort de le prendre comme ça, mon petit. En quoi suis-je
intéressé? Tu sais bien que mon seul intérêt, c'est toi.
--Oui, oui, tu peux continuer, lui dit-elle ironiquement, en esquissant
le geste de quelqu'un qui vous fait la barbe. Et se tournant vers le
danseur:
--Ah! vraiment il est épatant avec ses mains. Moi qui suis une femme, je
ne pourrais pas faire ce qu'il fait là. Et se tournant vers lui en lui
montrant les traits convulsés de Robert: «Regarde, il souffre», lui
dit-elle tout bas, dans l'élan momentané d'une cruauté sadique qui
n'était d'ailleurs nullement en rapport avec ses vrais sentiments
d'affection pour Saint-Loup.
--Écoute, pour le dernière fois, je te jure que tu auras beau faire, tu
pourras avoir dans huit jours tous les regrets du monde, je ne
reviendrai pas, la coupe est pleine, fais attention, c'est irrévocable,
tu le regretteras un jour, il sera trop tard.
Peut-être était-il sincère et le tourment de quitter sa maîtresse lui
semblait-il moins cruel que celui de rester près d'elle dans certaines
conditions.
--Mais mon petit, ajouta-t-il en s'adressant à moi, ne reste pas là, je
te dis, tu vas te mettre à tousser.
Je lui montrai le décor qui m'empêchait de me déplacer. Il toucha
légèrement son chapeau et dit au journaliste:
--Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée
fait mal à mon ami.
Sa maîtresse, ne l'attendant pas, s'en allait vers sa loge, et se
retournant:
--Est-ce qu'elles font aussi comme ça avec les femmes, ces petites
mains-là? jeta-t-elle au danseur du fond du théâtre, avec une voix
facticement mélodieuse et innocente d'ingénue, tu as l'air d'une femme
toi-même, je crois qu'on pourrait très bien s'entendre avec toi et une
de mes amies.
--Il n'est pas défendu de fumer, que je sache; quand on est malade, on
n'a qu'à rester chez soi, dit le journaliste.
Le danseur sourit mystérieusement à l'artiste.
--Oh! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle, on en fera des
parties!
--En tout cas, monsieur, vous n'êtes pas très aimable, dit Saint-Loup au
journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l'air de
constatation de quelqu'un qui vient de juger rétrospectivement un
incident terminé.
A ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de
sa tête comme s'il avait fait signe à quelqu'un que je ne voyais pas, ou
comme un chef d'orchestre, et en effet--sans plus de transition que, sur
un simple geste d'archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes
violents succèdent à un gracieux andante--après les paroles courtoises
qu'il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante,
sur la joue du journaliste.
Maintenant qu'aux conversations cadencées des diplomates, aux arts
riants de la paix, avait succédé l'élan furieux de la guerre, les coups
appelant les coups, je n'eusse pas été trop étonné de voir les
adversaires baignant dans leur sang. Mais ce que je ne pouvais pas
comprendre (comme les personnes qui trouvent que ce n'est pas de jeu que
survienne une guerre entre deux pays quand il n'a encore été question
que d'une rectification de frontière, ou la mort d'un malade alors qu'il
n'était question que d'une grosseur du foie), c'était comment Saint-Loup
avait pu faire suivre ces paroles qui appréciaient une nuance
d'amabilité, d'un geste qui ne sortait nullement d'elles, qu'elles
n'annonçaient pas, le geste de ce bras levé non seulement au mépris du
droit des gens, mais du principe de causalité, en une génération
spontanée de colère, ce geste créé _ex nihilo_. Heureusement le
journaliste qui, trébuchant sous la violence du coup, avait pâli et
hésité un instant ne riposta pas. Quant à ses amis, l'un avait aussitôt
détourné la tête en regardant avec attention du côté des coulisses
quelqu'un qui évidemment ne s'y trouvait pas; le second fit semblant
qu'un grain de poussière lui était entré dans l'oeil et se mit à pincer
sa paupière en faisant des grimaces de souffrance; pour le troisième, il
s'était élancé en s'écriant:
--Mon Dieu, je crois qu'on va lever le rideau, nous n'aurons pas nos
places.
J'aurais voulu parler à Saint-Loup, mais il était tellement rempli par
son indignation contre le danseur, qu'elle venait adhérer exactement à
la surface de ses prunelles; comme une armature intérieure, elle tendait
ses joues, de sorte que son agitation intérieure se traduisant par une
entière inamovibilité extérieure, il n'avait même pas le relâchement, le
«jeu» nécessaire pour accueillir un mot de moi et y répondre. Les amis
du journaliste, voyant que tout était terminé, revinrent auprès de lui,
encore tremblants. Mais, honteux de l'avoir abandonné, ils tenaient
absolument à ce qu'il crût qu'ils ne s'étaient rendu compte de rien.
Aussi s'étendaient-ils l'un sur sa poussière dans l'oeil, l'autre sur la
fausse alerte qu'il avait eue en se figurant qu'on levait le rideau, le
troisième sur l'extraordinaire ressemblance d'une personne qui avait
passé avec son frère. Et même ils lui témoignèrent une certaine
mauvaise humeur de ce qu'il n'avait pas partagé leurs émotions.
--Comment, cela ne t'a pas frappé? Tu ne vois donc pas clair?
--C'est-à-dire que vous êtes tous des capons, grommela le journaliste
giflé.
Inconséquents avec la fiction qu'ils avaient adoptée et en vertu de
laquelle ils auraient dû--mais ils n'y songèrent pas--avoir l'air de ne
pas comprendre ce qu'il voulait dire, ils proférèrent une phrase qui est
de tradition en ces circonstances: «Voilà que tu t'emballes, ne prends
pas la mouche, on dirait que tu as le mors aux dents!»