_Entre_ LORD M. H. _et_ A. SOYER.
_S._ Vous avez parfaitement raison, Mylord; le titre de gourmet
n’appartient qu’à celui qui mange avec art, avec science, avec ordre, et
même avec beaucoup d’ordre.
_Lord M._ Le gourmand n’est jamais gourmet; l’un mange sans déguster,
l’autre déguste en mangeant.
_S._ L’homme fier et hautain, Mylord, s’occupe de son diner par besoin;
l’homme du monde, épicure profond, s’en occupe avec plaisir.
_Lord M._ Il est certain que l’on ne saurait donner trop d’attention à
la rigide exécution et à l’ordre intelligent d’un diner. Le diner étant
de chaque jour, de chaque saison, de chaque siècle, est non seulement la
seule mode héréditaire, mais aussi l’âme de la sociabilité; lisez
l’histoire, et vous y verrez que de tous les temps, et chez tous les
peuples, le bien qui s’est fait, et quelquefois le mal, fut toujours
précédé ou suivi d’un copieux diner.
_S._ Rien, n’est plus vrai, Mylord, que de tous les plaisirs de la vie
qui nous sont légués en ce monde, celui de la table est le seul auquel
les rênes du char de la vie n’échappent qu’à regret; et souvent, en ami
fidèle, ne les lâche qu’aux abords du tombeau; tandis que tous les
autres s’épanouissent frivolement, comme à la suite d’un beau printemps,
et, en nous délaissant, couvrent nos fronts radieux du givre des ans.
_Lord M._ Il est positif que déguster est une faculté de tout âge; un
vieillard de cent six ans, que j’ai beaucoup connu, dégustait
parfaitement alors.
_S._ Nos cent dégustateurs demandent de continuelles études, et
réclament, sans cesse, un continuel changement.
_Lord M._ Le plus bel esprit manquerait d’éloquence s’il négligeait par
trop l’ordre de ses repas.
_S._ C’est ce qui nous prouve, Mylord, que nos plus agréables sensations
dépendent non seulement de la nature, mais aussi du soin que nous
donnons à notre personne.
_Lord M._ Oui, car plus l’âme est sensible, plus la dégustation est
féconde. Les sensations dégustatives opèrent avec autant d’activité sur
le palais que le charme de la mélodie le fait sur l’ouïe; par exemple,
l’homme dans un cas de folie, peut bien éprouver le besoin de manger,
mais l’action enchanteresse de la dégustation lui est aussi interdite
que la raison.
_S._ Votre argument sur ce point est extrêmement juste, Mylord.
N’êtes-vous pas aussi de mon avis, que rien ne dispose mieux l’esprit
humain à des transactions amicales, qu’un diner bien conçu et
artistement préparé.
_Lord M._ C’est ce qui m’a toujours fait dire qu’un bon cuisinier est
aussi utile qu’un savant conseiller.
_S._ Je me suis toujours aperçu, Mylord, que le palais le plus fin était
le plus difficile à plaire, mais aussi le plus juste à récompenser.
_Lord M._ Le choix des vins est de haute importance dans l’ordre d’un
diner; un vin fin, léger et généreux protège le cuisinier et devient le
bienfaiteur du convive.
_S._ Permettez-moi de vous faire observer, Mylord, qu’une réunion
gastronomique sans dames est à mes yeux un parterre sans fleurs, l’océan
sans flots, une flotte maritime sans voiles.
_Lord M._ Certes, de telles réunions sont le berceau des bonnes mœurs
et de la jovialité, comme la débauche est le tombeau de la moralité.
REFORM CLUB, May 14, 1846.
[Illustration: THE KITCHEN DEPARTMENT OF THE REFORM CLUB.
“This is a curious print, and unique of its kind: it presents on a large
scale a coup-d’œil of the matchless culinary arrangements of the
Reform Club, the various offices for which extend over the whole
basement of the building. To show them at one glance, the
partition-walls are cut away, and a bird’s eye view is given of the
several kitchens, larders, sculleries, and batterie de cuisine: the
different functionaries are all at their ports, and the accomplished
chef, Monsieur SOYER, is in the act of pointing out to a favoured
visitor the various contrivances suggested by his ingenuity and
experience.
“With a plan of the building, there are references to a minute
explanatory account of the uses of the multifarious apparatus here
exhibited, for the admiration of the scientific gastronome and the envy
of rival artistes.”--_Spectator._]