Becky répondit: «Très bien, et vous?»

--Dieu merci, je n’ai pas à me plaindre, dit Shosshi encouragé par la

chaleur de l’accueil, mes yeux sont encore faibles, mais bien moins que

l’an dernier.

Becky ne répondit pas et Shosshi reprit:

--Mais ma mère est toujours malade. Elle doit avaler des boîtes entières

d’huile de foie de morue. Elle n’habitera pas longtemps cette terre.

--Quelle bêtise! dit Mrs Belcovitch apparaissant subitement derrière les

amoureux. Les enfants de mes enfants ne seront jamais pires; c’est de

l’imagination chez elle, elle se dorlote de trop.

--Oh non, elle est bien plus malade que vous, reprit Shosshi en se

retournant pour voir sa future belle-mère.

--Ah vraiment! fit Chayah avec humeur, mes ennemis auront mes maladies!

Si votre mère avait ma santé elle resterait au lit. Alors que moi je me

tiens sur mes pieds péniblement. Je puis à peine me traîner d’un endroit

à un autre. Regardez mes jambes, votre mère en a-t-elle de pareilles?

l’une est grosse et l’autre desséchée.

Shosshi devint pourpre, il sentait qu’il avait fait une gaffe. C’était

la première ombre depuis qu’il faisait sa cour, la première fausse note.

Il se retourna vers Becky pour trouver de la sympathie. Il n’y avait

plus de Becky. Elle avait profité de la conversation pour s’esquiver. Il

la retrouva après un moment mais à l’autre bout de la chambre. Elle

était assise devant la machine. Il traversa bravement la pièce et se

pencha vers elle:

--N’avez-vous pas froid en travaillant?

Br rr rrr rrr rrrrr!

La machine tournait. Becky pédalait à une vitesse folle et passait une

pièce de drap sous l’aiguille. Quand elle s’arrêta, Shosshi dit:

«Avez-vous entendu prêcher Reb Shemuel? Il a raconté une histoire très

amusante l’autre...

Br-r-r-r-r-r-r-r-rh!

Sans se laisser abattre, Shosshi raconta longuement l’étrange allégorie

et le bruit de la machine empêchant Becky de l’entendre, elle trouva sa

conversation supportable. Après plusieurs autres monologues accompagnés

à la machine par Becky, Shosshi prit congé cérémonieusement et promit

d’apporter à sa belle des spécimens de son travail pour l’édifier.

La fois suivante, il arriva les bras chargés de pièces de menuiserie. Il

les posa sur la table pour les lui faire admirer.

C’étaient des poignées et des bascules dépareillées pour des berceaux

polonais! Le carmin des joues de Becky s’étendit sur tout son visage

comme une tache d’encre rouge sur un papier poreux. La figure de Shosshi

refléta ces couleurs avec des teintes plus accentuées encore. Becky

s’enfuit de la pièce et Shosshi l’entendit qui riait aux éclats sur le

palier; l’idée lui vint qu’il avait peut-être fait une faute de goût en

choisissant ces morceaux-là.

--Qu’avez-vous fait à ma fille? demanda Mrs Belcovitch.

--R-r-rien, fit-il en bégayant. Je lui ai apporté un échantillon de mon

travail, pour le lui faire voir.

--Et c’est cela qu’on fait admirer à une jeune fille? demanda la mère

indignée.

--Ce sont de simples petites pièces de berceaux, implora Shosshi. Je

croyais qu’elle aurait aimé voir les jolies choses que je puis faire.

Voyez comme ces bascules sont finement sculptées. En voici une grosse et

en voici une mince!

--Ah, vilain drôle! vous vous moquez aussi de mes jambes! dit Mrs

Belcovitch. Dehors, impudent, dehors!

Shosshi ramassa les spécimens dans ses bras et gagna la porte. Becky

était toujours en proie à un accès de fou rire et sa vue mit le comble à

la confusion de Shosshi. Les poignées et les bascules roulèrent sur

l’escalier, il les suivait, les ramassant dans sa course et appelant la

mort.

Les vigoureux efforts de Sugarman, pour arranger l’affaire restèrent

vains. Shosshi demeura le cœur brisé pendant plusieurs jours. Avoir été

si près du but et ne pas l’atteindre! Ce qui rendait plus amère encore

sa défaite, c’est qu’il s’était vanté de sa conquête auprès de ses amis,

et plus particulièrement auprès de ceux qui tenaient les deux échoppes,

à droite et à gauche de la sienne, le dimanche, dans Petticoat Lane. Il

fut la risée de tous et sentit qu’il ne serait plus capable de se tenir

au milieu d’eux pendant une matinée entière à recevoir du sel attique

dans ses plaies. Il transféra son commerce et moyennant six pence par

semaine il s’installa devant la boutique de la veuve Finkelstein, située

au coin de la rue, espérant ainsi intercepter le courant entre les deux

flots de passants. La veuve Finkelstein vendait des chandelles et

faisait un grand chiffre d’affaires en débitant de l’eau chaude à partir

de deux centimes. Il n’y avait de la sorte aucune rivalité possible

entre son commerce et celui de Shosshi, qui consistait en chandeliers de

bois, en fauteuils à bascule, chaises, cendriers, etc., artistiquement

empilés sur une charrette.

Mais la chance de Shosshi s’en était allée avec le changement de lieu.

Sa clientèle le cherchait à son ancienne adresse et ne le trouvait pas.

Il ne mit pas même d’écriteau. Vers deux heures il replaça ses

marchandises sur la brouette par un système de cordages fort compliqué

et la veuve Finkelstein sortit pour lui réclamer ses six pence. Shosshi

lui répondit qu’il ne les avait pas pris et qu’il ne les avait pas

encore gagnés. La veuve Finkelstein défendit ses droits et finit par

s’accrocher à la brouette pour la retenir. Il s’en suivit une brève

altercation pendant laquelle ils baragouinèrent simultanément comme deux

singes. La face bourgeonnante de Shosshi était toute remuée par la

violence de ses discours et la silhouette arrondie de la veuve

Finkelstein était secouée de spasmes de colère et d’indignation.

Brusquement Shosshi s’élança entre les brancards et descendit la rue;

mais la veuve Finkelstein s’appuya de toutes ses forces sur la charrette

et l’arrêta comme un frein. Irrité par les rires des spectateurs,

Shosshi déploya toute sa force, et la veuve perdant pied, se trouva

enlevée vers le ciel comme un ballon, s’accrochant désespérément à la

brouette. Shosshi se mit à courir, et les objets de menuiserie, le poids

de son fardeau vivant lui déchiraient les muscles.

Il la traîna jusqu’au bout de la rue, suivi et hué par la foule. Puis il

s’arrêta, exténué. «Espèce de gonof, voulez-vous me donner ces six

pence?»

--Non, je ne les ai pas, et vous ferez bien de rentrer dans votre

boutique, ou vous serez la proie de voleurs pires que moi!

C’était la vérité. La veuve Finkelstein s’arracha la perruque de rage et

s’en retourna vendre de la mélasse. Mais le soir, dès qu’elle eut

accroché ses volets, elle s’en fut chez Shosshi dont elle s’était

procuré l’adresse. Son petit frère lui ouvrit la porte et lui dit que

Shosshi était sous le hangar.

Il était en train de clouer la plus grande de ses bascules à une

carcasse de berceau. Son âme était pleine de doux et amers souvenirs. La

veuve Finkelstein apparut soudain dans le clair de lune, et pendant

quelques secondes le cœur de Shosshi battit violemment. Il crut que la

jolie silhouette était celle de Becky.

--Je suis venue réclamer mes six pence!

--Ah! Ces mots le tirèrent de sa rêverie, ce n’était que la veuve

Finkelstein.

Et pourtant... la veuve était vraiment dodue et agréable. Si son message

avait été plaisant, Shosshi sentait qu’elle eût pu égayer sa petite

cour. Il avait été remué profondément pendant ces derniers jours et une

nouvelle tendresse, une audace nouvelle brillaient dans ses yeux. Il se

leva, inclina la tête, sourit aimablement en disant: «Ne soyez pas si

bête. Je n’ai pas volé un sou. Je suis un pauvre garçon et vous avez

tout plein d’argent dans votre bas de laine.

--Comment le savez-vous? demanda la veuve, avançant le pied droit d’un

air méditatif en fixant le petit coin du bas qui sortait de sa robe.

--Oh, cela importe peu, dit Shosshi en secouant la tête d’un air

circonspect.

--Eh bien, c’est vrai, dit-elle, j’ai deux cent dix-sept souverains en

or, en plus de ma boutique. Mais pourquoi garderiez-vous six pence?

demanda-t-elle avec un sourire aimable.

La logique de ce sourire était incontestable. La bouche de Shosshi

s’entr’ouvrit mais ne proféra aucun son. Il ne commença pas la prière du

soir. La lune voguait lentement dans les cieux. L’eau coulait dans la

citerne avec un murmure doux et calme.

Soudain Shosshi s’aperçut que la taille de la veuve n’était pas très

différente de celle que ses bras entouraient en rêve. Il voulut savoir

si l’impression répondait à ce qu’il s’était imaginé. Son bras se glissa

timidement autour du manteau noir perlé. La sensation de son audace

l’enchantait. Il se demandait s’il devait réciter le _Shehechyoni_, la

prière qu’on récite après un nouveau plaisir, mais la veuve Finkelstein

lui ferma la bouche d’un baiser. Shosshi oublia ses instincts pieux, et,

sauf M. Ansell, Sugarman fut la seule personne scandalisée. L’esprit

romanesque de Shosshi l’avait privé de sa commission. Mais au mariage,

Meckish dansa avec Shosshi Smendrik pendant que la _calloh_ esquissait

des pas avec la géante russe. Les hommes dansèrent d’un côté de la pièce

et les femmes de l’autre.

Les enfants du Ghetto · 第 28 / 45 题