SHOSSHI SHMENDRIK FAIT SA COUR

Meckish était un Chassid, ce qui en jargon, signifie un saint, et en

réalité, un membre de la secte des Chassidim, dont le centre est la

Galicie. Au XVIIIe siècle, Israël Baalshem, «le maître du nom», se

retira dans la solitude des montagnes pour se livrer à la méditation des

vérités philosophiques. Il y développa une foi sereine et presque

stoïque basée sur l’acceptation du cosmos, en tous ses points, et y

acquit la conviction que la fumée d’une bonne pipe était un encens

agréable au Créateur.

Mais c’est le malheur inévitable de tous les fondateurs de religions

d’opérer des miracles apocryphes et de soulever des légions de disciples

qui remodèlent l’enseignement du maître, selon leur propre forme

d’intelligence, prêts à mourir pour l’altération qui en résulte. Un

grand homme ne peut avoir d’influence sur ses semblables que pour autant

qu’il soit incompris. A Baalshem succédèrent une armée de thaumaturges,

et les fameux rabbins de Sadagora, faiseurs de miracles, qui sont en

communication avec tous les esprits de l’air et jouissent des revenus

des princes et du respect des papes.

C’est s’assurer le paradis que de s’emparer d’un morceau du _kuggol_ ou

pudding du sabbat de ces rabbins, et la ruée des croyants qui s’y

applique est un spectacle qui mérite d’être vu. Le Chassidisme est

l’expression extrême de l’optimisme juif. Les Chassidim sont les

Corybantes ou plutôt les Salutistes du Judaïsme. En Angleterre, leurs

idiosyncrasies se bornent à des cérémonies d’une joie bruyante et

exubérante. A la Chevrah, les croyants dansent, se tiennent penchés, se

tordent, ou se frappent la tête contre le mur, selon leur caprice, ou

bien encore jouent comme des enfants en présence de leur père.

Meckish dansait aussi, chez lui, et chantait «riddy, riddy, roï, toï,

ta», ou «rom, pom, pom», et «bim, bom, bom», sur une étrange mélodie,

pour exprimer le plaisir qu’il prenait à vivre. C’était un petit homme,

d’aspect malingre, au teint jaune, aux pommettes saillantes, au nez

crochu, avec une petite barbe, clairsemée et rabougrie.

La profession de mendiant qu’il avait exercée pendant des années avait

empreint son visage d’un sourire triste, suppliant et doucereux, qui ne

s’effaçait plus, même aux heures de repos. L’eau et le savon l’eussent

peut-être atténué, mais il n’avait pas tenté l’expérience. Il était

coiffé d’un bonnet de fourrure avec des oreillettes et il portait

attaché sur le dos un panier à oranges plein de petits morceaux

d’éponges sales et graveleuses, que personne n’achetait. Il est vrai que

le commerce de Meckish consistait en bien autre chose: il tenait

boutique de spectacles sensationnels et émouvants. Quand il se traînait

péniblement à l’aide d’un bâton, ses membres inférieurs se croisaient en

des contorsions bizarres, semblaient paralysés; mais dès que son aspect

étrange avait attiré l’attention, ses jambes se pliaient et il

s’affaissait sur le pavé, attendant que les spectateurs compatissants le

relevassent, en semant l’argent et le cuivre. Après un certain nombre de

performances, Meckish rentrait chez lui, dans l’ombre, pour y danser et

chanter «riddy, riddy, roï, toï, bim, bom». Ainsi vivait Meckish, en

paix avec Dieu et avec les hommes, jusqu’au jour fatal où l’idée lui

vint de vouloir prendre une seconde femme. S’en procurer une était chose

facile, avec l’aide de son ami Sugarman le Shadchan, et bientôt le petit

homme trouva son ménage enrichi par la présence d’une énorme géante

russe. Meckish n’eut pas recours aux autorités pour célébrer le mariage;

ce fut un mariage tranquille, qui ne coûta rien. Un dais fait d’un drap

et de quatre manches à balai fut érigé au coin du feu et neuf de ses

amis, du sexe masculin, sanctifièrent la cérémonie par leur présence.

Meckish et la géante russe jeûnèrent le matin de leur mariage, et tout

fut fait en bon ordre. Hélas, le bonheur et les économies de Meckish ne

devaient pas être de longue durée.

La géante russe se révéla une véritable Tartare. Elle mit le grappin sur

les épargnes de Meckish, s’acheta des châles de Paisley et des colliers

d’or. Plus encore, elle exigea de son mari qu’il la conduisît dans le

monde et reçût des amis. Et la chambre à coucher, qu’ils louaient au

mois, fut transformée en un salon de réception où le vendredi soir Peleg

Shmendrik, sa femme, et M. Sugarman venaient les voir.

Pendant le dîner du Sabbat la conversation se divisait, les dames

discutaient la mode et les hommes le Talmud. Les trois hommes

s’occupaient, petitement du reste, de fonds publics et d’actions, mais

rien au monde n’eût pu les amener à négocier une affaire, ou à discuter

la valeur d’un prospectus, le jour du sabbat, bien qu’ils fussent tous

alléchés par les réclames des mines de Saphir qui occupaient une page

entière de la «Chronique Juive», organe qu’on achetait habituellement le

vendredi soir pour y lire les nouvelles religieuses. La liste des

souscriptions devait se clore le lundi à midi.

--Quand Moïse, notre maître, frappa le rocher--, dit Peleg Shmendrik, au

cours de la discussion, il eut raison la première fois, et tort la

seconde parce qu’il est dit dans le Talmud qu’on peut punir l’enfant

quand il est petit mais qu’il faut raisonner avec lui lorsqu’il est

grand.

--Oui, reprit Sugarman le Shadchan, mais si la baguette n’avait pas été

de saphir, c’est elle qui se serait fendue, au lieu du rocher.

--Est-ce qu’elle était un saphir? demanda Meckish qui était un

«homme-de-la-Terre».

--Naturellement, répondit Sugarman.

--Croyez-vous? demanda Peleg Shmendrik avec intérêt.

--Le saphir, reprit Sugarman, est une pierre magique. Elle éclaircit la

vue, apaise les querelles. Issachar, le fils studieux de Jacob, était

représenté sur le pectoral par un saphir. Ne savez-vous pas que le

centre glauque de cette pierre symbolise les nuages qui enveloppèrent le

Sinaï lors de la remise des tables de la Loi?

--J’ignorais cela, répondit Peleg Shmendrik, mais je sais que la

baguette de Moïse fut créée, au crépuscule du premier sabbat, et

qu’ensuite Dieu fit toutes choses à l’aide de ce sceptre.

--Ah, mais nous ne sommes pas tous assez forts pour manier la baguette

de Moïse; elle pèse quarante seahs, dit Sugarman.

--Combien, croyez-vous, qu’on puisse soulever de seahs? demanda Meckish.

--Cinq ou six, pas plus, dit Sugarman, en voulant en soulever plus on

risquerait de les laisser choir et le saphir se casse. Les premières

tables de la Loi étaient faites de saphir et malgré cela en tombant

d’une grande hauteur elles furent réduites en miettes.

--On peut dire que Gidéon le député, veut posséder une baguette de

Moïse, car son secrétaire m’a dit qu’il compte prendre quarante actions,

reprit Shmendrik.

--Chut! que dites-vous là? demanda Sugarman, Gidéon est un homme riche,

et de plus, il est l’un des directeurs de l’affaire.

--Il semble y avoir un grand nombre de directeurs, dit Meckish.

--C’est fort joli à voir de loin, mais qui sait? reprit Sugarman en

secouant la tête. La reine de Sheba offrit très probablement des saphirs

à Salomon, mais elle n’était pas une femme vertueuse.

--Ah, Salomon! soupira M. Shmendrik, dressant l’oreille et interrompant

la conversation. Au lieu d’avoir cent mille femmes, si Salomon avait eu

mille filles ses trésors n’eussent pas suffi. Je n’ai eu que deux

filles, Dieu soit loué, et je me suis presque ruiné en leur achetant des

maris. Quand un pauvre «greener» se présente, sans une chemise au dos,

il exige qu’on lui glisse deux cents livres dans la main et ensuite on

ne peut plus le lâcher de crainte qu’il ne mette les jambes à son cou et

se sauve en Amérique. En Pologne ce même homme n’eût été que trop

heureux de trouver une femme et il eût dit «merci».

--Eh bien, mais que devient votre fils? dit Sugarman. Pourquoi ne

m’avez-vous pas encore demandé de trouver une femme pour Shosshi? C’est

un péché contre les filles d’Israël. Il doit avoir dépassé depuis

longtemps l’âge prescrit par le Talmud?

--Il a vingt-quatre ans, répondit Peleg Shmendrik.

--Et tu tu tu, dit Sugarman, faisant claquer sa langue en signe de

désapprobation, auriez-vous par hasard une objection à ce qu’il se

marie?

--Dieu m’en préserve! s’écria le père, mais Shosshi est si timide, et

puis, vous le savez, il n’est pas beau. Dieu seul sait à qui il

ressemble!

--Peleg, je rougis pour vous! dit Shmendrik.

--Qu’est-ce qui lui manque? Est-il sourd, muet, aveugle ou bancal?

Shosshi est maladroit avec les femmes parce qu’il étudie trop en dehors

de son travail. Il gagne bien sa vie comme ébéniste, et il est temps

qu’il entre en ménage. Combien me demanderez-vous pour lui trouver une

calloh? (fiancée).

--Oh! reprit Sugarman, vous oubliez que c’est le sabbat. Soyez assuré

que je ne vous demanderai pas plus que la dernière fois, à moins que la

fiancée n’ait une grosse dot.

Le samedi soir, aussitôt après l’Havdalah, la clôture du sabbat,

Sugarman alla trouver M. Belcovitch qui allait se remettre au travail,

et l’informa qu’il venait de trouver le «chosan», le fiancé, rêvé pour

Becky.

--Je sais, dit-il, que beaucoup de jeunes gens lui font la cour; mais

que sont-ils tous, si ce n’est un tas de voyous? Combien de dot

voulez-vous donner pour un homme?

Après avoir longtemps marchandé, Belcovitch consentit à verser vingt

livres immédiatement avant la cérémonie du mariage et vingt livres douze

mois plus tard.

--C’est entendu, mais surtout ne prétextez pas de les avoir oubliées

quand nous serons à la «shool» (synagogue) et ne demandez pas à attendre

le retour à la maison pour les donner, sinon je retire mon homme, même

de dessous la chuppah. «Quand viendrai-je vous le soumettre?»

--Oh, demain après-midi--dimanche--pendant que Becky sera au parc avec

ses jeunes amoureux. Il est préférable que je le voie d’abord.

Dès à présent Sugarman considérait Shosshi comme marié. Il se frotta les

mains et alla le voir. Il le trouva dans un petit hangar au fond de la

cour où il travaillait. Shosshi terminait au retour de l’atelier de

petits objets de bois, des tabourets, des cuillers, et de petites

tire-lires pour les vendre dans Petticoat lane le lendemain. De cette

manière il augmentait son salaire.

--Bonsoir, Shosshi, dit Sugarman.

--Bonsoir, répondit Shosshi, et il continua à scier du bois.

C’était un homme jeune, mal dégrossi, à la face bourgeonnante, aux

cheveux roux, toujours prêt à rougir du fait qu’il croyait faire l’objet

de toutes les conversations. Ses yeux étaient fuyants comme ceux des

chats et l’une de ses épaules, plus haute que l’autre, donnait à sa

démarche un balancement qui le projetait de gauche à droite. Sugarman

qui négligeait rarement ses devoirs de piété, s’apprêtait à dire la

prière qu’on récite à la vue des monstruosités. «Béni sois-tu, toi qui

varias les créatures.» Mais résistant à la tentation, il continua: «J’ai

quelque chose à vous dire».

Shosshi le regarda d’un air soupçonneux.

--Ne vous dérangez pas; je suis occupé, dit-il, et il se mit à raboter

un pied de chaise.

--Mais c’est bien plus important que vos chaises, voyons, que

diriez-vous d’un mariage?

Shosshi rougit comme une pivoine et dit: «Ne vous moquez pas de moi».

--Je vous parle sérieusement. Vous avez vingt-quatre ans et vous devriez

avoir déjà une femme et quatre enfants.

--Mais je ne veux pas d’une femme et de quatre enfants! reprit Shosshi.

--Bien entendu, je ne vous parle pas d’une veuve. C’est une jeune fille

que j’ai en vue.

--Allons donc! quelle est la jeune fille qui voudrait de moi! dit

Shosshi joignant un accent de curiosité à l’humilité de ses paroles.

--Quelle jeune fille? Gott in Himmel! mais des centaines! un jeune

garçon comme vous, beau, sain et vigoureux et qui gagne bien sa vie!

Shosshi déposa son rabot et se redressa. Il y eut un moment de silence.

Puis ses résolutions faiblirent et il retomba comme une masse inerte, la

tête penchée sur son épaule gauche.

--C’est de la folie, tout ce que vous dites. Les jeunes filles sont

moqueuses.

--Ne soyez pas insensible! Je sais une jeune fille qui a vraiment de

l’affection pour vous.

La rougeur qui s’était un peu dissipée, envahit sa face et Shosshi

suffoqué, regarda d’un air méfiant et crédule, ce bon Méphistophélès.

Sept heures allaient sonner et la lune dessinait son croissant jaune

dans le ciel froid. Le firmament était constellé d’étoiles et le petit

jardin se remplissait de poésie et d’ombre sous les rayons de la lune.

--Une belle jeune fille aux joues roses, continua Sugarman, avec des

yeux noirs et quarante livres de dot.

La lune continuait sa course en souriant, l’eau coulait dans la citerne

avec un murmure calme et apaisant. Shosshi accepta d’aller voir M.

Belcovitch.

Celui-ci ne fit pas de cérémonie. Tout était comme à l’ordinaire, sur

une table de bois traînaient deux demi-citrons exprimés, un morceau de

craie, deux tasses fêlées et du savon écrasé. Belcovitch ne fut pas

enthousiasmé par Shosshi, mais il dut convenir qu’il était sérieux. Son

père était connu par sa piété, ses deux sœurs avaient épousé des hommes

considérés et enfin, et surtout, il n’était pas hollandais. Quand

Shosshi quitta le numéro 1 de Royal Street, il était agréé comme gendre

par M. Belcovitch. Esther le croisa dans l’escalier et remarqua son air

réjoui. Il marchait la tête presque droite. Shosshi était vraiment très

amoureux et il sentait que la seule chose qui pût encore ajouter à son

bonheur, c’eût été de contempler sa fiancée.

Il n’avait pas le temps d’aller la voir, sauf le dimanche après midi et

ce jour-là elle était toujours absente. Mme Belcovitch le consolait en

lui prodiguant ses attentions. Cette petite femme malade bavardait

pendant des heures sans s’arrêter; elle lui dépeignait ses maux et

l’invitait à goûter ses drogues; c’étaient là les égards réservés aux

visiteurs de marque. Bientôt elle ne quitta plus son bonnet de nuit en

sa présence, pour lui faire sentir qu’il faisait partie de la famille.

Ces encouragements mirent Shosshi en confiance et il donna à sa future

belle-mère des détails sur les maladies de sa mère _à lui_. Mais il ne

put rien décrire que Mrs. Belcovitch ne croyait pouvoir surmonter: elle

était universelle en fait de maladies. Elle possédait une puissante

imagination et il advint qu’un jour Fanny lui ayant choisi un chapeau

dans la vitrine d’une modiste, la pauvre fille eut grand peine à la

persuader qu’il n’était pas moins beau que l’image qu’il reflétait dans

une glace. Elle se vantait devant Shosshi d’être très faible des jambes.

«Je suis née avec deux jambes différentes, l’une est grosse et l’autre

est desséchée: enfin je fais ce que je puis».

Shosshi exprimait son admiration sympathique et continuait à faire sa

cour. Parfois il trouvait Fanny et Pesach Weingott à l’ouvrage et ils

étaient très affables envers lui. Il perdit un peu de sa timidité et de

son tremblotement et il attendait avec impatience sa visite hebdomadaire

chez les Belcovitch. Il vivait l’histoire de Cimon et d’Iphigénie.

L’amour le rendait presque éloquent et lorsque à la longue Belcovitch

parla, Shosshi plaça à plusieurs reprises un «tiens?» et parfois même au

bon endroit. M. Belcovitch aimait sa propre voix, et s’arrêtait pour

l’écouter, tenant son fer à repasser à la main. Si au milieu d’une de

ses harangues il apercevait quelqu’un qui parlait et perdait du temps il

disait à tout l’atelier, «Shah! continuez, continuez», et il se taisait.

Mais avec Shosshi, il était spécialement poli, s’interrompant rarement

quand il voyait son futur gendre suspendu à ses paroles. Ces causeries

avaient un caractère d’affectueuse intimité.

--Je souhaiterais tomber mort subitement, disait-il avec l’air du

philosophe qui a scruté les choses. Je n’aimerais pas rester couché et

tripoter avec les médicaments et les docteurs. Traîner la mort en

longueur est une plaisanterie coûteuse.

--Tiens, disait Shosshi.

--Ne vous tracassez pas, Bear. Je suis sûre que le diable vous emportera

subitement, répondit sèchement Mrs Belcovitch.

--Ce ne sera pas le diable, reprenait M. Belcovitch d’un air mystérieux.

Si j’étais mort jeune homme c’eût été différent!

Shosshi tendait les oreilles pour entendre le récit de la folle jeunesse

de Bear.

--Un matin, dit Belcovitch, en Pologne, je me levai à quatre heures pour

assister aux Supplications du Pardon. L’air était cru et l’aube ne

pointait pas encore. Tout à coup j’aperçus un porc noir qui trottait

derrière moi. Je me mis à courir et j’entendis des pattes qui battaient

furieusement le sol dur et gelé. Une sueur froide m’enveloppa, je me

retournai et vis les yeux du porc qui brillaient dans la nuit comme deux

braises ardentes. Je sus alors que Celui-qui-n’est-pas-bon me

poursuivait. «Ecoutez-moi, ô Israël», m’écriai-je et je contemplai le

ciel: mais un brouillard froid cachait les étoiles. Je volais de plus en

plus vite et de plus en plus vite le diable-porc me suivait. A la fin

j’aperçus la Shool et je fis un dernier et suprême effort--je tombai

épuisé sur le seuil du lieu saint et le porc disparut.

--Vraiment, dit Shosshi avec un long soupir.

--Dès que j’eus quitté le shool j’en parlai au Rabbin et il me dit:

«Bear, est-ce que vos tephillin (phylactères) sont en ordre?» Je

répondis: «Oui, Rabbin, ils sont très grands, je les ai achetés chez le

très pieux scribe Naphtali, et je vérifie les nœuds chaque semaine.»

Mais il répondit: «Je vais les examiner.» De sorte que je les lui

portai; il ouvrit le phylactère pour la tête et--stupeur! au lieu de

parchemin il trouva des miettes de pain.

--Hoï, hoï! fit Shosshi avec horreur, ses mains rouges toutes

tremblantes.

--Oui, reprit Bear tristement. Je les avais portées pendant dix ans, et

plus, et le levain en avait souillé toutes mes pâques.

Belcovitch entretenait aussi l’amoureux des détails relatifs à la

politique intérieure des Fils-de-la-Vraie-Foi. L’affection de Shosshi

pour Becky grandissait chaque semaine sous l’action des conversations

intimes avec sa famille. A la fin, sa passion se trouva récompensée et

Becky cédant aux instances violentes de son père, consentit à

désappointer un de ses prétendants et à rester à la maison pour

rencontrer son futur mari. Elle refusa pourtant de donner son

consentement jusqu’après le dîner, et la pluie se mit à tomber à

l’instant où elle le donna. En pénétrant dans l’appartement Shosshi

devina qu’un changement était survenu. Du coin de l’œil il entrevit une

femme d’une beauté tragique qui se tenait debout derrière la machine à

coudre. Ses joues devinrent brûlantes, ses jambes se mirent à trembler

et il eût souhaité que la terre s’ouvrît et l’avalât, comme elle le fit

pour Koreh.

--Becky, dit Mrs Belcovitch, voici Monsieur Shosshi Shmendrik.

Shosshi grimaça un sourire, approuva de la tête pour confirmer le

témoignage, son chapeau de feutre glissa et les larges bords

s’enfoncèrent sur ses oreilles. A travers une espèce de brouillard, une

jeune fille terriblement belle apparut.

Becky le fixa avec hauteur et fronça les lèvres. Puis elle se mit à

ricaner.

Shosshi tendit gauchement sa grande main rouge. Becky feignit de n’en

rien voir.

--Eh bien, Becky! murmura Belcovitch dans un chuchotement qu’on aurait

pu entendre de l’autre côté de la route.

--Comment allez-vous? très bien, répondit Becky à haute voix, comme si

elle s’imaginait que la surdité fît partie des défauts de Shosshi.

Shosshi sourit de manière à la rassurer.

Il y eut un nouveau silence.

Shosshi se demandait si les convenances lui permettaient de se retirer

déjà. Il ne se sentait pas du tout à son aise. Tout s’était si

agréablement passé, il avait pris un réel plaisir à venir dans cette

maison et maintenant tout lui paraissait changé. Le cours d’un amour

véritable n’est jamais parfaitement limpide et l’entrée de ce nouveau

personnage dans la cour qu’il avait à faire était visiblement

embarrassante.

Le père revint à la rescousse.

--Un peu de rhum? dit-il.

--Oui, répondit Shosshi.

--Chayah! Eh bien cherchez la bouteille.

Madame Belcovitch se dirigea vers l’armoire du fond de la pièce et y

prit une grande carafe. Elle sortit deux petits gobelets, les remplit du

rhum fait dans la maison et tendit l’un à Shosshi et l’autre à son mari.

Shosshi murmura une prière, et, fixant d’un regard la société, il

s’écria: «A la vie!» «--A la paix!» répliqua l’hôte, en avalant d’un

trait le liquide. Shosshi l’imitait, quand soudainement ses yeux

rencontrèrent ceux de Becky. Il étouffa et toussa pendant cinq minutes,

durant lesquelles Mrs Belcovitch lui administra maternellement de

petites tapes dans le dos. Quand il se trouva relativement soulagé, la

pensée d’avoir été ridicule l’envahit et l’accabla de nouveau. Becky

ricanait toujours derrière la machine à coudre. Une fois de plus Shosshi

se rendit compte que les devoirs de la conversation lui incombaient. Il

regarda ses pieds et n’y trouvant rien que d’ordinaire, il regarda en

l’air et sourit aimablement à l’assemblée, de manière à dégager ses

responsabilités.

M. Belcovitch vit son embarras et faisant signe à Chayah, il sortit de

la chambre, suivi de sa femme. La société ne répondant pas, il se moucha

bruyamment. Shosshi se trouva seul avec la jeune et terrible beauté.

Becky fredonnait une chanson et regardait le plafond, ayant oublié

l’existence de Shosshi. La position de ses yeux permit à Shosshi de la

mieux regarder. Il jeta un regard furtif qui se fit de plus en plus

audacieux et se transforma en un regard fixe et continu.

Qu’elle était belle et charmante! Ses yeux devinrent brillants; un

sourire approbatif éclaira son visage. Tout à coup il baissa les yeux et

rencontra ceux de Becky. Le sourire s’évanouit et fit place à une

expression de tristesse et de crainte, ses jambes fléchirent. La

terrible beauté poussa un soupir et cessa d’inspecter le plafond. Un

moment après, Shosshi recommençait à l’admirer. En vérité, Sugarman

n’avait pas exagéré ses charmes; mais... Sugarman n’avait-il pas dit

aussi qu’elle l’aimait? Cette pensée le remplissait d’épouvante. Shosshi

était très ignorant des femmes en dehors de ce que lui avait appris le

Talmud. Il pouvait se faire que l’attitude de Becky exprimât une vive

affection. Il s’avança vers elle le cœur battant violemment. Il était

assez près d’elle pour la toucher. L’air qu’elle fredonnait lui frappait

les oreilles. Il ouvrit la bouche pour parler, mais Becky, s’apercevant

soudainement de sa proximité, le fixa d’un regard de sphynge. Les mots

se glacèrent sur ses lèvres. Il garda la bouche ouverte pendant quelques

secondes, et la peur du ridicule le poussa à ne pas la fermer sans

émettre un son quelconque. Il fit un violent effort et dit en hébreu:

--Heureux ceux qui habitent ta maison! ils chanteront tes louanges,

Selah!

Ceci n’était pas un compliment pour Becky. La physionomie de Shosshi

prit une expression de soulagement. Par une heureuse inspiration il

avait commencé la prière de l’après-midi et il sentait que Becky

comprendrait ce pieux devoir. Avec une reconnaissance fervente envers le

Tout-Puissant il continua le psaume: «Heureux ceux dont le sort, etc.»

Puis il tourna le dos à Becky, regardant le mur orienté vers l’est, il

fit trois pas en avant et se mit à réciter silencieusement l’_Amidah_.

D’habitude il bafouillait et disait les «dix-huit bénédictions» en cinq

minutes. Aujourd’hui elles se prolongèrent jusqu’à ce qu’il entendît les

pas des parents qui revenaient et il récita le reste des prières avec la

rapidité de l’éclair. Quand M. et Mrs Belcovitch entrèrent dans

l’appartement ils virent à son air joyeux que tout allait bien et ils ne

mirent aucun obstacle à son départ immédiat. Il revint le dimanche

suivant et fut heureux d’apprendre que Becky était sortie, malgré qu’il

espérât la trouver. Sa cour fit un grand pas cet après midi-là, M. et

Mrs Belcovitch se faisant plus aimables que jamais pour compenser le

refus de Becky, qui ne consentait pas à se laisser faire la cour par un

tel _Shmuck_. De violentes discussions s’étaient produites pendant la

semaine et Becky s’était contentée de hausser les épaules devant les

éloges de ses parents, qui vantaient Shosshi et l’appelaient un «très

digne garçon». Elle déclara qu’il suffisait de le regarder pour obtenir

la rémission de ses péchés. Le sabbat suivant M. et Mrs Belcovitch

firent une visite officielle aux parents de Shosshi pour faire leur

connaissance, et ils partagèrent le thé et les gâteaux. Becky ne les

accompagna pas et déclara en outre qu’elle ne serait jamais à la maison

le dimanche jusqu’à ce que Shosshi fût marié. Ils purent la circonvenir

en recevant Shosshi pendant la semaine. L’image de Becky avait été si

souvent présente à son esprit, qu’en la voyant pour la seconde fois il

se trouva complètement habitué à sa manière d’être. Il s’était même

imaginé en rêve qu’il lui mettait le bras autour de la taille, mais en

pratique il sentait qu’il ne pouvait encore dépasser les limites de la

conversation habituelle.

Quand il arriva, Becky était assise et faisait des boutonnières. Tout le

monde était réuni. M. Belcovitch pressait des habits avec des fers

brûlants; Fanny faisait trembler la maison sous sa lourde machine;

Pesach Weingott coupait des pièces de drap dessinées à la craie et Mrs

Belcovitch se versait soigneusement des cuillerées de médecine. Il y

avait même quelques mains supplémentaires, la quantité de travail étant

plus grande qu’à l’ordinaire à cause d’un manifeste de Simon Wolf, le

leader labouriste, lequel faisait entrevoir une grève pour les marchands

de confections qui se munissaient en hâte. Fortifié par leur présence,

Shosshi se sentit un prétendant intrépide et galant. Il décida que cette

fois il ne partirait pas sans avoir adressé au moins une question à

l’objet de ses pensées. Il sourit aimablement à l’assemblée tout entière

et se dirigea directement vers le coin où se trouvait Becky. La terrible

beauté renifla bruyamment à sa vue, devinant qu’on l’avait déjouée.

Belcovitch surveillait la situation du coin de l’œil, sans interrompre

un instant son travail.

--Eh bien, comment allez-vous? demanda Shosshi.

Les enfants du Ghetto · 第 27 / 45 题