UNE FAMILLE TACITURNE

Quelques jours avant la fête du Pourim, Sugarman, le marieur, portant

son fils Néhémiah sous le bras, vint un soir rendre visite à Mme Hyams,

la mère de l’institutrice d’Esther. Le jeune Néhémiah avait les mollets

nus, des souliers et des chaussettes rouges: son père le portait

toujours de façon à étaler cette élégance. Quant à Sugarman lui-même, il

avait mis toutes voiles dehors, et le foulard bleu qu’il portait

d’habitude sortait à demi de la poche de sa jaquette au lieu d’être

comme les jours de fête ou de sabbat, attaché en ceinture autour de sa

taille.

--Bonjour, mâme, dit-il gaiement.

--Bonjour, Sugarman, répondit Mme Hyams.

C’était une petite vieille de soixante ans, l’air usé, et les cheveux

tout blancs. Si elle avait été meilleure observatrice des coutumes

juives, une perruque noire eût jusqu’à son dernier jour empêché qu’on ne

constatât ce dernier trait. Mais sa fille Miriam avait proscrit la

perruque. Mme Hyams, personne pacifique et craintive, s’était soumise en

silence à cette interdiction qui blessait pourtant ses sentiments les

plus intimes. Le vieil Hyams, son mari, bien que moins faible, n’était

pas assez ferme pour imposer sa volonté à sa famille. Et il se taisait,

lui aussi.

--Peut-êt’ bien, mâme, que vous êtes étonnée que j’aie fait toilette

pour venir vous voir, dit Sugarman, mais le fait est, mâme, que je m’ai

habillé pour rendre visite à une dame. Je me suis arrêté ici en passant.

--Voulez-vous vous asseoir? dit Mme Hyams. Dressée par sa fille, elle

parlait anglais, mais péniblement et lentement.

--Non, merci. Mais je vais asseoir Néhémiah, si vous le permettez... Là,

reste tranquille, Néhémiah, ou gare à toi. J’suis venu vous emprunter

votre tire-bouchon, mâme.

--Avec plaisir, dit Mme Hyams.

--Merci. Mon Ebenezer, mon garçon, est Bar-Mitzvah au Sabbat de la

semaine prochaine, et je suis entré vous le dire. Vous viendrez,

n’est-ce pas?

--Je ne sais pas, répondit Mme Hyams, avec hésitation. Elle n’était pas

certaine que Miriam considérât Sugarman comme digne d’être inscrit sur

la liste de visites de la famille.

--Ne dites pas cela. On boira treize bouteilles de limonade. Je compte

sur vous, sur M. Hyams, et sur toute la famille.

--Merci. J’en parlerai à mon mari et aux enfants.

--Ça va. Néhémiah, ne danse pas sur la chaise de la dame... Avez-vous

appris, mâme Hyams, la chance de mâme Jonas?

--Non.

--Elle a gagné onze livres à la loterie.

--C’est beau, dit Mme Hyams, animée.

--Si vous voulez, je puis vous céder un demi-billet pour deux livres.

--Je n’ai pas d’argent.

--Eh bien, pour trente shillings. C’est ce qu’il me coûte.

--Si je pouvais, mais c’est impossible.

--Alors, prenez un huitième de billet pour neuf shillings.

Mme Hyams refusa encore en secouant la tête.

--Comment va votre fils Daniel? continua Sugarman.

--Assez bien, merci. Et votre femme?

--Grâces à Dieu.

--Et votre Bessie?

--Grâces à Dieu. Votre Daniel est-il ici?

--Oui.

--Grâces à Dieu. Puis-je le voir?

--Si c’est pour le billet de loterie, il vous dira la même chose que

moi.

--Ça n’est pas pour ça, fit Sugarman. Mais je voudrais l’inviter.

--Daniel! appela Mme Hyams.

Il vint, du fond de la cour, les manches de sa chemise retroussées, de

la mousse de savon séchant sur ses bras. C’était un beau garçon, aux

cheveux blonds, et de figure agréable, plus jeune que Miriam de dix-huit

mois. Son menton disait la volonté, ses yeux la douceur.

--Bonjour, monsieur, dit Sugarman. Mon Ebenezer est Bar-Mitzvah, le jour

du Sabbat de la semaine prochaine. Me ferez-vous l’honneur de passer

chez moi avec votre mère et votre père après la Synagogue?

Daniel rougit subitement. Il avait une forte envie de répondre: Non.

Mais il se contint et put s’excuser en périphrases polies. Sa mère avait

remarqué sa rougeur, si visible sur son teint de blond.

--Faut pas dire ça, s’écria Sugarman; on videra treize bouteilles de

limonade, à preuve que j’ai emprunté à votre mère son tire-bouchon.

--J’enverrai avec plaisir à Ebenezer un petit souvenir. Mais je ne

pourrai pas aller chez vous. Excusez-moi.

Et il tourna les talons.

Mais Sugarman tint à lui montrer qu’il ne lui en voulait pas.

--Bon, dit-il, si vous envoyez un cadeau, ce sera la même chose que si

vous veniez.

--A la bonne heure, fit Daniel avec une cordialité contrainte.

Sugarman mit Néhémiah sur son bras, mais il s’attarda sur le seuil. Il

ne savait comment aborder le sujet qui lui tenait à cœur. Soudain

l’inspiration lui vint.

--Savez-vous que j’ai assigné Morris Berlinski?

--Non, fit Daniel, et pourquoi?

--Il me doit trente shillings. Je lui ai trouvé une très jolie fiancée.

Mais à présent qu’il est marié, il dit que ça ne valait qu’un souverain.

Il m’offre le souverain, mais je n’en veux pas. Et pourtant c’était un

pauvre diable, à qui son mariage a fait gagner dix livres sterling,

qu’il a touchées d’une Société de Dotation.

--Est-ce que pour dix shillings vous voudriez jeter le scandale sur la

communauté? Ce sera dans tous les journaux, qui transformeront votre

qualificatif de _shadchan_ (marieur), en _shatcan_ (marmite fêlée), en

_shodkin_ (parent ferré des quatre pieds), en _shatkin_ (parent fêlé),

en _chodcan_ (pied de marmite), en _shotgun_ (vieux fusil), et en Dieu

sait quoi encore.

--Oui, mais il s’agit de trente shillings et non de dix.

--Vous dites qu’il vous a offert une guinée.

--D’accord. Il m’a offert deux demi-souverains. J’ai pris sa guinée mais

en guise de simple acompte.

--Vous deviez le traduire devant le Beth-Din, s’écria violemment Daniel,

ou soumettre l’affaire à l’arbitrage d’un Juif. Vous allez faire des

Juifs la risée de tout le monde. Il est vrai que tous les mariages du

monde sont une question d’argent, ajouta-t-il amèrement, seulement c’est

la mode parmi les reporters des tribunaux de prétendre que cette coutume

est limitée aux Juifs.

--Eh bien, j’ai consulté Reb Shemuel. Je pensais qu’il était tout

indiqué pour cet arbitrage.

--Pourquoi?

--Hé, n’a-t-il pas été shadchan lui aussi? Auprès de qui eussé-je pu

croire que je trouverais de la sympathie?

--Je comprends, fit Daniel, avec un sourire. Et apparemment vous n’en

avez pas trouvé chez lui?

--Non, gronda Sugarman, rendu furieux par l’évocation de ce souvenir. Il

m’a déclaré que nous n’étions pas en Pologne.

--C’est la vérité.

--Oui, mais je lui ai fait une réponse qui ne lui a pas fait plaisir. Je

lui ai dit: «Sous prétexte que nous ne sommes pas en Pologne, faut-il ne

rien garder de notre religion?»

De l’indignation, Sugarman passa à l’insinuation.

--Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous procure une femme, Monsieur

Hyams? J’ai en vue plusieurs jeunes filles tout à fait bien. Voyons, ne

me regardez pas avec cette colère. Quelle commission me donnerez-vous si

je vous trouve une jeune fille d’une centaine de guinées?

--Allez-vous en! tonna Daniel.

Sugarman s’en alla la tête basse. L’amour étant aveugle, il n’y a rien

de surprenant à ce que les marieurs soient myopes. La plupart des gens

non intéressés savaient que Daniel aimait Bessie Sugarman. Et c’était

vrai. Daniel aimait Bessie, et Bessie aimait Daniel. Seulement, Bessie

n’en parlait point, parce qu’elle était femme et lui ne l’avouait point,

parce qu’il était homme. Les Hyams étaient une famille où l’on ne

faisait pas de bruit. Chacun y portait sa croix dans un perpétuel

silence. Miriam, la moins réticente pourtant, ne donnait pas

l’impression d’une jeune fille qui ne pouvait trouver d’épouseur. Elle

vivait trop haut, voilà tout, pensait-on. Daniel était fier d’elle, de

sa position, de son savoir et il avait confiance qu’elle se marierait

aussi bien qu’elle s’habillait. Il se sentait les reins assez solides

pour faire vivre la maisonnée, et ne s’attendait point que sa sœur

contribuât à celle-ci, ce qu’elle faisait cependant dans une certaine

mesure. Mais c’était lui, en somme, qui soutenait le père et la mère

Hyams presque infirmes. Durant les années mauvaises, mais dignement et

courageusement traversées, Hyams avait été vitrier ambulant. Mais quand

la situation de Miriam commença de s’améliorer, le métier paternel lui

parut un déshonneur public jeté sur la famille. Ce fut en partie à cause

d’elle que Daniel finit par entretenir ses parents dans l’oisiveté, et

s’interdit à lui-même de fréquenter Bessie. Car un employé dans un

magasin de nouveautés gagnant quarante-cinq shillings par semaine ne

peut entreprendre de faire vivre deux ménages.

Bessie était trop gentille pour rester longtemps sans trouver un parti.

Il y eut donc une certaine nuit où Daniel ne dormit point. Nos voisins

les Français appellent cela une nuit blanche: ce fut plutôt une nuit

obscurcie de larmes. Quand le matin reparut, Daniel avait pris la

résolution de renoncer à Bessie. Il espérait avoir ainsi conquis la

paix. Elle ne vint pas tout de suite, mais il ne doutait pas qu’elle fût

en route, car une fois déjà il avait soutenu contre soi-même une lutte

toute pareille, et reçu cette récompense.

Cela s’était passé alors qu’il avait dix-huit ans, et qu’il s’était

éveillé à la lumière de la libre-pensée, en se considérant comme une

victime du Moloch du Sabbat, auquel les pères sacrifient leurs enfants.

Le propriétaire de la maison de nouveautés était Juif et, en

conséquence, fermait le samedi. Sans cette obligation intempestive de

sanctifier le samedi alors qu’il lui fallait encore chômer le dimanche,

Daniel sentait que cent carrières plus élevées eussent pu s’ouvrir

devant lui. Plus tard, quand il eut rencontré Bessie il n’en revint

certes pas à l’étroit formalisme de son père, mais son impiété

l’abandonna; il découvrit que ce Sabbat abhorré sanctifiait sa vie, en

la sacrifiant à un idéal impersonnel: moyennant quoi, une fois par

semaine on se sentait pénétré par la grâce. Ses sentiments intimes,

Daniel eut été fort embarrassé de les exprimer, il n’essaya jamais de le

faire, et ce fut un malheur, car une fois, jadis, au temps de la ferveur

de sa réaction contre le judaïsme il avait au contraire épanché son âme

avec un grand fracas... Le vieux Mendel Hyams, son père, et Bînah, sa

mère, désespérés, s’étaient tus, les sourcils froncés, se contentant

d’opposer une résistance muette à un monde plus fort que leur volonté.

Si Daniel leur avait dit plus tard qu’il revenait sur ses paroles, qu’il

était heureux même de la ruine que la foi de ses pères avait fait de ses

espérances, peut-être les deux vieillards eussent-ils changé d’attitude.

Mais Daniel resta muet.

--Vous irez chez Sugarman, mère, disait-il, vous et le père. Ne faites

pas attention si je n’y vais pas. J’ai un autre engagement pour ce

jour-là.

C’était bien des paroles à la fois pour un homme si taciturne.

--Il lui déplairait qu’on le vît avec nous, pensa Bînah Hyams.

Mais elle se tut.

--Il ne m’a jamais pardonné de l’avoir mis dans les nouveautés, pensa

Mendel Hyams, quand son fils lui tint le même langage qu’à la mère.

Mais il se tut.

Il ne jugea pas à propos de discuter là-dessus avec sa femme. Le couple

aurait partagé plus volontiers ses joies que ses chagrins. Mais ils

étaient mariés depuis quarante ans, et il n’y avait jamais eu entre eux

un seul moment d’intimité morale. Leurs épousailles avaient été une

question de contrat. Il y avait quarante ans, en Pologne, Mendel Hyams,

en s’éveillant un matin, avait trouvé sur l’oreiller voisin du sien un

visage qu’il n’avait encore jamais vu. Pas même le jour de la noce on ne

lui avait permis de jeter un coup d’œil sur la figure de sa fiancée.

Ainsi le voulait, à cette époque, la coutume locale. Bînah avait eu

quatre enfants, dont les deux aînés étaient morts à présent; mais le

mariage n’avait pas engendré l’affection. C’est souvent l’inverse que

produisent de pareilles unions. Bînah était une ménagère exemplaire, et

Mendel Hyams l’avait fidèlement fait vivre de son travail, aussi

longtemps que les enfants le lui avaient permis, mais l’amour n’avait

jamais existé dans la maison. Ils ne se parlaient guère l’un à l’autre.

Bînah faisait le ménage, fort mal secondée par une petite servante,

qu’on avait prise surtout pour le qu’en dira-t-on. Mendel, contraint à

l’oisiveté, s’était rabattu sur la religion. A soixante ans, quand on

est silencieux depuis quarante ans, il y a grande chance pour que le

silence ne soit pas rempli de ce côté-ci de la tombe. Mendel quant à lui

n’avait plus qu’une ambition au monde: mourir à Jérusalem. Rien

n’égalait la profondeur de son culte pour la Ville du Temple. Tous les

instincts de l’Hébreu errant et de l’homme accablé par la vie, se

combinaient pour lui faire concevoir une Sion environnée de toute la

splendeur que peignent les rêves des poètes sacrés, éclatante sous la

voûte des arcs-en-ciel mystiques faits des larmes amères des croyants.

Hyams avait aussi cette crainte que s’il était enseveli ailleurs, son

corps aurait à accomplir sous la terre et sous la mer toute la distance

séparant son tombeau de la vallée de Josaphat quand la trompette

sonnerait pour la Résurrection.

Chaque année, à la table pascale, il exprimait son vœu: «L’an prochain,

à Jérusalem!»

Et Miriam, dans le fond de son cœur, répétait le souhait. Elle sentait

qu’elle l’eût mieux aimé de loin.

Bînah Hyams n’avait plus, elle aussi, qu’un espoir au monde: mourir.

Les enfants du Ghetto · 第 19 / 45 题