L’IMMIGRANT PAUVRE

Mosès Ansell se maria principalement parce que tous les hommes étant

mortels, il savait qu’il devrait mourir un jour et qu’il désirait un

héritier. Non pas qu’il eût rien à lui léguer, mais uniquement pour que

celui-ci puisse réciter pour lui le _Kaddish_. Le Kaddish est la prière

des morts la plus belle et la plus curieuse qui ait été écrite. Excluant

rigoureusement toute allusion à la mort ou à la douleur, elle s’épuise

en une suprême glorification de l’Eternel et en supplications pour que

la paix règne à jamais dans la demeure d’Israël. Mais sa signification

s’est graduellement transformée, l’humaine nature, exterminée à coups de

fourche, s’est vengée en considérant cette prière comme une sorte de

messe d’une efficacité expiatoire, de sorte qu’il répugne au Juif de

mourir sans laisser quelqu’un qui soit qualifié pour réciter le Kaddish

après sa mort, tous les jours pendant un an, et puis un jour tous les

ans. C’est là une des raisons qui donnent au fils un rôle si important

dans la famille.

Mosès n’avait plus au monde que sa mère lorsqu’il épousa Gittel

Silverstein, et il espérait rectifier la proportion des parents mâles en

ayant recours à cette mesure extrême. Il en résulta six enfants, trois

filles et trois _Kaddishim_ et il trouva en Gittel une compagne

infatigable. Durant toute la vie de celle-ci, la famille vécut toujours

dans deux pièces car elle avait différentes façons d’augmenter les

ressources du ménage. Arrivée à Londres elle travaillait chez sa cousine

Malka, à un shilling par jour, elle raccommodait du linge et cousait des

bouts de fourrure en forme de casquettes, dans le calme de sa demeure et

de la nuit. Sans l’industrie de Mme Ansell sa famille eût réalisé le

type de ces familles de juifs errants, le type des juifs nomades, errant

de ville en ville à la recherche d’un sort meilleur. La congrégation

qu’ils quittaient--chaque petite ville pouvant rassembler le minimum des

dix hommes nécessaires à la célébration du culte avait sa

_kehillah_--payait invariablement leurs billets jusqu’à la congrégation

voisine, heureuse de s’en défaire à bon compte, et la nouvelle kehillah

saisissait avec empressement l’occasion de satisfaire leur instinct

migrateur et les dépêchait vers une autre. Ils volaient ainsi au hasard,

lancés par les raquettes de la philanthropie, et revenant souvent à leur

point de départ, au grand mécontentement des sociétés de bienfaisance.

Et pourtant, chaque fois Mosès faisait de loyaux efforts pour trouver du

travail. Sa versatilité était merveilleuse. Il n’y avait rien qu’il ne

pût mal faire. Il avait été vitrier, bedeau à la synagogue, encadreur,

chantre, colporteur, cordonnier en tous genres, marchand d’habits,

boucher spécialiste dans l’art d’abattre les volailles et les animaux à

cornes, professeur d’hébreu, fruitier, circonciseur, il avait veillé les

morts et maintenant il était tailleur sans travail.

Malka avait incontestablement raison de regarder Mosès comme un

_Schlemihl_ en comparaison de tant d’autres immigrants, qui apportent

dans leur lutte pour la vie un labeur infatigable et un esprit subtil,

refusant le secours de la charité, dès qu’ils s’en peuvent passer, et

parfois même auparavant. C’était pour le métier de colporteur que Mosès

se croyait le plus doué, et il ne perdit jamais la conviction que s’il

pouvait seulement débuter heureusement, il avait en lui l’étoffe d’un

millionnaire. Il y avait pourtant peu de marchandises bon marché avec

lesquelles il n’eût pas parcouru le pays, de sorte que lorsque le pauvre

Benjamin, profitant de la mort de sa mère pour entrer dans un

orphelinat, dut faire une composition de style sur «Les manières de

voyager», il suscita l’hilarité de toute la classe en disant qu’il y

avait de nombreuses façons de voyager puisqu’on pouvait, à volonté,

voyager pour les éponges, les citrons, la rhubarbe, les vieux habits, la

bijouterie, et ainsi de suite pendant toute une page de son cahier.

Benjamin était un brillant sujet mais il ne put jamais se défaire de

certaines associations d’idées engendrées par le jargon paternel. Mme

Ansell avait introduit dans son allemand corrompu des phrases d’anglais

incorrect, étant d’un tempérament beaucoup plus énergique et plus

ambitieux que Mosès qui, traditionaliste, enferma dans la tombe de sa

femme tout le fardeau de ses connaissances anglaises. Pour Benjamin

«voyager» signifiait errer d’un endroit à l’autre en vendant des

marchandises, et quand il lisait dans ses livres les exploits des

voyageurs africains, il était sûr qu’ils exploraient le Continent Noir

pour y faire de petits bénéfices ou de rapides fortunes.

Et qui sait? Peut-être, des deux races, étaient-ce les pauvres vieux

colporteurs juifs qui souffraient le plus et recueillaient en général

les plus petits profits. Car le misérable épouvantail en chapeau cornu

de la caricature chrétienne, qui se traîne en criant d’un ton nasillard

«vieux habits» possède une vie intérieure ardente, qui pourrait

rivaliser en intensité, en valeur, en humour même, avec celle des plus

fins railleurs des grandes routes. Pour Mosès «voyager», signifiait

errer solitaire dans de petites villes et de petits villages inconnus,

adonnés au culte d’une divinité étrangère dont ils étaient toujours

prêts à venger la crucifixion, dans un pays dont la langue ne lui était

pas plus familière qu’elle ne l’était à la demoiselle sarrasine que la

légende marie au père de A’ Becket. Cela signifiait faire bravement ses

prières dans les wagons de chemin de fer bondés de monde, en enroulant

les philactères pliés en sept autour du bras gauche, en se ceignant le

front d’un épais bandeau de cuir, au grand étonnement de compagnons de

route parfois peu sympathiques. Cela signifiait se nourrir exclusivement

de pain et de thé noir bu dans sa propre tasse, la viande, le poisson et

les bonnes choses de la vie lui étant complètement défendues par la loi

traditionnelle, même s’il eût été moins malheureux. Cela signifiait

brandir le drapeau rouge d’une personnalité odieuse au milieu d’un

troupeau de taureaux. Cela signifiait passer de longs mois loin de sa

femme et de ses enfants, dans une solitude égayée parfois seulement par

un dimanche passé dans une ville où il y avait une synagogue. Cela

signifiait descendre dans de misérables auberges et des hôtels louches,

où de bruyants disciples du Prince de la Paix l’envoyaient souvent au

lit tout sanglant et meurtri, ou bien encore le dépouillaient

effrontément de sa marchandise, le malmenaient et lui faisaient baisser

encore son juste prix, sachant qu’il n’oserait pas résister. Cela

signifiait supporter la dérision et la raillerie dans une langue dont il

comprenait seulement qu’elle était cruelle, bien qu’à la longue

certaines de ces tristes facéties lui fussent devenues intelligibles par

leur fréquence même.

Un jour, étant interrogé sur l’endroit où se trouvait Moïse quand la

lumière s’éteignit, il répondit en Yiddish, que la lumière ne pouvait

pas s’éteindre «puisqu’il est dit dans le verset qu’autour de la tête de

Moïse, notre maître, le grand législateur, il y avait un halo

perpétuel».

Un vieil Allemand qui se trouvait là, par hasard, à fumer dans le bar du

public-house quand le colporteur fit cette réponse touchante, rit de

tout son cœur et frappant amicalement sur le dos du juif il traduisit la

repartie pour le reste de l’assistance. Cette fois l’esprit parla et les

buveurs, un peu honteux, rivalisèrent pour offrir de la bière amère au

Sémite abstinent. Mais Mosès Ansell buvait plus souvent la coupe de

l’affliction que celle de la bienvenue, sans se douter jamais qu’il

était héroïque; il endurait sa part de souffrance dans la longue agonie

de sa race, condamnée à être la risée des païens. Mourir pour une

religion est assurément plus facile que vivre pour elle, et cependant

Mosès ne se plaignait jamais et ne perdait pas sa foi. Etre en butte aux

crachats est la condition même de l’existence du juif moderne, dépossédé

de la Palestine et de son Temple. Le mendiant épuisé et las, battu et

outragé, est plus cher encore au Seigneur Dieu qui l’a choisi parmi les

nations. Mais si les insultes fendaient l’âme de Mosès dans ce monde,

dans l’autre il était sûr d’être assis sur un trône d’or dans le

Paradis, parmi les saints, à chanter des acrostiches exégétiques pour

toute l’éternité. C’était l’obscure vision de ces choses qui permettait

à Esther de pardonner à son père. Les Ansell attendaient pendant des

semaines l’arrivée du bon postal, alors que les propriétaires menaçaient

de les mettre dehors et que la mère se tuait à travailler pour ses

petits. Leurs conditions de vie commencèrent à s’améliorer un peu juste

avant la mort de leur mère: ils s’étaient établis à Londres, ou Mosès

gagnait dix-huit shillings par semaine comme machiniste et il n’errait

plus dans la campagne. Hélas, cette période de bonheur fut brève. La

grand’mère ramenée de Pologne, n’éprouvait aucune sympathie pour la

femme de son fils, qu’elle trouvait trop peu minutieuse dans le

cérémonial de sa religion, et même assez mécréante pour porter ses

propres cheveux. Il y avait en effet chez la mère d’Esther une tendance

au scepticisme et au doute, un goût pour les coutumes païennes, que sa

grand’mère devinait instinctivement et redoutait pour le salut de son

fils et celui de ses petits-enfants. Le scepticisme de Mme Ansell se

basait sur la malpropreté si fréquemment synonyme de «dévotion» dans les

cercles pieux qui l’entouraient, et on l’avait même surprise à exprimer

son mépris pour le savant et vénérable Israélite qui se trouvant accosté

par un ami, alors que les premières ombres du soir descendaient sur le

jour de l’Expiation, s’écria:

«Pour l’amour du ciel, ne me retenez pas, j’ai manqué mon bain l’an

dernier!»

Mme Ansell baignait ses enfants, des pieds à la tête, une fois par mois,

les lavait le jour du Sabbat, comme les profanes, et possédait une

quantité de notions étranges et dangereuses. Elle professait de ne pas

comprendre en quoi les lettrés _Rabbonim_ pouvaient être agréables à

Dieu, aux hommes, ou aux bêtes, en balançant la tête tout le jour dans

le Beth Hamidrash et elle ajoutait qu’ils eussent mieux fait de subvenir

aux besoins de leurs familles. Cette idée, dont l’expression était

blasphématoire dans une bouche pieuse, était destinée à Mosès pour

l’engager à moins étudier et à travailler davantage: mais elle ne

manquait jamais de susciter entre les deux femmes de violentes disputes.

La mort de Mme Ansell vint mettre fin à ces querelles et la grand’mère

qui avait si souvent reproché à son fils de l’avoir conduite dans un

pays d’athées, resta une charge de plus pour la famille qui perdait à la

fois sa mère et son gagne-pain. La vieille Mme Ansell étant incapable de

rien faire que grogner, la direction échut naturellement à Esther, dont

la mort de sa mère fit une femme malgré ses huit ans.

Le début de son règne coïncida avec un triste rétrécissement de son

empire. Si choquant que cela puisse paraître à des esprits plus

fortunés, ces sept personnes vivaient dans une seule pièce. Mosès et ses

deux fils couchaient dans un lit, la grand’mère et les trois filles dans

un autre. Esther dormait la tête appuyée sur un oreiller supplémentaire

disposé au pied du lit. Mais il n’est si petite pièce qui ne puisse

renfermer beaucoup de tendresse.

La chambre n’était pas trop exiguë, mais, d’une proportion bizarre, elle

étendait un long bras qu’on avait pu séparer du reste de la pièce par un

rideau. Les murs se rejoignaient vers le haut de telle sorte que le

plafond n’avait que la moitié de la superficie du parquet. Le mobilier

ne comportait que les objets de toute première nécessité. La mansarde

des Ansell était certes plus près du ciel que la plupart des demeures

terrestres, car il y avait quatre grands étages à grimper avant d’y

accéder.

Le nº 1 de Royal Street était, au temps jadis, un des grands hôtels du

ghetto; les fidèles de la Synagogue avaient bu du vin «kosher» dans ses

grandes salles de réception, et ses corridors avaient répété l’écho des

bavardages de nobles dames, vêtues d’épais brocarts. Il était solidement

bâti et ses solives étaient en chêne sculpté. Aujourd’hui, le seuil de

la porte d’entrée, qui n’était jamais close, était recouvert d’une

épaisse boue noire et du grand escalier se dégageait constamment une

odeur de moisi, subtilement mêlée à celle de la térébenthine dont M.

Belcovitch régalait ses amis.

Les Ansell comptaient de nombreux amis parmi les locataires du nº 1 du

Royal Street, qui formaient une sorte de colonie juive, dont la

population s’augmentait constamment des ouvriers de Belcovitch et des

Fils-de-la-vraie-Foi, qui venaient faire leurs dévotions dans leur

synagogue, située au rez-de-chaussée. Chez Sugarman, le Shadchan au

premier étage, MM. Simons et Dutch Debby au second, les Belcovitch au

troisième, chez les Ansell et Gabriel Hamburg, le grand savant, au

quatrième, tous les montants des portes étincelaient de petits étuis à

_mezuzahs_ et de cylindres contenant l’écriture sainte avec le mot

_Shaddaï_, «Tout-Puissant», visible à travers un petit œil de verre,

placé au centre. Dutch Debby elle-même, toute pauvre et abandonnée

qu’elle fût, possédait cette protection contre les esprits mauvais--tel

est du moins le sens qu’on lui attribue aujourd’hui--clouée au linteau

de sa porte, malgré qu’elle ne touchât jamais le petit œil avec le doigt

pour embrasser ensuite celui-ci à l’endroit qui avait touché le mezuzah,

comme le font les vrais croyants.

Tel était le nº 1 de Royal Street bondé du rebut humble et morne sans

doute d’une humanité mais qu’il n’était pas sans profit d’observer; si

bondé qu’on y avait à peine la place de respirer. Notre pauvre Ansell ne

faisait des calembours qu’à des intervalles immémoriaux, mais un jour il

fit judicieusement observer que l’Angleterre portait bien son nom,

qu’elle était bien pour les Juifs l’Enge-land, ce qui, en allemand,

signifie le pays où l’on n’a pas les coudées franches. Mosès Ansell rit

doucement et béatement en formulant cette remarque, qui surprit tous

ceux qui le connaissaient. Mais c’était le jour de la Réjouissance de la

Loi et les Fils-de-la-vraie-Foi l’avaient régalé de rhum et de gâteaux.

Il repensa souvent plus tard à son bon mot et son visage mal

débarbouillé s’éclairait d’un joyeux sourire. Ce souvenir lui venait

souvent lorsqu’il priait.

Pendant les quatre années qui suivirent l’enterrement de Mme Ansell,

organisé par les soins de la Société de bienfaisance, la famille, bien

que loin d’être heureuse, n’eut pas d’histoire qui vaille d’être contée.

Benjamin accompagna Salomon à la Shool, matin et soir, afin de réciter

le Kaddish pour leur mère, jusqu’à ce qu’il quittât les siens pour

entrer dans un orphelinat. Salomon, Rachel et Esther fréquentaient la

grande Ecole et Isaac celle des petits, pendant que la petite Sarah,

dont la naissance avait coûté la vie à Mme Ansell, rampait et traînait

dans la mansarde sous les yeux de la grand’mère qui était d’une utilité

négative pour lui éviter les dangers du feu, les jours où l’âtre n’était

pas éteint. Car la conception de la grand’mère quant à ses fonctions de

gardienne était toute particulière. Mosès, lui, était absent pendant

toute la journée, travaillant, cherchant du travail, priant, assistant

aux «Droshes» du Maggid ou des grands prédicateurs, profitant

généralement de ces bienfaits qui réchauffent et animent le ghetto. Le

pain, la viande, et les bons de charbon, dons de la Société pour le

relèvement de l’âme, rendaient les mauvais jours mémorables. Les

couvertures ne s’obtenaient, hélas, plus aussi facilement qu’au temps où

la pauvre Gittel accouchait.

Le peu de cuisine qu’il y avait à faire était fait par Esther avant ou

après l’école, les enfants et elle emportaient généralement leur repas

de midi sous forme de pain auquel un peu de mélasse donnait parfois une

saveur d’ambroisie. Les Ansell observaient du reste plus de jours de

jeûne que le calendrier juif n’en comporte, ce qui signifie bien des

choses. La Providence intervenait généralement avant que le garde-manger

ne fût resté vide plus de vingt-quatre heures.

Les jours de jeûne du calendrier juif ne coïncidant pas toujours avec

ceux des Ansell, ils tombaient comme une taxe additionnelle pour Mosès

et sa mère, et pourtant jamais l’un d’eux n’hésitait dans leur

observance scrupuleuse, pas une miette de pain ni une goutte d’eau ne

passait leurs lèvres. Dans l’âpre recherche de documents défavorables au

ghetto, il est surprenant qu’aucun économiste n’ait encore exposé les

nombreux jeûnes dont Israël a été gratifié et qui sont évidemment une

compensation aux faibles salaires. Telle est aussi la période du carême,

«les trois semaines» pendant lesquelles la viande est défendue, en

mémoire de la destruction des temples. Les Ansell, eux, observaient les

«trois semaines» pendant toute l’année. En de très rares occasions ils

achetaient des harengs saurs, ou rapportaient pour quelques sous de

soupe aux pois, ou de pommes de terre cuites avec du riz, achetées dans

une rôtisserie du quartier. Les jours de fête, si Malka leur octroyait

un demi-souverain, Esther préparait le _Tzimmus_, un délicat mélange de

carottes, de pudding et de pommes de terre. Elle aurait pu écrire un

essai sur le Tzimmus considéré comme un idéal gastronomique. Il y avait

encore d’autres mets polonais qu’on faisait cuire pour deux pence chez

le boulanger le plus proche. Les _tabechas_, ou tripes farcies, le foie,

le mou, et la laite remplaçaient avantageusement la viande. Leur potage

favori était le _Borsch_, fait de betteraves rouges et de graisse,

celle-ci tenant lieu de crème, aliment trop distingué.

Mais les plats nationaux étaient rares chez eux. Quand ils avaient du

poisson frit, il venait généralement du garde-manger de Mme Simons, une

veuve âgée et compatissante qui habitait au second étage, sur le devant,

et présidait aux couches de toutes les femmes et aux maladies de tous

les enfants du voisinage. Sa fille, Dinah, qui était mariée,

nourrissait, par un effet de la Providence, un petit garçon aux yeux

noirs, juste quand Mme Ansell mourut, de sorte que Mme Simons convertit

cette fille en nourrice pour la petite Sarah, se croyant ensuite

responsable de l’enfant, qu’elle gardait parfois chez elle pendant toute

une semaine, et pour qui elle caressait, si Dieu lui prêtait vie, un

projet d’union avec le petit frère de lait aux yeux noirs. La vie eût

été plus sombre encore dans la mansarde des Ansell, si Mme Simons

n’avait été là, toujours prête à aider et secourir. Il n’y avait pas

jusqu’aux vieux vêtements qui ne vinssent de chez Mme Simons, pour

suppléer aux robes de velours côtelé et aux cotonnades, dons de l’école.

Le ménage Ansell ne connaissait guère d’événement plus agréable que la

maladie d’un des enfants, car cela ne signifiait pas seulement un envoi

de bouillon, de vin de porto et d’autres délices inconnues, de la part

du médecin de l’assistance, délices dont _tous_ pouvaient goûter, mais

aussi et surtout cela apportait les soins assidus de Mme Simons. Voir

penchée sur la sienne sa bonne figure basanée et le sourire de ses beaux

yeux de jais, sentir pressée sur son front sa main fraîche et douce,

valait bien la souffrance d’une fièvre pour une enfant sans mère. Mme

Simons étant une femme fort occupée et pauvre aussi et les Ansell

formant un clan fermé, habitué à ne témoigner ni son amitié ni sa misère

aux étrangers, les enfants ne voyaient pas Mme Simons et ses générosités

autant qu’ils l’eussent désiré. Cependant, dans un moment grave, on

pouvait toujours compter sur elle.

«Je vais te dire quoi, Meshé», disait souvent la vieille Mme Ansell,

«cette femme désire t’épouser, un aveugle s’en apercevrait».

«Elle ne peut pas désirer cela, mère», répondait Mosès avec un profond

respect.

«Que dis-tu? un homme comme toi, si beau» disait sa mère en caressant

les boucles qui lui couvraient les oreilles, «et si _froom_ aussi, et si

plein de connaissances; mais ne le fais jamais, Meshé».

«Quelle idée te mets-tu en tête! Je te dis qu’elle ne voudrait pas de

moi si je le lui faisais proposer».

«Ne parle pas de cela. Qui donc ne souhaiterait pas s’accrocher au coin

de ton manteau pour être sûr d’aller au ciel? Mais Mme Simons est trop

anglaise pour moi. Ta femme avait des idées anglaises et se moquait des

hommes pieux et la justice de Dieu l’a frappée. Que dit le livre des

prières? Il est trois choses pour lesquelles une femme meurt en couches;

pour n’avoir pas séparé la pâte, pour n’avoir pas allumé les lampes du

Sabbat, pour n’avoir pas...»

«Combien de fois t’ai-je dit qu’elle faisait toutes ces choses?»

interrompit Mosès.

«Oses-tu mettre en doute le livre des prières?» dit la grand’mère avec

colère. «C’eût été bien différent si tu m’avais laissé choisir ta femme,

mais cette fois-ci tu honoreras mieux ta mère. Il faut que ce soit une

jeune fille, vertueuse et comme il faut, qui ait la crainte du ciel, et

non pas une vieille femme comme Mme Simons, mais une femme qui puisse me

donner des petits enfants robustes. Les petits enfants que tu m’as

donnés sont chétifs et ne craignent pas le Tout-Puissant. Ah! pourquoi

m’as-tu menée dans ce pays impie? Ne pouvais-tu pas me laisser mourir en

paix? Tes filles pensent plus aux livres d’histoires anglais et à leurs

leçons qu’à leur yiddishkeit, et tes fils courent nu-tête et se lavent

les mains à contre-cœur pour les repas. Ils ne rentrent que pour l’heure

du dîner, de crainte d’avoir à dire la prière de l’après-midi. Moque-toi

de moi, Mosès, si tu veux, mais toute vieille que je suis, j’ai des

yeux, et non pas deux boules de glaise dans les orbites. Tu ne vois pas

que ta famille court à sa perte. Oh! l’abomination!»

Ainsi prévenu et mis en garde, Mosès considérait sa famille avec

inquiétude pendant les jours suivants et le grain que la grand’mère

avait semé levait sous formes de coups et d’ecchymoses sur les anatomies

familiales et spécialement sur celle de Salomon; car Mosès attachait son

vieux pantalon tout usé par une solide bretelle et Salomon était un

gaillard qui faisait de son mieux pour rouler le Tout-Puissant, n’ayant

jamais entendu le conseil de Lowell:

«Il faut vous lever de bonne heure si vous voulez tromper Dieu.»

Il est probable que s’il l’avait entendu il eût pu répliquer qu’il se

levait d’assez bonne heure pour rencontrer son père, qui des deux était

le plus terrible. Malgré cela il reçut de nombreuses leçons, sur les

genoux ou plutôt entre les genoux de son père. Dans son enfance, Salomon

avait inventé un grand nombre de transactions secrètes avec le Dieu de

ses ancêtres, concluant avec lui des marchés établis d’après sa

conception enfantine de l’équité. Si, par exemple, Dieu consentait à lui

faire résoudre correctement ses problèmes, de manière à ce qu’il ne fût

ni battu ni «retenu» à l’école, il disait ses prières du matin sans

sauter l’interminable _Longe Verachum_ qui s’allonge encore les lundis

et les jeudis: autrement, non. Aux termes de ce contrat, Salomon

laissait toute l’initiative au Seigneur et quand celui-ci en

accomplissait sa part, il remplissait aussi honorablement la sienne. De

cette manière sa foi dans la Providence n’était jamais ébranlée, comme

l’est celle de certains petits garçons qui demandent au Seigneur de

réaliser leurs caprices. Mais, en se refusant à chanter longuement les

louanges du Créateur, excepté en échange de services rendus, Salomon,

témoigna de bonne heure qu’il n’avait pas hérité de l’incapacité

commerciale de son père.

Les jours où tout se passait bien à l’école, personne ne parcourait le

fastidieux livre de prières plus consciencieusement que lui. Il récitait

toutes les choses écrites en grands caractères et tous les étranges

petits morceaux écrits en petits caractères, et même certains passages

sans voyelles. Bien plus, il allait jusqu’à inclure les préfaces, se

leurrant et s’amadouant, entraîné par son père, jusqu’à réciter les

appendices qui surgissaient l’un après l’autre à l’horizon de leur

dévotion semblables aux terrasses sans fin d’une ascension trompeuse.

Encore un petit bout, et maintenant ce petit bout, et rien que ce

dernier petit bout. C’était comme les infinies complications d’une

sphère chinoise ou le concert d’adieu d’un chanteur célèbre.

Pour le reste, Salomon était un _chine-ponim_ ou original, possédant ce

sens inextinguible de l’humour qui fit des saints de l’église juive des

humains, ensoleilla les mornes discussions de technique talmudique de

saillies et de boutades, de calembours, de plaisanteries et d’allusions,

et aida puissamment la race à durer en lui enseignant l’acceptation

humoristique de l’inévitable.

Son _chine_ aidait Salomon à supporter la synagogue où la seule goutte

de baume se trouvait dans le gobelet de vin du service de la

Sanctification. Salomon était toujours du nombre des garçons courageux

qui luttaient pour prendre part à la cérémonie qui consiste à vider

celui-ci. Il manquait à coup sûr de dévotion, il n’aurait pas baisé le

Pentateuque hébreu quand il le laissait tomber, s’il n’avait aperçu les

regards de son père, et n’étaient les soins que lui donnait sa

grand’mère, les franges blanches, toutes salies, de son «châle» se

seraient emmêlées et irrémédiablement abîmées, tant il était négligent.

Dans les moments de misère les plus cruels de sa famille, Salomon

dressait fièrement sa tête bouclée parmi ses compagnons de classe et

faisait étalage d’une petite fortune personnelle, qui n’eût pas

d’ailleurs été négociable chez le prêteur sur gages. Possédant un petit

stéréoscope fabriqué avec une vieille boîte de chocolat et représentant

la sortie de Plevna, il consentait à le laisser voir en échange d’un

bout de crayon d’ardoise. Pour deux épingles, il vous laissait le

contempler pendant toute une minute. Il possédait aussi des sacs de

boutons de cuivre, de billes, de plumes, des étiquettes de bouteilles de

bière, des noyaux de cerises. En plus de bouteilles d’eau liquoreuse

vendable à la gorgée ou à la cuiller, il faisait le commerce

d’«assy-tassy» consistant en de petits paquets d’acide acétique mélangé

à la cassonade. Le genre de ses produits variait d’après l’époque de

l’année, car la nature et Belgravia sont moins stables dans leurs

saisons que l’écolier juif, pour qui les boutons en Mars sont aussi

inconcevables que les boules de neige en Juillet.

Au Purim, Salomon avait toujours des noix pour jouer comme s’il eût été

le fils d’un banquier et le jour de l’Expiation il n’était jamais sans

une petite boîte d’allumettes pleine de restes de tabac à priser. Quand

le jeûne torturait le plus les vieillards, il la leur présentait

galamment. Ils prenaient une pincée en disant: «Puisse ta force

s’accroître» et ils se mouchaient dans de grands mouchoirs de couleur,

et Salomon se sentait âgé de cinquante ans, et prisait lui-même quelques

grains avec l’air d’un vieux connaisseur.

Il suivait avec un intérêt médiocre les subtiles recherches des rabbins

acharnés à accroître le fardeau des connaissances séculaires. Il

discutait très superficiellement les thèses des commentateurs de la

Bible, car Mosès Ansell était si absorbé à traduire et à goûter les

problèmes intellectuels que Salomon n’avait guère autre chose à faire

que reprendre ses paroles. Il profitait de ce que son père n’avait pas

les moyens de l’envoyer dans un _chedar_, institution absurde qui avait

fait de Jacob un enfant triste, privé de jeu et d’oxygène, pour le

livrer aux sympathies rugueuses d’un groupe de dévots intelligents et

scrupuleusement malpropres.

La littérature et l’histoire que Salomon aimait vraiment n’étaient pas

celles des Juifs. C’était l’histoire de «Daredevil Dick et ses copains»,

dont il échangea les aventures prodigieuses, trouvées d’occasion sur des

feuillets tachés d’encre, contre une partie de sa provision de boutons.

La lecture des exploits audacieux, généralement commencée en classe,

durant les périodes de _Sturm und Drang_ pendant lesquelles les

professeurs étaient considérés comme des créatures de la Providence,

faits pour le bon plaisir des écoliers, Salomon la reprenait à toutes

heures, dissimulant ces feuillets sous un pupitre, lorsqu’il était censé

étudier la question d’Irlande dans son atlas, les cachant entre les

pages écornées de son livre de prières pour les reprendre pendant

l’office du matin. Elles ne lui causèrent d’ennui que le jour où, ses

lectures secrètes ayant été découvertes, il fut corrigé au moyen de la

baguette éducative et vit ses trésors jetés au feu, à travers un torrent

de larmes qui eût suffi à éteindre la flamme.

Les enfants du Ghetto · 第 10 / 45 题