LA RÉDEMPTION DU FILS ET DE LA FILLE

Malka n’eut pas longtemps à attendre son seigneur et maître. C’était un

homme de trente ans, au teint frais, d’assez bonne apparence, et qui

portait des favoris. Il avait le regard aigu, brillant, et l’air

perpétuellement affairé. Bien que né en Allemagne, il parlait anglais

aussi bien que certains autres Juifs de Petticoat-Lane, dont l’impiété

relative constitue un brevet d’anglicisation. Michel Birnbaûm était un

grand homme dans sa petite synagogue, bien qu’une unité parmi bien

d’autres dans celle de Dukè’s Plaizer. On l’avait successivement nommé

Gabbai, puis Parnass, c’est-à-dire trésorier et président, et il avait

fait don du rideau de peluche, décoré des triangles mystiques

entrecroisés et brodés en soie, qui voilait, selon le rite, l’arche où

sont déposées les Tables de la Loi. Il était l’antithèse véritable de

Mosès Ansell. Son énergie était incessante. Du simple colportage il

s’était élevé au commerce des fils d’or et de la bijouterie de

fantaisie, et, à trente ans, il avait dans les campagnes une large

clientèle. Il ne faisait jamais rien qu’il n’y trouvât profit, et quand

il épousa, à vingt-trois ans, une femme qui avait près de deux fois son

âge, il avait fait une bonne affaire: peu après, il s’établissait

courtier en diamants--en diamants vrais.--Il possédait un canif à

vingt-cinq lames, tire-bouchon, ciseaux, cure-dents, un tas d’autres

choses, lequel paraissait le symbole de cet homme à tout faire. Il était

de tempérament gai, et, comme Ephraïm Philipps, adorait le Café-Concert.

Heureusement, Malka était trop convaincue de ses charmes pour en

concevoir de la jalousie.

Michel mit un baiser sonore sur les lèvres de sa femme et dit: «Eh bien,

la mère?» Il l’appelait «mère» non parce qu’elle lui avait donné des

enfants, mais parce qu’elle en avait eu et qu’il lui semblait inutile de

compliquer la nomenclature domestique.

--Eh bien, mon petit, fit Malka, en le caressant tendrement, avez-vous

fait bon voyage?

--Non, le commerce est mort en ce moment. Le monde ne veut pas mettre la

main à la poche.--Et ici que se passe-t-il?

--Ici les gens au contraire ne veulent pas tirer les mains de leurs

poches, ces chiens! Tout le monde est en grève, les Juifs comme les

chrétiens. Jamais on n’a vu chose pareille! les cordonniers, les

chapeliers, les fourreurs! Et maintenant on dit que les tailleurs vont

se mettre de la partie: ils sont fous, c’est un métier qui ne va pas. De

telle sorte, [laisse-moi remettre d’aplomb ton épingle de cravate, mon

amour] que c’est justement les gens qui n’ont pas, d’ordinaire, de quoi

acheter des vêtements neufs qui se mettent dans la dèche, et ne peuvent

plus même acheter de l’occasion. Si la Providence ne nous vient en aide,

nous irons bientôt nous-mêmes au bureau de bienfaisance.

--Nous n’en sommes pas encore là, Mère, dit Michel en riant et en

tortillant le gros diamant de sa bague massive. Comment va le bébé?

Est-il prêt pour la rédemption?

--Quel bébé? fit Malka avec un air d’ignorance admirablement imité.

--Bah, fit Michel, qu’y a-t-il donc encore?

--Rien, chéri, rien.

--Alors je vais aller là-bas. Viens-y, la mère. Non, attends un instant.

Il faut que je brosse la boue de mon pantalon. Est-ce que la brosse à

habits est ici?

--Oui, chéri, fit Malka sans se douter du piège.

Michel cligna imperceptiblement des yeux, nettoya son pantalon et sans

un mot de plus courut à la maison de Milly. Cinq minutes après, une

députation, en la personne de la femme de ménage, venait chez Malka.

--Madame vous prie de venir, car le bébé demande à grands cris la

grand’maman.

--Oh, cela doit être une autre épingle encore, riposta Malka avec un air

de triomphe. Mais elle ne bougea pas. Au bout de cinq minutes seulement

elle se leva, solennelle, ajusta sa perruque et sa robe devant la glace,

brossa un grain de poussière inexistant sur sa manche gauche, mit son

chapeau, avala une pastille de menthe et traversa le Square, la brosse

aux habits à la main. La porte de Milly était entr’ouverte mais Malka

frappa quand même et demanda à la femme de ménage:

--Madame Philipps est-elle là?

--Oui, Madame, toute la compagnie est là-haut.

--Alors je monte pour lui remettre cela en mains propres.

Elle marcha droit à travers le petit groupe des invités, vers Milly qui

était assise sur le canapé, Ezéchiel dans ses bras calme comme un agneau

et beau comme l’or.

--Milly, ma chère, je te rapporte ta brosse à habits. Je te remercie de

me l’avoir prêtée.

Les deux femmes s’embrassèrent. Ephraïm Philipps, un Polonais à la face

lymphatique, aux cheveux tondus ras, embrassa aussi sa belle-mère, et la

chaîne d’or qui s’étalait sur la poitrine de Malka se souleva sous

l’orgueil de cette expansion familiale. Malka remercia Dieu de ne pas

être mère d’enfants stériles ou célibataires, ce qui est à peine un

échelon de plus que la stérilité personnelle, et ne témoigne guère moins

de colère de la part des puissances célestes.

--Cette marque d’épingle a-t-elle disparu, Milly, sur le corps du cher

petit? fit Malka en prenant Ezéchiel dans ses bras, et sans remarquer

que sur la face du bébé se manifestaient les signes précurseurs d’une

nouvelle crise de larmes.

--Oui, fit Milly imprudemment, ce n’était qu’une puce. Je regarde

toujours minutieusement dans ses flanelles et ses vêtements pour voir

s’il n’y a point d’épingles dedans.

--C’est bon, les épingles sont comme les puces. On ne sait jamais d’où

elles sortent, fit Malka conciliante. Mais où est Léah?

--Elle est dans la cour à cuire le reste du poisson. Vous ne le sentez

donc pas?

--Il aura à peine le temps de refroidir.

--Peut-être, mais j’en ai préparé cette nuit un plein plat. Léah ne fait

que préparer une réserve, au cas où il y en aurait trop peu.

--Et où est le _Cohen_?

--Nous avons invité le vieux Hyams, de l’autre côté des Ruines. Nous

l’attendons d’une minute à l’autre.

Mais à cet instant des explications, le baromètre facial d’Ezéchiel

changea et le bébé se mit à pleurer.

--Ya! Va auprès de ta mère, fit Malka irritée. Tous mes enfants sont

pareils. Mais il se fait tard. Vous feriez bien d’envoyer chercher le

vieux Hyams.

--Nous ne sommes pas pressés, mère, dit Michel Birnbaûm conciliant. Il

faut d’ailleurs que nous attendions Sam.

--Qu’est-ce donc que Sam, s’écria Malka, inapaisée.

--Sam est le _Chosan_ de Léah, répliqua Michel ingénument.

--Parfait, grogna Malka, mais mon petit-fils ne va pas attendre le bon

plaisir du fils d’une prosélyte. Pourquoi donc n’est-il pas déjà ici?

--Nous le verrons dans quelques instants.

--Comment le savez-vous?

--Nous sommes arrivés par le même train. Il est monté à Middlesborough.

En descendant du train il est allé voir ses parents, se laver et se

brosser un peu. Et comme il ne vient ici que pour cette cérémonie de

famille, je crois qu’il serait inconvenant de la commencer sans lui. Ce

n’est point un agrément qu’un long voyage en chemin de fer par un temps

pareil. Mes pieds étaient presque gelés, malgré la bouillotte.

--Mon pauvre agneau, fit tendrement Malka. Et elle caressa ses favoris.

Sam Levine arriva presque au même moment, et Léah, le plat de poisson à

la main, s’élança du fond de la cuisine pour lui souhaiter la bienvenue.

Bien qu’il fût membre de la tribu de Lévi, il n’avait rien

d’ecclésiastique dans son aspect. C’était un Israélite du type

athlétique. Blanc et rose avec une moustache fournie, il débordait

d’énergie et d’esprits animaux. Il pouvait rendre trente sur cent aux

forts joueurs de billard, et cinquante à n’importe qui en matière

d’anecdotes. Au point de vue politique c’était un radical avancé, et il

avait une haute opinion de l’intelligence de son parti. Il rendit à Léah

son baiser de bienvenue.

--Quel vilain temps pour un Dimanche, fit Léah.

--Ce n’est pas le moment pour aller au spectacle, fit-il abondant dans

son sens.

Ils célébraient toujours son retour d’une tournée d’affaires, en allant

au théâtre. Ils préféraient aller au parterre dans les salles du West

End plutôt que de fréquenter pour la même somme les fauteuils de balcon

du théâtre du quartier. Il y a deux catégories de demoiselles, au

Ghetto: Celles qui flanent dans le Strand le jour du Sabbat et celles

qui flanent dans Whitechapel Road. Léah appartenait à la première

catégorie. C’était une svelte et aimable brune, aux traits expressifs et

à la voix forte, gaie, avec de grosses mains rouges. Elle adorait les

glaces en été, le chocolat en hiver, et le théâtre en toute saison. Sam

et elle avaient l’oreille juste; ils étaient toujours les premiers à

retenir les plus récents refrains d’opérette. L’exubérance de Léah était

prodigieuse, et on racontait dans le Lane qu’une fille «tout à fait

comme elle» avait été distinguée par un pair du royaume. Mais Léah se

contentait de Sam qui s’adaptait parfaitement à ses goûts.

Aussitôt après Sam entrèrent plusieurs invités, notamment Mme Jacobs

(épouse du Reb Shamuel) avec sa jolie fille Hannah. M. Hyams arriva le

dernier: c’était le Cohen dont les fonctions se sont si curieusement

restreintes depuis la chute du Temple. Lire la loi, bénir ses frères,

brandir les symboliques palmes en murmurant une incantation mystique et

en se tenant déchaussé devant l’Arche d’Alliance aux grandes fêtes de

saison, rédimer enfin tout premier-né qui n’a pas d’ecclésiastique dans

sa famille,--ces privilèges compensés par l’interdiction de se mêler des

cérémonies funéraires, constituaient la différence entre ses fonctions

religieuses et celles du Lévite, ou du simple Israélite. Mendel Hyams,

ne tirait pas orgueil de la supériorité de sa tribu, et cependant, à en

croire la tradition, il descendait directement d’Aaron le Grand Prêtre,

ce qui représentait une généalogie bien plus longe que celle de la reine

Victoria. Ce paisible sexagénaire, au sourire enfantin, portait une

redingote noire. Tout l’orgueil de sa race semblait monopolisé par sa

fille Miriam, que le ciel avait dotée d’un nez dédaigneux. Miriam avait

accompagné son père simplement par méprisante curiosité. Elle portait à

son chapeau une plume de grand style, et un boa autour de son cou. Elle

gagnait trente shillings par semaine dans sa profession d’institutrice

(c’était précisément dans sa classe que se trouvait Esther Ansell). Sans

doute les préparatifs de cette grande toilette avaient retardé le vieux

Hyams, dont l’arrivée fut le signal du commencement de la cérémonie; les

hommes se hâtèrent de mettre leur couvre-chef. Le bébé emmailloté était

occupé à téter. Ephraïm Philipps le prit doucement et le présenta à

Hyams. Heureusement Ezéchiel avait ingurgité toute sa ration, il était

comme hébété, et manifesta fort peu d’intérêt pour tout ce qui se

passait.

--C’est mon premier-né, dit Ephraïm en hébreu, et le premier-né de sa

mère. Le Très-Haut (Béni soit-il) a commandé de le racheter, comme il

est dit: «Ceux qui, à l’âge d’un mois doivent être rachetés, tu dois les

racheter pour cinq shekels pareils au shekel du sanctuaire, le shekel

étant de vingt gérahs». Et il est dit aussi: «Consacrez-moi, suivant

leur espèce tous les premiers-nés dans le peuple d’Israël, homme ou

animal, car ils sont à moi». Puis Ephraïm Philipps offrit au vieux Hyams

quinze shillings en argent et Hyams dit en chaldaïque:

--Que préfères-tu, me donner ton premier-né, le premier-né de sa mère,

ou le racheter pour cinq _selaim_ que la Loi t’oblige à me remettre?

Ephraïm répondit, en chaldaïque lui aussi:

--J’aime mieux racheter mon enfant, et voici la valeur de son rachat,

telle que j’y suis obligé par la Loi.

Alors Hyams prit l’argent, et rendit l’enfant au père qui bénit Dieu

pour les saints préceptes et Le remercia de Ses bienfaits.

Après quoi le vieux _Cohen_ éleva les quinze shillings au-dessus de la

tête de l’enfant en disant: «Ceci au lieu de Cela, Ceci en échange de

Cela, Ceci en rémission de Cela. Puisse cet enfant entrer dans la Vie,

dans la Loi et dans la crainte du Ciel. De même qu’il a été admis à la

Rédemption, de même Dieu veuille qu’il se présente un jour sous le dais

nuptial et qu’il accomplisse de bonnes œuvres. Amen.»

Ensuite étendant sa main, vide cette fois, au-dessus du front de

l’enfant, l’officiant ajouta:--Que Dieu soit pour toi comme il fut pour

Ephraïm et Manassé. Que le Seigneur te bénisse et te garde. Que le

Seigneur tourne ses regards vers toi, et te soit clément, et te fasse

vivre en paix. Le Seigneur est ton gardien, le Seigneur est ton ombre.

Qu’il t’assure une multitude de jours et d’années de vie et de paix, te

préserve du mal, et veille sur ton âme.

--Amen, répondirent les assistants et alors il y eut un murmure de

conversations profanes, chacun s’extasiant sur la tenue stoïque

d’Ezéchiel. Des tasses de thé furent servies à la ronde par l’aimable

Léah et les friandises cachées dans les sacs de papier virent le jour.

Ephraïm Philipps parlait chevaux avec Sam Lévine, et le vieux Hyams se

disputait avec Malka sur l’emploi des quinze shillings. Sachant que

Hyams était pauvre, Malka refusait de reprendre l’argent tandis que lui

voulait qu’on convertît la somme en un cadeau pour l’enfant. Le _Cohen_

tint bon, étant sous les yeux sévères de Miriam. A la fin il fut convenu

que l’argent serait utilisé pour un _Missheberach_, c’est-à-dire un

service en faveur de l’enfant et de la synagogue. Les chapeaux à plumes

fraternisèrent, Miriam s’entretenant avec Hannah Jacobs, laquelle

portait aussi, en effet, une plume de haut style, paraissant la

visiteuse la plus distinguée.

--Pensez-vous que ce soit un beau parti, fit Miriam Hyams, indiquant de

l’œil Sam Lévine.

Un rapide éclair de dédain passa dans les yeux d’Hannah.

--Avant les noces, chez les Juifs, c’est toujours un beau mariage,

dit-elle. Après c’est une autre histoire.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit Miriam, d’un air

pensif.

--La famille de la jeune fille se vante toujours sans vergogne. Je me

souviens que lorsque Clara Emmanuel a été fiancée, son frère Jacques m’a

dit que c’était là un _Schidduch_ magnifique. Et après j’ai découvert

que le fiancé était un veuf de cinquante-cinq ans avec trois enfants.

--Mais les fiançailles ont été rompues, dit Hannah.

--Je le sais, dit Miriam, seulement je ne puis m’imaginer que moi je

serais capable d’agir de la sorte.

--De quoi? de rompre des fiançailles? fit Hannah avec un petit

clignement d’yeux assez sceptique.

--Non. Mais d’épouser un homme comme celui-là, déclara Miriam; je ne

regarderais même pas un homme au-dessus de trente-cinq ans et gagnant

moins de deux cent cinquante livres par an.

--Alors vous n’épouseriez pas un instituteur?

--Un instituteur, s’écria Miriam, avec une moue dédaigneuse. Comment

peut-on vivre respectablement avec soixante-quinze francs par semaine?

Il me faut un homme qui ait une bonne situation, ajouta-t-elle en posant

son doigt sur le bout de son nez.

Elle semblait presque jolie en ce moment bien qu’elle eût cinq ans de

plus que Hannah et on se demandait pourquoi les galants n’accouraient

pas déposer à ses pieds mignonnement chaussés des semaines de cinq

guinées.

--J’épouserais volontiers un homme de deux guinées par semaine, si je

l’aimais, murmura Hannah.

--Cela ne se fait pas dans notre siècle, affirma Miriam en hochant la

tête. De notre temps on ne croit plus à ces fadaises. J’ai connu une

certaine Alice Green qui parlait comme vous. Eh bien, regardez-la

maintenant, elle se pavane en voiture à côté d’un singe chauve.

--La mère d’Alice Green, interrompit Malka qui écoutait depuis un

instant, a épousé un fils de la troisième femme de Mendel Weinstein:

Dinah, à qui son oncle Chloumi avait légué dix livres sterling.

--Non. Dinah était la seconde femme de Mendel, fit M. Jacobs.

--La troisième, la troisième! répéta Malka, dont les joues brunes

rougirent. Je le sais, peut-être, puisque mon Simon--Dieu le

bénisse--entra dans sa première culotte le même mois. (Simon était le

fils aîné de Malka, à cette heure juge à Melbourne.)

--Sa troisième femme était Ketty Green, fille de Mohammed-le-Jaune,

insista la femme du Rabbin. Je suis sûre du fait, attendu que la sœur de

Ketty, Annie a été fiancée pendant une semaine à mon beau-frère

Nathanaël.

--Sa première femme, interrompit le mari de Malka, avec un air

d’arbitre, était la fille aînée de Schmoûle, le cabaretier.

--La fille de Schmoûle le cabaretier, répondit Malka, avec une

indignation nouvelle, a épousé Hyam Robins, le petit-fils du vieux

Benjamin qui était coutelier au coin de Little Eden Alley, où habite

maintenant le marchand de cornichons.

--C’est la sœur de Schmoûle qui a épousé Hyam Robins, n’est-ce pas,

maman? fit Milly imprudemment.

--Certainement non, fit Malka, éclatant de nouveau. Je sais ce que je

dis. Je la connais bien, la famille de ce vieux Benjamin, qui m’a envoyé

une paire de rideaux quand j’ai épousé ton père.

--Pauvre Benjamin, depuis combien de temps est-il mort? demanda la femme

de Reb Shemuel.

--L’année où je suis accouchée de Léah.

--Arrêtez, cria Sam Lévine gaiement, vous rendrez Léah rouge comme le

feu, si vous dites son âge.

Et Léah pria Sam Lévine de ne pas dire de bêtises, et rougit en effet,

et n’en parut que plus charmante.

L’attention de toute l’assistance était maintenant concentrée sur la

nouvelle question en délibération.

Malka promena ses yeux perçants sur tous les invités, et prononça sur un

ton qui n’admettait pas la contradiction:

--Hyam Robins ne peut pas avoir épousé la sœur de Schmoûle attendu que

la sœur de Schmoûle était déjà la femme d’Abraham, le marchand de

poisson.

--Oui, mais Schmoûle avait deux sœurs, observa Mme Jacobs prenant

décidément position en face de sa rivale en généalogie.

--Jamais de la vie, répliqua Malka avec véhémence.

--J’en suis tout à fait sûre, dit Mme Jacobs, il y avait Phébé et il y

avait Henriette.

--Jamais de la vie, répéta Malka, Schmoûle avait trois sœurs, mais deux

étaient à l’asile des sourds-muets.

--Comment, mais ce n’étaient pas du tout les sœurs de Schmoûle, dit

Milly, s’oubliant définitivement. C’étaient les sœurs de Bloch, le

boulanger.

--Naturellement, fit Malka aigrement, mes enfants en savent toujours

plus long que moi.

Il y eut un moment de profond silence. Les yeux de Malka cherchèrent

machinalement la brosse à habits.

Alors Ezéchiel éternua. Ce fut un convulsif «atchoum» qui agita tout le

petit corps dans son maillot de flanelle.

--A tes souhaits, murmura pieusement Malka, et elle ajouta triomphante:

--Là! l’enfant a éternué en confirmation de ce que j’ai dit. Je savais

bien que j’avais raison.

L’éternuement d’un petit innocent impose silence à quiconque n’est pas

un impie. Tout le monde était radieux que la crise se fût résolue de

cette manière inattendue. Personne ne réfléchit que l’éternuement

d’Ezéchiel ne corroborait au contraire que l’affirmation, par sa

grand’mère, que ses enfants en savaient plus long qu’elle.

L’instant d’après on descendit pour prendre la collation, cérémonie qui

dans le ghetto peut ne comprendre en fait de plat de résistance que du

poisson. Et c’était le cas cette fois: du poisson frit, mais quel

poisson frit! Il faudrait un grand poète pour célébrer les mérites de ce

mets national juif, et l’âge d’or de la poésie hébraïque est passé. On

s’étonne que Gébirol ait vécu et soit mort sans avoir utilisé ce thème,

et que le grand Jehuda Halevi en personne ait dû exclusivement consacrer

son génie à chanter la gloire de Jérusalem.

«Israël, a-t-il dit, est au milieu des nations comme le cœur au milieu

du corps». Eh bien, il y a la même différence entre le poisson frit à la

juive et le poisson frit à la chrétienne ou à la païenne. Avec l’audace

que seul peut inspirer l’authentique génie de la cuisine, le poisson

frit à la juive exige d’être mangé toujours froid. La peau en est d’un

brun admirable, la chair ferme et succulente, les arêtes mêmes pleines

de moelle. L’usage du poisson frit est entre les Anglo-Juifs un lien

plus solide que toutes les professions d’unité religieuse. On apprend

dès l’enfance à connaître son agréable saveur, et son divin fumet se

mêle à mille souvenirs de jeunesse, s’associe aux solennités les plus

sacrées et ramène le pécheur dans le sentier de la piété. C’est

peut-être le poisson frit qui fait tant engraisser les matrones juives.

Il y a d’autres choses exquises dans la cuisine juive: les _lockschen_

cette apothéose du vermicelle. Les _ferfel_ qui ne sont autre chose que

les _lockschen_ à l’état atomique, les _creplich_, triangulaires hachis

de viande; le _kuggol_ qui présente avec le pudding une lointaine

ressemblance; et enfin le poisson farci sans arêtes; mais le poisson

frit, servi froid, règne avec une incontestable souveraineté sur tous

les autres plats. Aucun autre peuple n’en possède la recette. Un poète

du dernier siècle chantait:

Les Chrétiens sont des niais, qui ne savent pas frire la plie

hollandaise

Croyez-m’en, ils ne savent pas distinguer la carpe de la tanche.

Pendant que l’on discutait sur la plie hollandaise, ovale et

délicieusement dorée comme celle de la ballade, Samuel Lévine sembla

frappé d’une idée subite. Il frappa son couteau et sa fourchette et

s’écria en hébreu:

--_Shemah Béni!_

Tout le monde le regarda.

--Ecoute, mon fils, répéta-t-il avec une horreur comique. Puis reparlant

anglais, il expliqua:

--J’ai oublié de remettre à Léah le cadeau de son _Chosan_.

--A-a-a-h!!!

Tout le monde manifesta un profond intérêt: Léah, que les exigences du

service avaient obligée de quitter sa place à côté de son fiancé, se

trouvait à l’autre bout de la table. Elle se leva à demi avec curiosité.

On ne saura jamais si Sam Lévine avait réellement oublié le cadeau, ou

s’il avait choisi ce moment pour produire plus d’effet; mais il est

certain que son instinct théâtral de Sémite fut récompensé par l’air

d’intérêt de la compagnie, lorsqu’il tira de la poche de sa jaquette un

petit papier blanc plié.

--Ceci, fit-il en tapotant le papier avec un geste de prestidigitateur,

je l’ai acheté hier matin pour ma petite amie. Je me suis dit: Puisque,

mon vieux, tu vas retourner en ville pour un jour en l’honneur

d’Ezéchiel Philipps, et que ta pauvre fiancée espérait ne pas te voir

avant Pâques, il faut que tu lui apportes une compensation pour le

déplaisir qu’elle aura de te retrouver plus tôt. Mais qu’est-ce qui

ferait donc le plus de plaisir à Léah? Il faut que cela soit un cadeau

approprié aux circonstances, certes, mais il ne faut pas que cela soit

d’un prix trop élevé, pour que je puisse le lui offrir. C’est une

affaire bien ruineuse que d’être fiancé, la pire affaire que j’ai jamais

faite depuis que je suis au monde!

Ici Sam cligna d’un œil facétieux vers l’assistance.

--Et j’ai cherché quelle serait la chose la moins coûteuse que je

pourrais trouver, et j’ai pensé à un anneau. Tenez, le voilà.

Sam développa lentement le paquet, du même air solennel, découvrit une

bague en or massif et la présenta de façon à faire étinceler le gros

diamant qui y était enchâssé. L’assistance poussa un «Oh!» prolongé et

tous immédiatement se mirent à évaluer l’objet _in petto_ se demandant

avec quelle réduction Sam avait pu l’acquérir d’un compère commerçant.

Car c’est en effet un axiome que nul Juif jamais ne paie les bijoux au

prix du détail. Même la bague de fiançailles n’a pas besoin d’être

achetée de première main: le principal, c’est qu’elle soit solide.

Léah se leva sur la pointe des pieds, et l’éclat du diamant se refléta

dans ses yeux avides. Elle se pencha par dessus la table allongeant son

doigt pour recevoir le cadeau de son amoureux. Sam approcha de ce doigt

la bague, puis la retira aussitôt par taquinerie.

--Ceux qui demandent n’auront rien. Vous êtes trop gourmande.

Cette plaisanterie égaya toute la tablée.

--Donnez-la moi, fit à son tour en riant Miriam Hyams, tendant le doigt,

je vous dirai «merci» bien gentiment.

--Non, vous avez été méchante: je veux la donner à la petite fille qui

s’est tenue sage tout le temps. Miss Hannah Jacobs, levez-vous pour

recevoir votre prix de sagesse.

Hannah qui était assise à deux places à sa gauche, sourit placidement,

mais se pencha sur son assiette.

Sam, devenant de plus en plus pétulant sous le regard approbateur de

l’assistance amusée, se pencha vers Hannah, lui prit la main droite,

ajusta de force la bague à son annulaire et clama avec une solennité

comique, en hébreu:

--Tu m’es consacrée par cet anneau selon la loi de Moïse et d’Israël.

C’était bien la formule de mariage qu’il avait apprise par cœur pour ses

noces prochaines. L’assistance s’esclaffa et, dans la joie qu’éprouvait

Léah, son visage devint du plus vif cramoisi. Le badinage semblait

ravissant, des félicitations comiques furent adressées au couple

improvisé et même à Mme Jacobs qui semblait se réjouir de cette petite

plaisanterie, aussi sincèrement que si sa fille eût été réellement

mariée. Samuel avait la répartie prompte et ripostait plaisamment aux

toasts portés en son honneur. Soudain, dans le vacarme des rires, des

saillies et des chocs de verres s’éleva une voix grêle. Elle émanait du

vieux Hyams qui était resté assis tranquillement, les sourcils froncés

sous son _koppel_ de velours.

--Monsieur Lévine, dit-il d’une voix basse et majestueuse, plus j’y

pense et plus je suis effrayé des sérieuses conséquences de ce que vous

venez de faire.

Son air grave inquiéta l’assistance et les rires cessèrent.

--Que voulez-vous dire? questionna Samuel.

Il comprenait le jargon juif dont se servait presque toujours le vieux

Hyams, mais il ne le parlait pas. Au contraire le vieux Hyams comprenait

l’anglais plus qu’il ne le parlait.

--Vous venez d’épouser Hannah Jacobs!

Un silence pénible pesa, de vagues réminiscences surgissant dans les

cerveaux.

--J’ai épousé Hannah Jacobs? répéta Samuel incrédule.

--Parfaitement, ce que vous venez de faire constitue un mariage selon

les lois juives. Vous vous êtes engagé à elle en présence de deux

témoins.

Il se fit un silence plus lourd. Mais Samuel éclata d’un rire bruyant.

--Non, non, mon vieux, vous n’allez pas me la faire!

La glace fut rompue. Tout le monde se mit à rire avec le sentiment

d’être soulagé d’un grand poids. Ce farceur de vieux Hyams en avait

décidément de bien bonnes. Hannah retira la bague de son doigt et la

passa à Léah. Hyams seul demeurait grave.

--Riez toujours, dit-il, vous ne serez pas longtemps sans voir que j’ai

raison et que c’est la loi. Elle est formelle.

--Possible, répondit Samuel redevenant sérieux malgré lui, mais vous

oubliez que j’étais déjà fiancé à Léah!

--Je ne l’oublie pas, mais cela n’a rien à voir avec l’affaire. Vous

êtes maintenant, avec Hannah, mari et femme.

Léah qui jusqu’alors avait été pâle et troublée, fondit en larmes.

Hannah était pâle, effarée. Sa mère semblait la moins alarmée de toute

l’assistance.

--Vilain personnage, cria Malka furieuse à Sam, qu’as-tu fait là?

--Est-ce que vous devenez tous fous? fit Samuel. Comment une simple

farce pourrait-elle passer pour un mariage solide?

--La loi ne plaisante jamais, prononça solennellement le vieux Hyams.

--Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté? demanda Sam exaspéré.

--Je riais moi-même, je n’avais pas encore eu le temps de réfléchir.

Sam donna un formidable coup de poing sur la table:

--Eh bien jamais je ne croirai chose pareille. Si c’est cela le

Judaïsme...

--Oh... s’écria Malka indignée, les voilà bien vos juifs anglais qui

tournent en dérision les choses saintes. J’ai toujours dit que le fils

d’une prosélyte...

--Patience, la mère, fit Michel doucement, ne faisons pas d’histoires

avant de savoir le fin mot de la chose. Envoyons chercher quelqu’un qui

soit bien compétent--et il maniait nerveusement son couteau de poche à

trente-deux lames.

--Oui, le père de Hannah,--Reb Shemuel, voilà l’homme qu’il nous faut,

cria Milly Philipps.

--Je vous ai dit que mon mari est à Manchester pour un jour ou deux,

observa Mme Jacobs.

--Il y a le Maggid des Fils du Covenant, proposa quelqu’un. Je vais le

chercher.

Le Maggid était un homme à longue barbe noire. Lorsqu’il entra on ne vit

que trop, à sa mine, qu’il était au courant et qu’il apportait

confirmation des tristes paroles du vieux Hyams. Il expliqua la loi tout

au long et cita une quantité de précédents. Quand il s’arrêta, le

silence ne fut troublé que par les sanglots de Léah. Sam était livide.

La joyeuse partie de plaisir s’était transformée en une cérémonie

nuptiale sur laquelle il ne comptait pas.

--Coquin, hurla Malka, tout cela était combiné. Vous vous êtes dit que

ma Léah n’avait pas assez d’argent et que le Reb Shemuel vous donnerait

de l’or à pleines mains. Mais vous serez votre première dupe.

--Que ce morceau de pain saute sur moi, si j’ai eu de pareilles

intentions, cria Sam éperdu, car l’idée que Léah pouvait penser la même

chose, lui faisait un gros chagrin.

Il se tourna désolé vers le Maggid.

--Mais il doit y avoir un moyen, sûrement, un moyen pour en sortir. Vous

autres Maggid vous êtes si malins! Voilà le cas ou jamais d’appliquer un

de vos fameux _distinguo_, puisqu’il n’y a qu’une formalité.

Il y eut un mouvement général de désapprobation contre cet homme qui

prenait la loi si à la légère.

--Naturellement, il y a un moyen, dit tranquillement le Maggid, il n’y

en a même qu’un mais très simple et expéditif.

--Qu’est-ce que c’est? demanda-t-on de toutes parts avec anxiété.

--Eh bien, le divorce!

--Naturellement, clama Sam triomphant. Nous allons divorcer tout de

suite. Quelle bande de serins nous faisons de n’avoir pas pensé à ça. O

bonne vieille loi juive!

Léah cessa de sangloter. Tout le monde se remit à sourire, sauf Mme

Jacobs.

Une demi-douzaine de mains poussèrent le Maggid. Une demi-douzaine

d’autres le tirèrent en sens inverse, elles finirent pourtant à elles

toutes par l’asseoir. On lui versa un verre de brandy, on lui apporta

une assiettée de poissons frits. Le Maggid, qui justement mourait de

faim, bénit la providence et les lois matrimoniales du Judaïsme.

--Mais il vaudrait mieux ne pas avoir recours au divorce, hasarda-t-il

entre deux bouchées. A votre place j’irais trouver le père de la jeune

fille et je tâcherais de m’arranger avec lui pour m’assurer de son

acquiescement.

--Il n’est pas là, dit Mme Jacobs.

--Et moi je m’en vais demain par le premier train, renchérit Sam. Mais

au fait, il n’y a rien à craindre. Je ferai en sorte de revenir dans une

quinzaine et alors Reb Shemuel aura le temps d’être mis au courant de

tout. Cela ne vous fait rien d’être ma femme pour une quinzaine, je

suppose, Miss Jacobs?

Hannah se mit à rire et tout le monde en fit autant. Hannah rit aussi,

avec un intérieur dédain des formalités de la loi juive.

--Ecoutez-moi, Sam, dit Léah, pouvez-vous revenir pour le samedi de la

semaine prochaine?

--Je veux bien, mais pourquoi?

--Il y aura le bal des _Pourim_, au cercle. Puisqu’il faut que vous

reveniez pour divorcer avec Hannah, vous en profiterez pour m’emmener

danser.

--Vous avez raison, répondit Sam tendrement.

Léah battit des mains.

--Oh, ce sera charmant, et nous emmènerons Hannah avec nous.

--Ce sera, observa gaiement celle-ci, une compensation pour la perte de

mon mari.

Léah sourit et se mit à contempler sa bague en la tournant et la

retournant sur son doigt.

--Tout est bien qui finit bien. Grâce à tout cela Léah sera la reine du

bal des _Pourim_. Il me semble que je mérite pour ce compliment une

autre assiette de poisson. Quant à vous, Monsieur le Maggid, vous êtes

un saint, vous êtes sage comme le Talmud.

Le Maggid sourit béatement. Quand le repas fut terminé il prononça avec

onction les actions de grâce et tout le monde l’accompagna en sourdine.

Après quoi il s’en alla, et on apporta les cartes. Il est imprudent de

jouer aux cartes _avant_ le poisson frit, car vous pouvez perdre, en

prendre de l’humeur et appeler votre partenaire un âne, ou être appelé

âne par votre partenaire. Tandis qu’après le poisson frit, on est mieux

disposé. Ce soir-là tout le monde resta de bonne humeur et cependant

plusieurs guinées changèrent de possesseur. On joua à la «mouche», au

«klobbiyos», au «Napoléon» et au «vingt-et-un». Le «solo-whist» ne

s’était pas encore acclimaté dans ces milieux. Le vieux Hyams ne jouait

point parce qu’il n’en avait pas le moyen, et Hannah Jacobs non plus

parce que cela ne l’amusait point. Tous deux se retirèrent tôt avec

quelques autres invités, mais les proches parents s’attardèrent autour

du tapis vert, sous une éclatante lampe à gaz. Avec du brandy, du whisky

et des fruits à la portée de la main, pas de train ni d’omnibus à

prendre, comment s’étonner que cette petite compagnie ait joué presque

jusqu’au lendemain matin?

Durant ce temps, le bébé racheté du jour dormait paisiblement dans son

berceau, les jambes pliées et ses petits poings serrés sous la

couverture.

V

Les enfants du Ghetto · 第 9 / 45 题