ÉTUDE DE BOTANIQUE EXOTIQUE
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=LA FLORE UTILE=
DU
=BASSIN DE LA GAMBIE=
PAR LE
=Dr ANDRÉ RANÇON=
MÉDECIN DE PREMIÈRE CLASSE DES COLONIES
CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR
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Extrait du _Bulletin de la Société de géographie commerciale
de Bordeaux_.
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BORDEAUX
IMPRIMERIE G. GOUNOUILHOU
11, RUE GUIRAUDE, 11
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1895
[Illustration : BASSIN DE LA GAMBIE.
_Dessinée par A. M. MARROT. BORDEAUX._]
=LA FLORE UTILE=
=DU BASSIN DE LA GAMBIE=
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Ce n’est, à notre avis, que par une connaissance approfondie des
richesses minières, agricoles et forestières de son sol que l’on
peut arriver à se faire une idée exacte de ce que vaut, pour la
colonisation, une contrée quelle qu’elle soit. Aujourd’hui que
le courage de nos explorateurs et la vaillance de nos soldats nous ont
dotés d’un immense empire colonial, il importe d’indiquer à ceux
de nos compatriotes qui seraient désireux de contribuer à sa mise
en valeur quels sont les produits indigènes dont l’exploitation
serait capable de leur donner des résultats rémunérateurs.
Dans un programme d’étude aussi vaste il n’est pas, à notre
avis, de travaux, si petits et si insignifiants qu’ils paraissent,
qui n’aient leur importance. Aussi avons-nous cru qu’il serait
de quelque intérêt de faire une revue rapide de la _Flore utile_
du bassin de la Gambie et de faire connaître les végétaux que
l’on peut rencontrer dans ces régions, encore peu explorées,
ainsi que le parti que l’on pourrait en retirer pour notre commerce
et notre industrie.
Mais, auparavant, quelques détails géographiques et géologiques
me semblent indispensables pour bien faire comprendre au lecteur
toute l’importance de cette petite portion du vaste continent
africain. Dans ce but, je ne crois pas mieux faire que de reproduire
ici ce que j’écrivais, il y a déjà un an, dans mon mémoire _La
France en Gambie_, auquel la revue _Les Nouvelles géographiques_
avait bien voulu accorder l’hospitalité de ses colonnes.
La Gambie est, après le Congo, le Niger et le Sénégal, le plus
grand fleuve de la côte occidentale d’Afrique. Elle prend sa
source dans le pays de Labé, à 30 ou 35 kilomètres au nord de
cette grande ville noire, dans les environs du petit village peulh
de Orédimmah. Ses sources ont été particulièrement visitées
par Hecquart, Bayol et Noirot. Ce n’est d’abord qu’un mince
ruisseau, que les indigènes désignent sous le nom de _Dimmah_. Elle
prend rapidement une importance considérable par suite de l’apport
des eaux d’un grand nombre de marigots qui descendent du versant
est du contrefort que le Fouta-Djallon émet au nord, dans cette
région. Les habitants lui donnent alors le nom de _Gambia_, qui lui
reste jusqu’à son embouchure. C’est aussi le nom que lui avaient
attribué les premiers voyageurs qui l’ont explorée. Non loin des
sources de la Gambie se trouvent celles du _Rio Grande_, la _Comba_
des indigènes. Quelques kilomètres seulement les séparent l’une
de l’autre.
Sur les 100 premiers kilomètres de son cours environ, la Gambie suit
une direction générale ouest-est. Elle oblique alors brusquement au
nord, et suit cette direction jusqu’au gué de Tomborocoto. Là,
son cours s’infléchit tout à coup vers l’ouest, et elle se
dirige dans ce sens jusqu’à l’embouchure.
Le régime de ses eaux est celui de tous les grands fleuves de
la côte occidentale d’Afrique. Comme le Sénégal et le Niger,
elle présente dans le cours de la même année des différences
considérables de niveau. Dans sa partie moyenne, celui-ci varie,
en quelques mois, de 12 à 15 mètres, du moment où il est le plus
bas à celui où il est le plus élevé. Pendant l’hivernage,
la Gambie est un fleuve majestueux aux eaux bourbeuses, et dont le
courant est excessivement rapide. Sa largeur est alors quadruplée. En
maintes régions, elle déborde, et, comme le Nil, fertilise les
terrains avoisinants. Mais, dès que cessent les pluies, elle
rentre rapidement dans son lit et, à la fin de la saison sèche,
elle laisse à découvert les barrages qui obstruent son cours,
et de nombreux bancs de sable qui, en maints endroits, forment son
lit. Il n’y a pas alors, à proprement parler, de biefs véritables,
car il est peu de régions où la profondeur soit uniforme.
La Gambie reçoit un grand nombre d’affluents, si nous pouvons
appeler ainsi les marigots qui l’alimentent. Sur sa rive droite,
nous ne trouvons, à proprement parler, qu’un seul cours d’eau
qui mérite réellement le nom de rivière, parce qu’il a une
source qui lui est propre : c’est la rivière _Oundou_. Vu leur
importance, on pourrait également donner ce nom au _Niocolo-Koba_
qui arrose le Badon et le pays de Gamon, au _Balé_ qui coule
dans le Tenda et au _Sandougou_, qui sépare le pays de ce nom du
Niani. Mais ces cours d’eau n’ont pas d’origine première
véritable. Ils ne sont uniquement formés que par les nombreux
marigots qui leur apportent les eaux de pluies et d’infiltration
des contrées à travers lesquelles ils coulent. Quant aux marigots
proprement dits qui se jettent dans la Gambie, sur sa rive droite,
ils sont innombrables, et il serait fastidieux d’en donner ici
une énumération complète. Sur sa rive gauche, elle ne reçoit
qu’une seule rivière également, c’est le _Koulontou_, que les
Anglais désignent sous le nom de _Rivière Grey_. Elle descend du
versant ouest du contrefort du Fouta-Djallon, dont nous avons parlé
plus haut. C’est une jolie petite rivière qui, dans la dernière
partie de son cours, sépare le Kantora du pays de Damantan. Beaucoup
de marigots sont aussi tributaires de la Gambie de ce côté.
On ne saurait, en réalité, donner aux marigots le nom
d’affluents. Le régime de leurs eaux diffère, en effet, absolument
de celui des cours d’eaux que l’on a l’habitude de désigner
ainsi. Pendant l’hivernage, ils reçoivent le trop-plein des eaux du
fleuve. Leur courant est alors dirigé du fleuve vers l’intérieur
des terres. Pendant la saison sèche, en revanche, ils se déversent
dans le fleuve ou rivière au bassin duquel ils appartiennent. Leur
courant est alors dirigé en sens contraire du précédent. Une petite
levée de terre ou de sable, suivant les régions, se forme peu à peu
à leur embouchure. C’est un véritable barrage qui ne tarde pas à
devenir assez élevé pour arrêter complètement l’écoulement des
eaux. Il se forme ainsi dans tout leur cours, de distance en distance,
de véritables réservoirs où les eaux croupissent et finissent par
disparaître complètement, par évaporation, sous l’action de la
chaleur solaire, et quand les terrains environnants, complètement
desséchés, ne peuvent plus les alimenter.
Dans la dernière partie de son cours, les marigots que reçoit la
Gambie ne sont plus, à proprement parler, des marigots. Ce sont de
véritables _diverticula_ du fleuve que les Anglais désignent sous
le nom de _Creek_.
Depuis sa source jusqu’à son embouchure, les pays qu’arrose la
Gambie sont, sur la rive droite : le pays de _Labé_, le _Koïn_,
le _Gadaoundou_, le _Sangala_, le _Gounianta_, le _Dentilia_,
le _Badon_, le _Gamon_, le _Tenda_, l’_Ouli_, le _Sandougou_,
le _Niani_, le _Badibou_ et le _Bar_. Sur sa rive gauche, nous
trouvons : le _Labé_, le _Yambéring_, le _Tamgué_, le _Sabé_,
le _Niocolo_, le _Coniaguié_, le _Bassaré_, le _Damantan_, le
_Kantora_, le _Fouladougou_, le _Guimara_, le _Diara_, le _Kian_ et le
_Combo_. La population de ces différents pays peut s’élever à un
total d’environ 400,000 habitants, dont 60,000 à peine résident
sur le territoire anglais. Partout, sauf dans le Gamon, le Badon,
le Damantan et le Kantora, les rives du fleuve sont éminemment
fertiles et peuvent être cultivées avec profit.
D’après l’énumération qui précède, il est facile de se
rendre un compte exact de l’immense superficie du bassin de ce
grand fleuve africain. Qu’il nous suffise de dire que ses limites
extrêmes sont : au nord, le 13° 50′ ; au sud, le 11° 30′ de
latitude nord ; à l’est, le 13° 55′ ; à l’ouest, le 19°
12′ de longitude ouest.
A l’époque des basses eaux, le fleuve est navigable pour les
grands vapeurs jusqu’à l’île de Mac-Carthy. De ce point, les
navires de faible tirant d’eau peuvent remonter en toutes saisons
jusqu’au barrage de _Kokonko-Taloto_ ; au-dessus, on ne peut guère,
du moins pendant la saison sèche, y faire circuler que des chalands
en bois et à fond plat et des pirogues indigènes. L’entrée de
son estuaire est beaucoup moins dangereuse que celle du Sénégal. La
mer y est meilleure et surtout plus profonde. Les navires calant
3 mètres, par exemple, peuvent, en toutes saisons, venir mouiller
devant Bathurst, et là on ne trouve pas moins de 20 mètres de fond
au pied même des appontements des maisons de commerce.
La constitution géologique du sol du bassin de la Gambie diffère
peu de celle des autres parties du Soudan français. D’une
façon générale, on peut dire qu’il appartient tout entier à la
période secondaire[1]. Certes, en maints endroits, on pourra signaler
l’existence d’épaisses couches d’alluvions, mais le squelette,
l’ossature elle-même de tout le pays se rattache absolument à
cet âge géologique. Du reste, les roches qui la forment ne peuvent
laisser aucun doute à ce sujet. On n’y rencontre guère, en effet,
que des grès, des quartz simples ou ferrugineux et des schistes
de toutes variétés, ardoisiers, lamelleux et micacés. Dans les
vallées, la croûte terrestre est formée d’argiles compactes
résultant de la désagrégation des roches qui composent le
terrain ardoisier et, sur les plateaux, c’est la latérite qui
domine. Partout où l’on rencontre ce dernier terrain, le sol est
d’une surprenante fertilité, et les indigènes en connaissent si
bien la richesse que c’est là, de préférence, qu’ils cultivent
les arachides, le mil, le maïs, etc., etc., qui forment la base
de leur nourriture. Les bords du fleuve et des marigots, sont, en
général, couverts d’alluvions récentes qui sont transformées
en belles rizières pendant la saison des pluies. En fait, la
masse d’eau souterraine se trouve, suivant les régions, à des
profondeurs variables. Sur ces plateaux, il faut parfois descendre
jusqu’à 30 et 40 mètres pour la trouver, et dans ces plaines il
n’est pas rare de la rencontrer à 1m50 au maximum. L’eau du
fleuve et de la plupart des marigots est d’excellente qualité,
ne contient aucun principe nuisible et est propre à tous les usages
domestiques. Celle des puits présente souvent un aspect laiteux
et contient en abondance des matières terreuses en suspension. Il
suffit de la laisser reposer et de décanter ensuite pour avoir une
eau absolument claire, limpide et potable.
L’orographie du bassin de la Gambie est des plus simples. L’aspect
général de cette région est plat à l’ouest et montagneux au
sud-est. Sauf en ce qui concerne le contrefort nord du Fouta-Djallon,
il n’y a pas, pour ainsi dire, de système orographique bien
déterminé. Les marigots et le fleuve lui-même, à partir du
gué de Tomborocoto, coulent généralement entre deux rangées
de collines parallèles dont la hauteur ne dépasse pas 60 à 70
mètres. Les collines qui forment les lignes de partage des eaux qui
le séparent des bassins de la Falémé à l’est, du Saloum et du
Sénégal au nord, et de la Casamance et du Rio-Grande au sud, sont à
peine marquées et, en maints endroits, ces différentes régions se
confondent et empiètent l’une sur l’autre. Enfin, on y rencontre
fréquemment de ces petites collines isolées qui ne se rattachent
à aucune chaîne, à aucun système et qui, selon toute apparence,
ont été formées par les dépôts que les eaux ont laissés en
se retirant à l’époque où cette contrée a dû émerger. Leur
longueur ne dépasse pas 8 à 10 kilomètres, leur hauteur 40 à 50
mètres, et leur forme rappelle celle des buttes de nos champs de tir.
Le bassin de la Gambie appartient tout entier aux climats tropicaux
par excellence. Sauf, toutefois, dans les régions qui avoisinent
les massifs montagneux du contrefort nord du Fouta-Djallon, il est
d’une remarquable insalubrité. La température y est naturellement
élevée, surtout pendant la saison chaude. Pendant l’hivernage,
au contraire, le thermomètre ne monte jamais bien haut. Il ne
dépasse guère 30 à 32 degrés centigrades. Mais l’atmosphère
y est absolument saturée d’humidité et d’électricité. Aussi
cette saison y est-elle des plus pénibles à supporter, et c’est
à cette époque de l’année que les Européens y sont le plus
éprouvés. L’hivernage y est précoce et les premières pluies
apparaissent au commencement de mai. Elles sont toujours très
abondantes et durent jusqu’au mois de novembre. Les vents du
sud-ouest règnent pendant toute cette saison. Durant la période
sèche, au contraire, de novembre à mai, soufflent les vents
brûlants d’est et de nord-est. A cette époque, le rayonnement
nocturne est tel que, pendant les mois de novembre, décembre et
janvier, il n’est pas rare de voir le thermomètre descendre
parfois jusqu’à 10 degrés au-dessus de zéro et même plus
bas. On comprend combien de semblables variations sont pernicieuses
à la santé. De plus, la constitution géologique du sol contribue
puissamment à augmenter l’insalubrité. Enfin, les nombreux marais
et l’imperméabilité du sous-sol qui ne permet pas aux eaux de
s’écouler en font un des pays les plus malsains du globe.
A l’exception de sa partie la plus septentrionale, qui est
absolument stérile, aride, inculte et inhabitée, le bassin de la
Gambie peut être, au point de vue botanique, rangé tout entier dans
cette zone intermédiaire qui sépare les steppes soudaniennes et
sénégalaises des régions tropicales et à végétation luxuriante
qui forment notre colonie des Rivières du Sud. On peut aisément,
d’après ce que nous venons de dire, se faire une idée générale
de ce que peut être la flore de ces vastes contrées. A peu de
différence près, nous trouvons dans les terrains limitrophes de la
rive droite du fleuve les essences qui caractérisent le Sénégal
et le Soudan français, et, dans les pays qui avoisinent la rive
gauche, les végétaux propres aux climats chauds et humides des
tropiques. Là, l’exploitation des richesses botaniques ne donnera
jamais que de piètres résultats. Ici, au contraire, elle peut
être éminemment rémunératrice.
Afin d’apporter plus de clarté à cette exposition, nous avons cru
devoir adopter une classification basée surtout sur l’emploi que
font les indigènes de ces végétaux, tout en ayant soin d’indiquer
à quoi ils pourraient également nous être utiles.
I. — =Plantes alimentaires.=
Les végétaux qui entrent dans l’alimentation des indigènes
qui habitent le bassin de la Gambie sont excessivement nombreux,
et beaucoup d’entre eux ne sont pas à dédaigner même pour des
palais européens. Nous citerons en première ligne le _Mil_.
Le _Mil_ (_Sorghum vulgare_, Pers) forme au Sénégal, au Soudan, en
un mot dans la plupart des régions de l’Afrique tropicale, la base
de l’alimentation des indigènes et de leurs bestiaux. C’est une
graminée de haute stature dont la tige atteint parfois en certaines
régions 3 et 4 mètres de hauteur. Il croît, de préférence, dans
les climats chauds, là où les deux saisons sèche et pluvieuse
sont parfaitement tranchées. Il demande un sol assez fertile et
riche surtout en nitrate de potasse.
Son grain est généralement petit, rond. Il est enveloppé de
deux écailles coriaces, résistantes, difficiles à séparer et de
couleur tantôt noirâtre, tantôt rouge foncé.
On le sème au commencement de la saison des pluies, vers la fin de
mai, dans les premiers jours de juin. La récolte se fait pendant
la saison sèche, aux mois de novembre et décembre.
Les terrains destinés à sa culture demandent peu de
préparation. Les indigènes se contentent d’enlever les mauvaises
herbes et de les brûler sur place. Ils en répandent les cendres sur
les terrains destinés à être ensemencés et placent environ huit à
dix graines par trou. Ces trous, profonds de 8 à 10 centimètres au
plus, sont distants les uns des autres de 30 à 40 centimètres. La
graine enfouie est ensuite légèrement recouverte de terre. Dans
certaines régions, comme à Damantan, au Niocolo, etc., etc., les
cultivateurs ne s’en tiennent pas à ces procédés primitifs et
forment de véritables sillons, sans doute dans un but d’irrigation,
afin de permettre à l’eau des pluies de séjourner plus longtemps
au pied de la plante.
J’ai remarqué, en effet, que ce mode de culture était surtout
employé dans les régions sèches, pauvres en marigots, et dans
lesquelles on ne peut compter que sur l’eau du ciel pour fertiliser
le sol.
Le rendement donné par le mil est considérable. Il est d’environ
une tonne et demie par hectare, et sa valeur vénale est de 10
francs à peu près les 100 kilog. Dans la Haute-Gambie, tout le
mil récolté est consommé sur place.
Il y existe certaines régions, comme le Sandougou et le Niani,
dans lesquelles on en fait deux récoltes par an, la première
dans les terrains élevés, et la seconde sur les berges du fleuve
et des marigots, lorsque l’inondation a cessé et que les eaux
sont rentrées dans leur lit. Le sorgho croît alors, grâce à
l’humidité que le sol a conservée. Mais, en tous cas, cette
seconde récolte est bien moins fructueuse que la première.
En général, le mil n’a qu’une panicule ; mais il n’est pas
rare de voir des tiges en porter trois ou quatre. Cela se produit
surtout dans les années très pluvieuses. Mais alors ces pousses
secondaires sont petites et produisent peu.
Les feuilles sont longues et assez larges. Vertes, elles forment un
aliment précieux pour les animaux, et sèches, elles sont surtout
recherchées par les chèvres et les moutons. Les bœufs, animaux
délicats, n’en mangent que fort peu dans le second cas. Il en
est de même pour les chevaux.
Le diamètre d’une tige de mil, pris à partie moyenne, varie
entre 2 et 3 centimètres et demi.
On distingue deux sortes de sorghos ou mils : le _gros_ et le
_petit_. Elles se subdivisent à leur tour en un nombre infini de
variétés portant chacune un nom indigène particulier et qui se
distinguent les unes à la forme et les autres à la couleur de
leurs grains.
Les variétés de gros mil les plus communes dans la Haute-Gambie
sont : le _gadiaba_, le _guessékélé_, le _baciba_, le
_hamariboubou_, le _madio_.
Le _gadiaba_ demande des terrains argileux comme, du reste, toutes
les variétés de gros mil. Sa tige est très élevée. Les axes de
ses panicules sont très longs et très nombreux. Ils portent à
leur extrémité libre une graine de la grosseur d’un pois dont
l’enveloppe est noirâtre.
Le _guessékélé_ est cultivé un peu partout. Il ressemble beaucoup
comme port au gadiaba ; mais il en diffère par ses panicules dont les
axes sont peu fournis et beaucoup plus longs. Sa graine dépourvue
de son enveloppe, moins noire que celle du précédent, est d’un
beau blanc nacré. C’est le _mil nacré_, très recherché pour
les animaux. Il est tendre et se broie facilement.
Le _baciba_ a le même aspect que les précédents, mais ses feuilles
sont plus courtes et plus larges. Ses panicules sont relativement
courtes et leurs axes moins longs que ceux des variétés dont nous
venons de parler. La couleur de ses grains est rouge, ainsi, du
reste, que les détritus que donne la préparation de sa farine. Il
est surtout employé par les indigènes pour la fabrication de leur
couscouss. Son grain très dur est difficilement broyé par les
animaux. Aussi doit-on éviter de l’employer pour leur alimentation
à l’exclusion des autres, car il peut parfois déterminer de
graves occlusions intestinales. Il importe de ne pas le confondre
avec le _mil rouge de Sierra-Leone_, qui est une autre variété
tout aussi mauvaise pour les chevaux.
Le _hamariboubou_ diffère des précédents par sa panicule dont
les axes sont excessivement courts, ce qui la fait ressembler à un
véritable pain de sucre. La taille de la plante ne dépasse jamais
1m50 à 2 mètres, et ses grains sont enveloppés par une pellicule
de couleur roussâtre caractéristique. Le rendement de ce mil est
considérable. C’est la plus productive de toutes les variétés.
Le _madio_ est la seule espèce de gros mil dont la panicule porte des
axes si rapprochés et si courts qu’on pourrait la confondre avec un
véritable épi. Il ressemble comme forme au millet que nous donnons
en France aux oiseaux. Arrivé à maturité, les panicules ont une
couleur brunâtre caractéristique. Leur longueur est d’environ
30 à 35 centimètres. Il n’en vient généralement qu’une
seule à l’extrémité de la tige dont la hauteur ne dépasse
pas deux mètres. Les feuilles sont longues et très étroites en
forme de fer de lance. Une des enveloppes de la graine se termine,
à son extrémité libre, par un filament de plusieurs centimètres
(5 ou 6) de longueur qui tombe à maturité. La graine, dépourvue
de ses enveloppes, qui sont moitié blanches et noires, a une belle
couleur d’un blanc mat. On le récolte un des premiers.
Les variétés de petit mil les plus communes dans la Haute-Gambie
sont : le _souna_, le _sanio_, le _n’guéné_.
Le _souna_ est, de toutes les variétés de mil, celle qui arrive le
plus rapidement à maturité. Semé en juillet, on peut le récolter
en septembre et en octobre. Sa tige est de petite taille. Ses
feuilles, très étroites et très longues, sont peu nombreuses,
huit ou dix au maximum par pied. Sa panicule est relativement
longue, 30 à 35 centimètres environ, et ses axes sont si courts
que son diamètre à la partie moyenne ne dépasse pas 1 centimètre
et demi. Contrairement au madio, l’enveloppe de sa graine ne se
termine pas en filament. La graine, très petite, égale en grosseur
la moitié de celle du gros mil. Elle est d’un blanc mat et est
très difficile à décortiquer. Sa farine donne à la cuisson un
couscouss fort apprécié.
Le _sanio_ ressemble beaucoup à ce dernier. Par exemple, il ne mûrit
que longtemps après lui, vers le milieu de novembre. Quand il est
mûr, ses panicules diffèrent de celles du souna par leur couleur
vert glauque qui permet de ne pas les confondre. L’enveloppe de
ses graines est aussi légèrement verte. Il est de petite taille,
et ses feuilles, au lieu de retomber comme celles des autres mils,
sont presque droites, fortement engainantes à la base et presque
appliquées contre la tige.
Le _n’guéné_ pourrait presque être considéré comme une
variété intermédiaire entre le gros mil et le petit mil. Il a
l’aspect du sanio, mais ses graines sont plus volumineuses, sans
égaler toutefois la grosseur de celles du gros mil. Il arrive à
maturité complète de fin octobre à fin novembre. Quand il est mûr,
ses graines se détachent facilement. Aussi le cueille-t-on avant
qu’il soit arrivé à maturité complète et le fait-on sécher
en tas de forme cubique dressés sur des piquets qui soutiennent
des nattes et qui sont fixés sur une aire bien battue et enduite
au préalable de bouse de vache délayée dans une petite quantité
d’eau.
Mentionnons encore une variété intermédiaire entre le gros et le
petit mil. C’est le _tiokandé_. Cette variété est très sucrée
et peu cultivée. Elle est peu appréciée pour le couscouss. Mais
je crois qu’il serait bon d’en favoriser le développement et
la propagation : car elle pourrait être utilisée avec profit
pour la fabrication d’un alcool qui a été reconnu être de
bonne nature. C’est avec de la farine de tiokandé que, dans les
pays mandingues, on confectionne, le dernier jour de l’année,
pour la fête des captifs (_Dionsali_), les friandises, boulettes
et galettes que l’on distribue ce jour-là aux enfants.
Il existe enfin une dernière variété de mil assez commune dans
le Niani, le nord du Ouli et du Sandougou, le Tenda et le pays
de Gamon. C’est le _bakat_ ou _mil des oiseaux_, qui croît à
l’état sauvage et ressemble au millet de France. Les indigènes
n’en font guère usage que lorsque le mil cultivé vient à manquer.
Toutes ces variétés de mil servent à la nourriture des
indigènes. Sauf le mil rouge, toutes pourraient être également
employées dans l’alimentation des animaux. Mais nous croyons
préférable de n’avoir recours qu’au gros mil. Il se broie,
en effet, aisément et se digère bien. Il n’en est pas de même
du petit mil. Ses grains sont parfois trop petits pour être saisis
sous les arcades dentaires ; ils glissent, sans être broyés, dans
le pharynx et l’animal les avale, en majeure partie, entiers. De
ce fait, ils se digèrent mal, et la bête se nourrit peu. Nous
avons vu des animaux chez lesquels l’usage exclusif du petit mil
déterminait parfois des diarrhées qui disparaissaient dès qu’on
en supprimait l’emploi. Pour se bien nourrir, un cheval doit,
en temps ordinaire, consommer de 4 à 5 kilog. de mil par jour.
La paille des panicules constitue également un excellent aliment
dont les chevaux, bœufs, chèvres, moutons, sont particulièrement
friands. Mais elle est loin d’égaler en principes nutritifs la
paille d’arachides.
Les indigènes consomment les grains de mil sous quatre formes
différentes : en entier, crus ou bouillis, concassés (c’est le
_sankalé_) ou bien transformés en farine.
Rarement ils les mangent crus. Ils n’en font guère usage sous
cette forme que lorsqu’il est vert et pendant les longues routes
quand ils sont pressés par la faim. De même, il est peu fréquent
qu’ils les mangent simplement bouillis avec leur écorce. Ils
préfèrent surtout le sankalé et la farine.
Pour préparer le _sankalé_, les grains de mil sont placés dans
un mortier spécial que tout le monde connaît. On y ajoute un peu
d’eau simplement pour les mouiller légèrement. Puis, à l’aide
d’un pilon manié de haut en bas, on les écrase et on les réduit
en fragments de la grosseur d’une tête d’épingle environ. Cette
opération terminée, le sankalé est vanné à l’air libre pour
le débarrasser des parcelles de son écorce qui lui donneraient un
goût astringent peu agréable. Il est ensuite mis à sécher au
soleil pendant quelques heures et cuit ensuite, soit à la vapeur
d’eau, soit à l’étuvée. On le mange alors avec de la viande
ou du poisson et une sauce relevée dans laquelle entre souvent
une décoction mucilagineuse de feuilles de baobab destinée à
en masquer l’astringence. Le sankalé se conserve peu de temps ;
il prend rapidement, au bout de trois jours à peu près, une odeur
rance qui le rend impropre à la consommation.
La farine demande une préparation plus longue et plus délicate. Elle
se prépare de la même façon que le sankalé, et l’appareil dont
on se sert, un mortier et un pilon, est le même. Mais l’opération
doit être continuée jusqu’à ce que les grains soient réduits en
poudre absolument impalpable. Quand ce résultat a été obtenu, le
produit est versé soit dans une calebasse, soit dans des corbeilles
finement tressées. On leur imprime une sorte de mouvement circulaire
qui a pour but de faire venir à la surface les résidus et les
fragments mal pulvérisés. On les enlève à la main ; ces déchets
sont donnés au bétail et à la volaille et souvent consommés par
les indigènes eux-mêmes en temps de disette. La farine obtenue ainsi
est de couleur café au lait clair, douce au toucher, hygrométrique,
avec tendance à se pelotonner. Elle dégage rapidement une forte
odeur d’huile rance. Cuite à l’étuvée ou à la vapeur, elle est
mangée sous forme de bouillie, de galettes ou de boulettes avec de la
viande ou du poisson et une sauce très relevée. Séchée au soleil,
elle constitue un couscouss précieux pendant les longues marches.
Le mil est relativement assez riche en matières azotées. Malgré
cela, il ne constitue pas un aliment très nourrissant ; aussi les
indigènes en consomment-ils de grandes quantités pour arriver à
satisfaire leur faim.
Les Malinkés et les Bambaras confectionnent avec le mil une sorte de
boisson fermentée, légèrement alcoolique, qu’ils nomment _dolo_,
et pour laquelle ils ont un penchant tout particulier. Cette bière
a un petit goût aigrelet qui est loin d’être désagréable,
et l’Européen appelé à vivre dans ces régions s’y habitue
rapidement. Prise en petite quantité, elle est rafraîchissante,
mais elle finit par occasionner des gastrites et des dyspepsies
quand on en fait un usage prolongé. Ces affections disparaissent
dès que l’on cesse d’en boire. Mélangé avec du miel, le dolo
forme un hydromel très apprécié des Bambaras du Bélédougou.
Les cendres données par les tiges de mil sont remarquablement
blanches et fines. Elles renferment une notable quantité de nitrate
de potasse.
Des feuilles et des tiges de certaines variétés, le baciba et
le guessékélé par exemple, les forgerons retirent, je ne sais
trop par quel procédé, une belle couleur rouge vineux qui leur
sert à teindre les pailles avec lesquelles ils tressent leurs
corbeilles, leurs chapeaux et les paillassons destinés à couvrir
les calebasses. Avec la farine, on fait d’excellents barbottages
pour les chevaux. Quand nous aurons dit enfin que les tiges servent
dans la construction des cases et des palissades qui les entourent,
on comprendra aisément que le mil, vu ses usages multiples, soit
regardé, à juste titre, par les indigènes comme la plante la
plus précieuse.
On retire du mil une proportion relativement forte d’alcool de bonne
nature, sans aucun goût désagréable. C’est cette branche de notre
industrie qui pourrait l’utiliser avec le plus de profit. Mais il
faudrait pour cela que nos usines puissent en avoir toujours à leur
disposition en quantité suffisante. Or, la production, même dans
les pays d’origine, n’arrive que difficilement à satisfaire
la consommation. De plus, le prix d’achat sur place trop élevé,
le transport et les droits de douane viennent augmenter le prix de
revient dans de telles proportions qu’on ne peut songer, du moins
en France, à en faire une exploitation suivie. Ajoutons enfin que
le bas prix des alcools ne saurait permettre à nos fabricants
de lutter contre la concurrence étrangère et de réaliser des
bénéfices appréciables.
Voici, d’après E. Raoul, les résultats que donne l’analyse
des grains du _Sorghum vulgare_. Pour 100 parties, on trouve :
matières azotées, 9,18 ; amidon, 74,53 ; matières grasses, 1,93 ;
matières minérales, 1,69 ; eau, 12,70.
Le _Maïs_ (_Zea maïs_, L.) est cultivé dans le bassin de la
Gambie, comme dans les autres parties du Soudan français. Il en
existe deux variétés : le _maïs jaune à grains moyens_ et le
_maïs blanc_. Elles sont toutes les deux aussi estimées, mais les
champs de maïs sont loin d’avoir l’étendue et l’importance
des champs de mil. Le mil est l’aliment indispensable ; c’est la
manne quotidienne. Le maïs est, au contraire, un aliment de luxe,
bien moins estimé que le mil et le riz. Il n’en est pas moins
précieux, car de toutes les céréales c’est celle qui arrive la
première à maturité et qui, vers la fin de la saison des pluies,
permet au noir imprévoyant d’attendre la récolte du mil.
Le maïs demande une terre bien plus riche que le mil. C’est
pourquoi on ne le trouve qu’en quantité relativement peu
considérable, et on peut dire que la production de cette céréale
est à celle du mil comme 1 est à 50. Les indigènes le sèment, de
préférence, dans l’intérieur même des villages et aux alentours,
surtout dans les ruines, et partout où le terreau est assez abondant.
Les indigènes utilisent les jeunes tiges de maïs pour la nourriture
des animaux : bœufs, chevaux, moutons, chèvres. C’est un des
meilleurs fourrages du Soudan ; mais il serait mauvais, je crois,
d’en faire la nourriture exclusive des bestiaux, car il peut
parfois, surtout quand on en fait un usage trop copieux, déterminer
des coliques funestes.
Le grain est également employé pour les animaux et dans
l’alimentation des indigènes. A peine mûr, et lorsqu’il
vient d’être cueilli, il constitue un excellent aliment d’une
très facile digestion. Mais, lorsqu’il a été récolté depuis
plusieurs semaines déjà, il durcit très rapidement et devient
excessivement coriace. Aussi les animaux, les chevaux et les mulets
particulièrement, le broient-ils très difficilement et, par ce
fait même, le digèrent-ils mal. Le mieux, pour remédier à cet
inconvénient, est de le concasser avant de le leur donner. Ainsi
préparé, il constitue un aliment précieux et rapidement
assimilable.
Les indigènes consomment le maïs sous plusieurs formes. Quand il
est à peine mûr, ils en font griller légèrement au feu les épis
et en mangent les grains tels quels, en les détachant simplement
avec les dents. C’est, dans les villages, un véritable régal
pour les petits enfants, et, dans les longs voyages, un élément
précieux de ravitaillement par ce fait même que la préparation
en est facile et rapide. Secs, les grains sont concassés dans
le mortier à couscouss à l’aide du pilon, et mangés bouillis
avec de la viande ou du poisson et assaisonnés d’une sauce très
relevée. Réduits en farine, ils sont consommés sous forme de
bouillie cuite à la vapeur. Les propriétés rafraîchissantes
de la farine de maïs la font rechercher pour l’alimentation des
malades. Mélangée avec du lait, elle constitue la nourriture des
convalescents et des jeunes enfants.
Cette farine ne se conserve que peu de jours. Elle fermente rapidement
et doit être immédiatement consommée. Il en est de même du maïs
en grains, quand il est enfermé dans les greniers avant d’être
parfaitement sec.
Les Bambaras et les Malinkés fabriquent, avec le maïs, une sorte
de bière (dolo), qui est loin d’avoir les qualités de celle du
mil. Son goût est un peu fade et sa digestion plus difficile. Aussi
ne sert-on du maïs, pour cet usage, que lorsque le mil vient
à manquer.
Le rendement du maïs est un peu supérieur à celui du mil. Il
est à peu près de deux tonnes à l’hectare, quand la culture en
est faite dans de bonnes conditions et quand la saison lui a été
favorable. Sa valeur est environ de 10 francs les 100 kilog. Nous
pourrions répéter ici, à propos du maïs, ce que nous venons de
dire plus haut au sujet de l’emploi des sorghos pour la fabrication
des alcools. C’est pour les mêmes motifs que l’on est forcé de
renoncer à utiliser nos maïs de la côte occidentale d’Afrique
pour ce genre d’industrie.
Le _Riz_ (_Oryza sativa_, L.) est, dans tout le bassin de la Gambie,
l’objet de grandes cultures et de soins attentifs. Les rives du
fleuve, les bords des marigots et les marécages que laissent les
eaux en se retirant, sont aux environs des villages transformés en
rizières de bon rapport. La production, déjà très considérable,
pourrait être augmentée dans de notables proportions si les
habitants voulaient utiliser tous les terrains propres à cette
culture. Mais, pour le riz, ils procèdent absolument comme pour les
autres céréales, et ne sèment que ce qui leur est strictement
nécessaire pour leur consommation. C’est toujours la même
imprévoyance. Que, pour une cause quelconque, la récolte vienne
à manquer, c’est la famine !
Le riz ne demande que peu de soins. Le terrain et le climat sont
si favorables à sa culture que le rendement qu’il donne est
toujours considérable. Pour préparer le sol destiné aux semailles,
on se contente simplement de le débroussailler. On choisit, de
préférence, un terrain humide sur les bords du fleuve, des marais
et même dans le lit des marigots. A l’aide d’un bâton, on
sème le riz en faisant un trou dans lequel on place trois ou quatre
graines. Ces trous sont situés à environ 15 centimètres l’un
de l’autre. Dans certaines régions, on le sème simplement à la
volée et on recouvre les grains en piochant peu profondément le
sol. Tout ce travail est peu pénible. Aussi est-il généralement
exécuté par les femmes et les enfants. Les semis se font au
commencement des pluies, quand il est déjà tombé une certaine
quantité d’eau, vers la fin de juillet. L’inondation, qui
survient en août, fertilise la rizière et permet aux graines de se
bien développer. La récolte se fait en octobre et en novembre. Un
mois avant d’y procéder, on a bien soin d’enlever toutes les
mauvaises herbes, afin de lui permettre de bien mûrir.
La cueillette est faite brin par brin, et, de ce fait, demande un
temps assez long et une grande patience. On sait que cette qualité ne
manque pas aux noirs. Coupés à dix centimètres au-dessus du sol,
les épis, dont le chaume a une longueur d’environ vingt-cinq
centimètres, sont réunis en paquets assez volumineux, liés
fortement et mis à sécher sur le toit des cases. Ils sont rentrés
tous les soirs, afin de ne pas les exposer à la rosée de la nuit,
qui les altérerait sûrement et les ferait pourrir. Quand ils sont
bien secs, ils sont battus, et le grain destiné à la consommation
est enfermé dans des récipients en terre sèche placés dans les
cases elles-mêmes.
Pour procéder à la décortication, les grains sont pilés dans
un mortier à l’aide d’un pilon en bois dur. Ils sont ensuite
vannés et débarrassés ainsi de leurs enveloppes.
Les épis destinés aux semailles sont conservés avec leur chaume,
réunis et liés en paquets comme précédemment, et suspendus aux
bambous qui forment la charpente du toit de la case.
Le riz du Soudan, que l’on désigne généralement sur les marchés
sous le nom de _riz malinké_, pour ne pas le confondre avec le riz
Caroline et le riz de Cochinchine, que nous importons, est d’un
blanc légèrement grisâtre. Il présente de petites stries brunes,
qui sont évidemment dues à ce qu’il est mal décortiqué. Il
est plus dur que les autres riz et son goût est moins fade. Quand
il a été bouilli, ses grains sont poisseux et s’agglutinent
aisément. Cela est probablement dû au mucilage abondant qu’ils
contiennent. On le mange bouilli ou cuit à l’étuvée et mélangé
avec de la viande ou du poisson. Les indigènes lui préfèrent
le couscouss de mil, car ils prétendent que le riz ne les nourrit
pas autant.
La valeur commerciale du riz en Gambie est environ de 0 fr. 15 le
kilogramme, et le rendement moyen à peu près de 4,550 kilog. à
l’hectare. La production en est relativement si faible qu’il
est, à notre avis, absolument inutile que notre commerce et notre
industrie songent à tirer autrement que sur place un parti quelconque
de cette céréale.
La paille de riz forme un excellent fourrage dont tous les bestiaux
sont excessivement friands. Les indigènes s’en servent pour
fabriquer des chapeaux, des couvercles de calebasses et de petites
corbeilles qui sont loin de manquer d’originalité.
Sur les marchés, on se sert pour mesurer le mil, le riz, les
haricots, le sel, etc., etc., d’une mesure toute spéciale que
l’on désigne sous le nom de _moule_. Sa contenance varie suivant
les pays. Ainsi, le moule bambara vaut 2 kilog. environ ; le moule
malinké, en Gambie, 1 kilog. 800, et le moule toucouleur, dans le
Bondou, 1 kilog. 500.
_Le Fonio._ — On a souvent regardé le fonio comme une variété de
sorgho. Il n’en est rien. Cette confusion provient de ce que, dans
certaines régions, le Fouta sénégalais par exemple, les indigènes,
quand on leur demande les noms des différentes variétés de mil,
désignent l’une d’elles sous ce nom. Mais il ne faut pas s’y
tromper. Ce mot s’applique à deux plantes absolument différentes,
une variété de petit mil toucouleur et une autre céréale qui
n’a avec elle rien de commun.
Le fonio, proprement dit, n’est autre chose que le _Penicellaria
spicata_, Wild, que les Ouolofs appellent encore _dekkélé_. C’est
une graminée dont les proportions sont bien plus petites que celles
du sorgho. Sa tige a environ trente-cinq centimètres de hauteur,
cinquante au plus, à feuilles très étroites, relativement longues,
et dont la forme rappelle celle d’un fer de lance très effilé. Ses
graines sont très petites, de forme légèrement oblongue, très
nombreuses et groupées sur une inflorescence cylindrique en forme
d’épi très allongé. Elles sont plus nourrissantes que celles
du sorgho et servent à préparer un aliment très apprécié des
indigènes. Voici, du reste, à titre de renseignement, d’après
E. Raoul, l’analyse des graines de fonio. Pour cent parties, on
a : matières azotées, 10,84 ; amidon, 72,18 ; matières grasses,
3,01 ; matières minérales, 1,99 ; eau, 11,98.
La culture du fonio, très facile, ne demande pas une préparation
méticuleuse du terrain. Après avoir enlevé et brûlé les herbes
des champs que l’on veut ensemencer de fonio, les semis sont faits
à la volée. Un léger grattage du sol à l’aide d’une pioche _ad
hoc_ suffit pour recouvrir les semences. Ce travail peu pénible est
fait surtout par les femmes et les enfants. On sème cette céréale
au début de la saison des pluies, après les premières tornades,
vers le commencement de juillet, et la récolte se fait vers la fin
de novembre.
Les grains de fonio sont petits et de couleur légèrement brune. Mais
quand ils ont été décortiqués à l’aide du mortier et du pilon
à couscouss et débarrassés de leurs enveloppes, ils présentent
un aspect légèrement jaunâtre qui rappelle beaucoup celui de
la semoule, avec laquelle le fonio a, du reste, de grands points
de ressemblance.
Les indigènes préparent avec le fonio un couscouss qui jouit partout
d’une grande faveur. On le fait bouillir ou cuire à la vapeur
d’eau et on le mange avec de la viande ou du poisson et une sauce
très relevée. Il est considéré, par les noirs, comme la plante la
plus nourrissante. Il contient, en effet, une proportion relativement
considérable de matières azotées, 10 84 0/0 environ. Très
facile à préparer, il est, de ce fait, excessivement précieux
pour l’alimentation dans les expéditions. C’est le viatique
indispensable de tous les Dioulas et l’aliment que l’on emporte,
de préférence, pour les longs voyages et les longues chasses dans
la brousse. Il est, au préalable, bien décortiqué, bien pilé et
bien séché au soleil. Le voyageur en emplit sa peau de bouc et,
à l’étape, le fait cuire généralement dans une vieille boîte
de conserves qu’il porte habituellement attachée à la ceinture.
Le fonio est peu utilisé pour la nourriture des animaux, des chevaux
particulièrement. D’abord, il n’y en a jamais assez pour cela,
et, ensuite, il est assez difficilement digéré, ses grains étant
généralement mal broyés. On lui préfère de beaucoup le mil pour
cet usage.
La paille, très fine, constitue un excellent fourrage dont les
bestiaux sont très friands. Très hygrométrique, les Dioulas
s’en servent, après l’avoir légèrement mouillée, pour
emballer leurs kolas. Bien empaquetée dans des paniers _ad hoc_,
elle conserve son humidité pendant plusieurs jours. De ce fait, les
kolas ne se dessèchent pas et, pour les maintenir toujours frais,
il suffit d’asperger les ballots tous les quatre jours à peu près.
Le rendement du fonio est bien plus considérable que celui du mil
ou du riz. De toutes les céréales cultivées dans ces régions,
c’est celle qui produit le plus. Il donne environ 5,000 kilogrammes
à l’hectare. Sa valeur commerciale est à peu près de 20 francs
les 100 kilog. On en trouve, du reste, fort peu sur les marchés. La
récolte est consommée presque entièrement sur place.
_Le Diabéré._ — Le diabéré est une sorte d’aroïdée
très commune dans le Tenda, le Diaka, le Ouli, le Sandougou et
le Niani. Les Bambaras et les Sarracolés la nomment _diabéré_,
les Malinkés _diabéro_ et les Peulhs _oussoudié_. Elle croît,
de préférence, dans les endroits humides et à l’abri des rayons
du soleil. Elle aime une terre riche en humus. C’est pourquoi les
lougans de diabérés sont toujours situés à l’ombre des grands
arbres où la terre est plus fraîche et plus fertile du fait même du
terreau que forment les feuilles en y pourrissant. Nous avons été
assez heureux pour être le premier à étudier cette plante. Je
passe sous silence ses caractères botaniques, que le lecteur pourra
trouver en détail dans mon livre : _Dans la Haute-Gambie, voyage
d’exploration scientifique_. Je la dédie à mon excellent maître
et ami M. le professeur Heckel, en la nommant _Arum Heckeli_.
Sa racine est un tubercule de la grosseur du poing environ, d’un
brun noirâtre et ayant un peu la forme d’un oignon légèrement
allongé. Sur ce tubercule, viennent, quand la plante arrive à
maturité, douze ou quinze turions environ, dont les plus volumineux
atteignent tout au plus la grosseur d’un œuf. C’est la partie
comestible et qui sert à la reproduction. Leur forme est celle du
tubercule auquel ils adhèrent fortement. Leur couleur est aussi
la même. La chair de ces turions est blanche, fortement aqueuse
et compacte ; elle rappelle celle de la pomme de terre ou, plutôt,
de la patate. Leur odeur est légèrement vireuse.
Les semis de diabéré se font en juin et en juillet. Il suffit,
pour cela, de placer les turions dans un trou creusé dans la terre
à une profondeur d’environ dix à quinze centimètres. La récolte
se fait en décembre. Vers la fin d’octobre ou au commencement
de novembre, les habitants du Sandougou ont l’habitude de couper
les feuilles à une hauteur de dix centimètres du sol environ pour
faire grossir davantage les turions.
Le diabéré est un légume qui n’est pas à dédaigner,
même pour le palais délicat des Européens. Bouilli ou frit à
la poêle, il constitue un aliment d’un goût agréable. Je me
souviens en avoir mangé avec plaisir en ragoût avec du mouton. Les
indigènes le préfèrent bouilli, et dans certaines régions, le
Diaka, le Sandougou, le Tenda, par exemple, ils en font une grande
consommation. Dans ce dernier pays, surtout, on en consomme beaucoup,
et les habitants des pays voisins attribuent à l’abus qu’ils en
font la maladie de peau et les nombreux goîtres dont sont atteints
les Malinkés du Tenda.
_Tigalo N’galo_ ou _Niébé-Gherté._ — Il existe dans tout le
bassin de la Gambie une légumineuse qui peut être considérée
comme la plante qui forme la transition entre l’arachide (_Arachis
hypogæa_, L.) et le haricot (_Phasæolus vulgaris_, L.), avec
lesquels elle a des caractères communs. Du reste, les indigènes
lui ont donné un nom composé de ceux de ces deux plantes. Les
peuplades de race mandingue la nomment : _Tigalo N’galo_. Arachide,
en malinké, se dit _tigo_ ou _tiga_, suivant les régions. _N’galo_
est le nom d’un petit haricot très commun dans tout le Soudan. Les
peuplades d’origine peulhe la nomment : _Niébé-Gherté_. En peulh,
_niébé_ signifie haricot, et _gherté_ arachide.
Elle est très cultivée dans tout le Soudan, et ses graines
constituent un aliment recherché des indigènes et apprécié
des Européens eux-mêmes. Le port de cette légumineuse diffère
de celui de l’arachide et rappellerait plutôt celui de nos
haricots nains. On la sème au commencement de juin dans un
terrain bien préparé, et souvent aussi en bordure autour des
lougans de mil, maïs et arachides. Elle demande une humidité assez
prononcée et donne, vers le commencement de novembre, un fruit sec,
indéhiscent. Si on en brise la coque, il s’en échappe une graine
ronde, d’une blancheur nacrée et de la grosseur d’une noisette,
dont elle a un peu la forme. Cette graine est munie d’une enveloppe
épaisse, dure, coriace, et qui se détache à la cuisson. De blanche
qu’elle était, elle prend une couleur violacée très prononcée et
qui colore fortement le bouillon dans lequel on la fait cuire. Cette
enveloppe n’est pas comestible. On l’enlève dès qu’elle
n’adhère plus aux cotylédons, qui sont volumineux et très
savoureux. Les indigènes mangent les niébés-ghertés bouillis
et, dans nos postes, on en fait de bonnes purées et d’excellents
potages. Elle remplace avantageusement le haricot.