Le Secrétaire Général

Le secrétaire général apparaît sur le plateau pendant la répétition,

pour dire un mot au directeur. Si celui-ci est occupé à régler une

scène, il attend que le patron ait fini et semble suivre pendant

quelques instants le travail... C’est encore un sujet de déception pour

l’auteur, car il est rare que cet auditeur lui dise: «Ah! que c’est

beau!» Évidemment aussi, il est difficile d’apprécier une pièce sur

quelques répliques... Mais l’auteur comprend mal qu’on puisse approcher

de son chef-d’œuvre sans en être ébloui. Sa pièce est une pièce de drap

d’or, dont chaque échantillon doit susciter une admiration impossible à

taire.

Au fond, bien que le secrétaire général soit un homme de lettres, les

pièces jouées sur ce théâtre ne l’intéressent pas. Il dit bien à

l’auteur: «Je n’ai pu assister à la lecture, mais je vous applaudirai à

la générale.» Ce n’est pas vrai. Il sera encore au contrôle une

demi-heure après le lever du rideau, d’abord parce que c’est dans ses

attributions et ensuite parce qu’il aime mieux ça.

Quelques jours avant le grand jour, il a déclaré qu’il était accablé de

demandes de places et que le théâtre était trop petit de moitié. «Ah!

vous pouvez dire que votre pièce est attendue!», telle est la phrase

qu’il sert invariablement à tous les auteurs, cependant que ceux-ci se

lamentent parce que les annonces ont été mal faites et que le grand

événement leur semble rester inaperçu... Tout à l’heure encore, en

venant à pied au théâtre, l’auteur a croisé des passants uniquement

occupés de leurs affaires, et des boutiquiers qui causaient sur le pas

de leur porte de toute autre chose que du fait historique en

préparation.

Le secrétaire a remis à l’auteur un paquet considérable pour son service

de première et de générale... L’auteur dit à peine merci, car il sait ce

que contient cet énorme pli: quelques rares fauteuils d’orchestre, des

balcons de troisième rang de côté, pour des personnes presbytes qui

n’ont pas peur du torticolis, et des places de foyer et de troisième

galerie pour ceux des amis d’enfance, fournisseurs et petits créanciers

qui ne sont pas sujets au vertige.

L’auteur aborde le secrétaire dans son bureau et, selon son tempérament,

hurle ou gémit... Le secrétaire, pour toute réponse, lui montre la

feuille de générale toute noircie de noms. Il énumère les servitudes du

théâtre, les bailleurs de fonds, la vieille propriétaire de

quatre-vingt-onze ans, la longue (et lourde) chaîne des sous-locataires,

les avocats, avoués, marchands d’autos de la maison... Le secrétaire

répète une fois de plus que son métier est infernal... Pourquoi n’en

change-t-il pas? L’attrait du pouvoir compenserait-il ce dur martyre?

L’auteur reverra le secrétaire général quelques semaines plus tard, le

jour où, les recettes flanchant, on a mis une autre pièce en lecture.

L’auteur voudrait que personne ne se doutât de ce cataclysme qui le

déshonore... Mais, fatalement, dans la semaine, les journaux insèrent

une petite note, louant la prévoyance de ce directeur, qui, malgré les

formidables recettes de la pièce en cours, pense à monter un autre

ouvrage... pour un avenir très éloigné... L’auteur est arrivé au

théâtre, écumant ou lamentable, toujours selon son tempérament... Mais

personne ne sait qui a fait passer cette note. Tous ceux que le

malheureux interroge répondent avec de délicieux visages de fillettes

innocentes.

Si l’auteur est navré et humilié, c’est à cause de ses amis qui

croyaient, s’imagine-t-il, que son œuvre était partie pour une longue

carrière. Il a tort de s’en faire sur ce point. Depuis la générale, les

amis ont une idée bien arrêtée, et leur seule surprise est que la pièce

ait pu aller jusque-là.

Édouard Audoir, rédacteur à l’“Espoir”

_C’est la veille de la générale, on répète le deux dans le décor du un.

Omer, le grand premier rôle, est agité. Sur une observation de l’auteur,

il s’asseoit et boude._

LE DIRECTEUR.--Omer, allons! pas de nervosité...

OMER.--On s’énerverait à moins. Voilà trois semaines que nous répétons

la scène dans un sentiment qu’on n’a pas changé. La veille de la

répétition, il faut tout chambarder.

L’AUTEUR.--Il ne s’agit pas de tout chambarder; c’est une nuance que

j’indique. C’est trois fois rien...

LE DIRECTEUR.--Alors si ce n’est rien, laissez-le tranquille.

L’AUTEUR, _se montant_.--J’ai le droit de parler ici autant et plus que

n’importe qui.

LE DIRECTEUR.--Eh bien! parlez, mon vieux, parlez tant qu’il vous

plaira! _Il quitte le devant de la scène et va s’entretenir avec

l’administrateur qui est au fond du plateau. Il affecte une grande

indifférence. L’auteur s’en va d’un autre côté. Il voit tout à coup

devant lui un gros petit jeune homme blond._

ÉDOUARD AUDOIR.--Maître, je suis M. Édouard Audoir, rédacteur à

l’_Espoir_. M. Carbignac, notre directeur, tient particulièrement à vous

être agréable et m’a recommandé de vous faire un long article

d’avant-première.

L’AUTEUR.--Excusez-moi, je suis en pleine répétition.

ÉDOUARD AUDOIR.--J’attendrai, maître, j’attendrai.

L’AUTEUR, _revenu à l’avant-scène, aux artistes, d’une voix un peu

étranglée_.--Alors reprenons. (_A Omer._) Joue la scène comme tu la

sens.

OMER.--Ah! maintenant, je ne la sens plus du tout. (_Sans s’adresser à

l’auteur._) C’est vrai qu’on a besoin de tout son sang-froid. C’est tout

de même nous qui paraissons en scène et qui payons de notre personne. On

devrait bien ne pas nous troubler quelques heures avant la générale.

L’AUTEUR, _avec un grand effort de bonhomie_.--Allons, allons, que tout

soit oublié, reprenons.

_Omer et sa partenaire reprennent la scène, d’abord avec une fatigue

volontaire; peu à peu, ils se laissent gagner par le jeu et ils

recommencent à «en mettre». Tout a l’air de s’arranger quand le

directeur revient brusquement à l’avant-scène._

LE DIRECTEUR, _vif_.--Tout ça n’est pas du travail. Nous perdons notre

temps. (_Autoritaire._) On ne répétera plus. La pièce passera demain

telle qu’elle est.

L’AUTEUR.--Il faut pourtant revoir cette scène qui n’est pas sue.

LE DIRECTEUR.--J’ai dit qu’on ne répétait plus.

L’AUTEUR, _sentant la nécessité d’un sacrifice humain_.--Je m’en vais.

Travaillez tout seul. On ne me reprochera plus de gêner le travail. (_Il

va dans le fond et tombe sur Édouard Audoir qu’il ne reconnaît pas._)

ÉDOUARD AUDOIR.--Édouard Audoir, rédacteur à l’_Espoir_. Maître,

pourrais-je vous interroger?

L’AUTEUR.--Je vous en prie, après la répétition.

ÉDOUARD AUDOIR.--C’est que la copie du courrier doit être donnée avant

sept heures à l’imprimerie...

(_L’Auteur se résigne et Édouard Audoir tire son carnet._)

LE DIRECTEUR, _à l’Auteur_.--Est-ce que vous leur avez donné le mot de

sortie pour Claire?

L’AUTEUR, _redescendant à l’avant-scène en essayant de mettre le plus de

dignité possible dans son oubli des injures_.--Je l’ai donné hier à

Madorec.

MADOREC, _le régisseur, apportant le manuscrit_.--Voilà.

LE DIRECTEUR.--C’est ça le mot de sortie?

L’AUTEUR.--Eh bien! il est suffisant. Et je crois que ce sera un effet.

LE DIRECTEUR.--Bon, bon, si vous le croyez c’est déjà quelque chose. Et

d’ailleurs nous n’avons plus le temps d’en trouver un autre pour demain.

Enchaînons pour la sortie et dites votre mot.

(_Claire dit son mot de sortie. L’auteur fait entendre un petit

grognement d’approbation._)

LE DIRECTEUR, _d’une voix profonde_.--Il vaut mieux qu’elle sorte sans

rien dire.

L’AUTEUR.--C’est vous qui avez demandé un mot de sortie?

LE DIRECTEUR.--Je n’ai pas demandé celui-là. Mes enfants, répétons,

répétons. La scène des deux hommes... Est-ce qu’on a fait des coupures?

L’AUTEUR.--J’ai pensé, je crois qu’il serait dangereux de faire des

coupures franches.

LE DIRECTEUR, _avec une résignation bien ostensible_.--Bon, bon, disons

tout le texte, tout le texte.

L’AUTEUR.--Il vaut mieux qu’il y ait une petite longueur et ne pas

risquer d’être obscur.

LE DIRECTEUR.--Voulez-vous être bien gentil, laissez-nous donc

travailler.

L’AUTEUR, _se rebiffant_.--Que je vous laisse travailler!

LE DIRECTEUR.--Eh bien! oui, nous passons demain. Vas-y Omer, vas-y

Sénéchal. Toute votre scène, toute votre scène, sans en perdre un mot...

L’AUTEUR.--C’est intolérable, je m’en vais...

LE DIRECTEUR.--Adieu.

_L’auteur irrité passe dans la salle sans savoir exactement où il veut

aller. Il suit un couloir, monte un étage, puis deux étages, puis arrive

dans le foyer des deuxièmes galeries, et, en se retournant, aperçoit

Édouard Audoir._

L’AUTEUR, _au sortir d’un rêve_.--Qu’est-ce que c’est?

ÉDOUARD AUDOIR.--Édouard Audoir, rédacteur à l’_Espoir_. Maître, si vous

avez un moment...

L’AUTEUR, _de guerre lasse_.--Asseyez-vous là, sur cette banquette...

Qu’est-ce que vous voulez savoir?

_Il commence à dicter, les yeux clos, d’une voix de revenant. Il faut

parler de sa pièce mais il ne veut pas en déflorer le sujet. Alors il

insiste sur ses intentions et sur ses principes de théâtre qu’il

découvre d’ailleurs au fur et à mesure qu’il dicte. Il dit aussi que la

pièce a été reçue d’enthousiasme et que tout s’est bien passé aux

répétitions, dans la cordialité et la belle humeur._

La faune des plateaux · 第 7 / 79 题