Au milieu de ce débat, Lila, que Cattina s'efforçait en vain d'arrêter

dans l'escalier, se précipita impétueusement au milieu de nous, rouge,

essoufflée, près de s'évanouir. Quelques instants se passèrent avant

qu'elle put parler. Enfin elle nous dit, en mots entrecoupés, qu'elle

avait devancé à la course le seigneur Hector Grimani, dont le cheval

était heureusement boiteux, et ne pouvait passer par les prairies

fermées de haies vives; mais qu'il était derrière elle, qu'il s'était

informé tout le long du chemin de la route qu'Alezia avait suivie, et

qu'il allait arriver dans un instant. Toute la maison Grimani savait,

grâce à lui, la fuite de la signora. En vain la tante avait voulu

faire des recherches avec prudence et imposer silence aux déclamations

extravagantes d'Hector. Il faisait si grand bruit, que tout le pays

serait informé dans la journée de sa position ridicule et de la démarche

hasardée de la signora, si elle n'y mettait ordre elle-même en allant à

sa rencontre, en lui fermant la bouche, et en retournant avec lui à

la villa Grimani. Je fus de l'avis de Lila. Alezia pliait son cousin

à toutes ses volontés. Rien n'était encore désespéré, si elle voulait

sauter sur son cheval et retourner chez sa tante; elle pouvait prendre

un autre chemin que celui par lequel venait Hector, tandis qu'on

enverrait au-devant de lui des gens pour le dépister et l'empêcher

d'arriver jusqu'à Cafaggiolo. Tout fut inutile. Alezia resta

inébranlable. «Qu'il vienne, disait-elle, laissez-le entrer dans

la maison, et nous le jetterons par la fenêtre s'il ose pénétrer

jusqu'ici.» La Checchina riait comme une folle de cette idée, et, sur la

description railleuse qu'Alezia faisait de son cousin, elle promettait,

à elle seule, d'en débarrasser la compagnie. Toutes ces bravades et

cette gaieté insensée, dans un moment décisif, me causaient un chagrin

extrême.

Tout à coup une chaise de poste parut au bout de la longue avenue de

figuiers qui conduisait de la grande route à la villa Nasi. «C'est Nasi!

s'écria Checchina.--Si c'était Bianca! pensai-je.--Oh! s'écria Lila,

voici madame votre tante elle-même qui vient vous chercher.

--Je résisterai à ma tante aussi bien qu'à mon cousin, répondit Alezia;

car ils agissent indignement à mon égard. Ils veulent publier ma honte,

m'abreuver de chagrins et d'humiliations, afin de me subjuguer. Lélio,

cachez-moi, ou protégez-moi.--Ne craignez rien, lui dis-je; si c'est

ainsi qu'on veut agir envers vous, nul n'entrera ici. Je vais recevoir

madame votre tante au seuil de la maison, et puisqu'il est trop tard

pour vous en faire sortir, je jure que personne n'y pénétrera.»

Je descendis précipitamment; je trouvai Cattina qui écoutait aux portes.

Je la menaçai de la tuer si elle disait un mot; puis, songeant qu'aucune

crainte n'était assez forte pour l'empêcher de céder au pouvoir de

l'argent, je me ravisai, et, retournant sur mes pas, je la pris par le

bras, la poussai dans une sorte d'office qui n'avait qu'une lucarne où

elle ne pouvait atteindre; je fermai la porte sur elle à double tour

malgré sa colère, je mis la clef dans ma poche, et je courus au-devant

de la chaise de poste.

Mais de toutes nos appréhensions, la plus embarrassante se réalisa. Nasi

sortit de la voiture et se jeta à mon cou. Comment l'empêcher d'entrer

chez lui, comment lui cacher ce qui se passait? Il était facile de

l'empêcher de violer l'incognito d'Alezia, en lui disant qu'une femme

était venue pour moi dans sa maison, et que je le priais de ne point

chercher à la voir. Mais la journée ne se passerait pas sans que la

fuite d'Alezia et le désordre de la maison Grimani vinssent à ses

oreilles. Une semaine suffirait pour l'apprendre à toute la contrée.

Je ne savais vraiment que faire. Nasi, ne comprenant rien à mon air

troublé, commençait à s'inquiéter et à craindre que la Checchina

n'eût fait, par colère ou désespoir, quelque coup de tête. Il montait

l'escalier avec précipitation; déjà il tenait le bouton de la porte de

l'appartement de Checca, lorsque je l'arrêtai par le bras en lui disant

d'un air très-sérieux que je le priais de ne pas entrer.

«Qu'est-ce à dire, Lélio? me dit-il d'une voix tremblante et en

pâlissant; Francesca est ici et ne vient point à ma rencontre; vous

me recevez d'un air glacé, et vous voulez m'empêcher d'entrer chez ma

maîtresse? C'est pourtant vous qui m'avez écrit de revenir près d'elle,

et vous sembliez vouloir nous réconcilier; que se passe-t-il donc entre

vous?»

J'allais répondre, lorsque la porte s'ouvrit, et Alezia parut, couverte

de son voile. En voyant Nasi, elle tressaillit et s'arrêta.

«Je comprends maintenant, je comprends, dit Nasi en souriant;

mille pardons, mon cher Lélio! dis-moi dans quelle pièce je dois me

retirer.--Ici, Monsieur! dit Alezia d'une voix ferme en lui prenant le

bras et en l'entraînant dans le boudoir d'où elle venait de sortir et où

se trouvaient toujours Francesca et Lila.» Je la suivis. Checchina, en

voyant paraître le comte, prit son air le plus farouche, précisément

celui qu'elle avait dans le rôle d'Arsace, lorsqu'elle faisait la partie

de soprano dans la _Sémiramis_ de Bianchi. Lila se mit devant la porte

pour empêcher de nouvelles visites, et Alezia, écartant son voile, dit

au comte stupéfait:

«Monsieur le comte, vous m'avez demandée en mariage, il y a quinze

jours. Le peu de temps pendant lequel j'ai eu le plaisir de vous voir

à Naples a suffi pour me donner de vous une plus haute idée que de

tous mes autres prétendants. Ma mère m'a écrit pour me conjurer, pour

m'ordonner presque d'agréer vos recherches. Le prince Grimani ajoutait

en post-scriptum que, si définitivement j'avais de l'éloignement pour

mon cousin Hector, il me permettait de revenir auprès de ma mère, à

condition que je vous accepterais sur-le-champ pour mari. D'après ma

réponse on devait ou venir me chercher pour me conduire à Venise et vous

y donner rendez-vous, ou me laisser indéfiniment chez ma tante avec mon

cousin. Eh bien! malgré l'aversion que mon cousin m'inspire, malgré

les tracasseries dont ma tante m'abreuve, malgré l'ardent désir que

j'éprouve de revoir ma bonne mère et ma chère Venise; enfin, malgré la

grande estime que j'ai pour vous, monsieur le comte, j'ai refusé. Vous

avez dû croire que j'accordais la préférence à mon cousin... Tenez!

dit-elle en s'interrompant et en portant avec calme ses regards vers la

croisée, le voilà qui entre à cheval jusque dans votre jardin. Arrêtez!

monsieur Lélio, ajouta-t-elle en me saisissant le bras, comme je

m'élançais pour sortir; vous m'accorderez bien qu'en cet instant il n'y

a ici d'autre volonté à écouter que la mienne. Placez-vous avec Lila

devant cette porte jusqu'à ce que j'aie fini de parler.»

Je dérangeai Lila, et je tins la porte à sa place. Alezia continua:

«J'ai refusé, monsieur le comte, parce que je ne pouvais loyalement

accepter vos honorables propositions. J'ai répondu à l'aimable lettre

que vous aviez jointe à celle de ma mère.

--Oui, signora, dit le comte, vous m'avez répondu avec une bonté dont

j'ai été fort touché, mais avec une franchise qui ne me laissait aucun

espoir; et si je reviens dans le pays que vous habitez, ce n'est point

avec l'intention de vous importuner de nouveau, mais avec celle d'être

votre serviteur soumis et votre ami dévoué, si vous daignez jamais faire

appel à mes respectueux sentiments.

--Je le sais, et je compte sur vous, répondit Alezia en lui tendant sa

main d'un air noblement affectueux. Le moment est venu, plus vite que

vous ne l'auriez imaginé, de mettre ces généreux sentiments à l'épreuve.

Si j'ai refusé votre main, c'est que j'aime Lélio; si je suis ici, c'est

que je suis résolue à n'épouser jamais que lui.»

Le comte fut si bouleversé de cette confidence, qu'il resta quelques

instants sans pouvoir répondre. A Dieu ne plaise que je blasphème

l'amitié du brave Nasi; mais, en ce moment, je vis bien que chez les

nobles il n'est pas d'amitié personnelle, de dévouement ni d'estime qui

puissent extirper entièrement les préjugés. J'avais les yeux attachés

sur lui avec une grande attention, je lus clairement sur son visage

cette pensée: «J'ai pu, moi comte Nasi, aimer et demander en mariage une

femme qui est amoureuse d'un comédien et qui veut l'épouser!»

Mais ce fut l'affaire d'un instant. Le bon Nasi reprit sur-le-champ ses

manières chevaleresques. «Quoi que vous ayez résolu, signora, dit-il,

quoi que vous ayez à m'ordonner en vertu de vos résolutions, je suis

prêt.

--Eh bien! monsieur le comte, reprit Alezia, je suis chez vous, et

voici mon cousin qui vient, sinon me réclamer, du moins constater ici ma

présence. Froissé par mes refus, il ne manquera pas de me décrier, parce

qu'il est sans esprit, sans coeur et sans éducation. Ma tante feindra

de blâmer l'emportement de son fils, et racontera ce qu'il lui plaira

d'appeler ma honte à toutes les dévotes de sa connaissance qui le

rediront à toute l'Italie. Je ne veux point, par de vaines précautions,

ni par de lâches dénégations, essayer d'arrêter le scandale. J'ai appelé

l'orage sur ma tête, qu'il éclate à la face du monde! Je n'en souffrirai

pas si, comme je l'espère, le coeur de ma mère me reste, et si, avec un

époux content de mes sacrifices, je trouve encore un ami assez courageux

pour avouer hautement la protection fraternelle qu'il m'accorde. A

ce titre, voulez-vous empêcher qu'il n'y ait des explications

inconvenantes, _impossibles_ entre Lélio et mon cousin? Voulez-vous

aller recevoir Hector, et lui déclarer de ma part que je ne sortirai de

cette maison que pour aller trouver ma mère, et appuyée sur votre bras?»

Le comte regarda Alezia d'un air sérieux et triste, qui semblait dire:

«Vous êtes la seule ici qui compreniez à quel point mon rôle, dans le

monde, va paraître étrange, coupable et ridicule,» mit gracieusement un

genou en terre, et baisa la main d'Alezia qu'il tenait toujours dans la

sienne, en lui disant: «Madame, je suis votre chevalier à la vie et à la

mort.» Puis il vint à moi et m'embrassa cordialement sans me rien dire.

Il oublia de parler à la Checchina, qui du reste, appuyée sur le rebord

de la fenêtre, les bras croisés sur sa poitrine, contemplait cette scène

avec une attention philosophique.

Nasi se préparait à sortir. Moi, je ne pouvais souffrir l'idée qu'il

allait s'établir, à ses risques et périls, le champion de la femme que

j'étais censé compromettre. Je voulais du moins le suivre et prendre sur

moi la moitié de la responsabilité. Il me donna, pour m'en empêcher,

des raisons excellentes tirées du code du grand monde. Je n'y comprenais

rien, et me sentais dominé en cet instant par la colère que me causaient

l'insolence d'Hector et ses indignes intentions. Alezia essaya de me

calmer en me disant: «Vous n'avez encore de droits que ceux qu'il me

plaira de vous accorder.» J'obtins du moins d'accompagner Nasi, et de

faire acte de présence devant Hector Grimani, à la condition de ne pas

dire un mot sans la permission de Nasi.

Nous trouvâmes le cousin qui descendait de cheval, tout haletant et

couvert de sueur. Il donna un grand coup de fouet, en jurant d'une

manière ignoble, au pauvre animal, parce que, s'étant déferré et blessé

en chemin, il n'était pas venu assez vite au gré de son impatience. Il

me sembla voir dans ce début et dans toute la contenance d'Hector

qu'il ne savait comment se tirer de la position où il s'était jeté à

l'étourdie. Il fallait se montrer héroïque à force d'amour et de folle

jalousie, ou absurde à force de lâche insolence. Ce qui mettait le

comble à son embarras, c'est qu'il avait recruté en chemin deux

jeunes gens de ses amis qui se rendaient à la chasse et avaient voulu

l'accompagner dans son expédition, moins sans doute pour l'assister que

pour se divertir à ses dépens.

Nous nous avançâmes jusqu'à lui sans le saluer, et Nasi le regarda de

près au milieu du visage, d'un air glacé, sans lui dire un mot. Il

parut ne pas me voir ou ne pas me reconnaître. «Ah! c'est vous, Nasi?»

s'écria-t-il incertain s'il le saluerait ou s'il lui tendrait la main;

car il voyait bien que Nasi n'était pas disposé à lui rendre aucune

espèce de révérence.

--Vous n'avez pas sujet de vous étonner, je pense, de me trouver chez

moi, répondit Nasi.

--Pardonnez-moi, pardonnez-moi, reprit Hector en feignant d'être

accroché par son éperon à un magnifique rosier qui se trouvait là, et

qu'il écrasait de tout son poids. Je ne m'attendais pas du tout à vous

retrouver ici; je vous croyais à Naples.

--Que vous l'ayez cru ou non, peu importe. Vous voici, et me voici. De

quoi s'agit-il?

--Pardieu, mon cher, il s'agit de m'aider à retrouver ma cousine Alezia

Aldini, qui se permet de courir seule à cheval sans la permission de ma

mère, et qui, m'a-t-on dit, est par ici.

--Qu'entendez-vous par ce mot: _par ici_? Si vous pensez que la personne

dont vous parlez soit dans les environs, suivez la rue, cherchez.

--Mais que diable, mon cher, elle est ici! dit Hector forcé par le ton

de Nasi et par la présence de ses témoins de se prononcer un peu plus

nettement. Elle est dans votre maison ou dans votre jardin; car l'on l'a

vue entrer dans votre avenue, et, sang de Dieu! voilà son cheval là-bas!

c'est-à-dire mon cheval; car il lui a plu de le prendre pour courir les

champs, et de me laisser sa haquenée.» Et il essayait par un gros rire

forcé d'égayer un entretien que Nasi ne semblait pas disposé à traiter

si gaiement.

«Monsieur, répondit-il, je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez

pour que vous m'appeliez _mon cher_; je vous prie donc de me traiter

comme je vous traite. Ensuite, je vous ferai observer que ma maison

n'est point une auberge, ni mon jardin une promenade publique, pour que

les passants se permettent de l'explorer.

--Ma foi, Monsieur, si vous n'êtes pas content, dit Hector, j'en suis

fâché. Je croyais vous connaître assez pour me permettre d'entrer

chez vous, et je ne savais pas que votre maison de campagne fût un

château-fort.

--Telle qu'elle est, monsieur, palais, ou chaumière, j'en suis le

maître, et je vous prie de vous tenir pour averti que personne n'y entre

sans ma permission.

--Par Bacchus! monsieur le comte, vous avez bien peur que je vous

demande la permission d'entrer chez vous; car vous me la refusez

d'avance avec une aigreur qui me donne beaucoup à penser. Si, comme je

le crois, Alezia Aldini est dans cette maison, je commence à espérer

pour elle qu'elle y est venue pour vous; donnez-m'en l'assurance, et je

me retire satisfait.

--Je ne reconnais à personne, Monsieur, répondit Nasi, le droit de

m'adresser aucune espèce de questions; et à vous, moins qu'à tout autre,

celui de m'interroger sur le compte d'une femme que votre conduite

outrage en cet instant.

--Eh! mordieu, je suis son cousin! Elle est confiée à ma mère; que

voulez-vous que ma mère réponde à mon oncle, le prince Grimani,

lorsqu'il lui demandera sa belle-fille? Et comment voulez-vous que ma

mère, qui est âgée et infirme, coure après une jeune écervelée qui monte

à cheval comme un dragon?

--Je suis certain, Monsieur, dit Nasi, que madame votre mère ne vous a

pas chargé de chercher sa nièce d'une manière aussi bruyante, et de la

demander à tout venant d'une manière aussi déplacée; car, dans ce cas,

sa sollicitude serait un outrage plus qu'une protection, et mettre

l'objet d'une telle protection à l'abri de votre zèle serait un devoir

pour moi.

--Allons, dit Hector, je vois que vous ne voulez pas nous rendre notre

fugitive. Vous êtes un chevalier des anciens temps, monsieur le

comte! Souvenez-vous que désormais ma mère est déchargée de toute

responsabilité envers la mère de mademoiselle Aldini. Vous arrangerez

cette affaire désagréable comme vous l'entendrez pour votre propre

compte. Quant à moi, je m'en lave les mains, j'ai fait ce que je devais

et ce que je pouvais. Je vous prierai seulement de dire à Alezia Aldini

qu'elle est bien libre d'épouser qui bon lui semblera, et que pour ma

part je n'y mettrai pas d'obstacle. Je vous cède mes droits, mon cher

comte; puissiez-vous n'avoir jamais à chercher votre femme dans la

maison d'autrui, car vous voyez par mon exemple combien on y fait sotte

figure.

--Beaucoup de gens pensent, monsieur le comte, répondit Nasi, qu'il y

a toujours moyen d'ennoblir la position la plus fâcheuse et de faire

respecter la plus ridicule. Il n'y a de sottes figures que là où il y a

de sottes démarches.»

A cette réponse sévère, un murmure significatif des deux amis fit sentir

à Hector qu'il ne pouvait plus reculer.

«Monsieur le comte, dit-il à Nasi, vous parlez de sottes démarches.

Qu'appelez-vous sottes démarches, je vous prie?

--Vous donnerez à mes paroles l'explication que vous voudrez, Monsieur.

--Vous m'insultez, Monsieur!

--C'est vous qui en êtes juge, monsieur. Pour moi, cela ne me regarde

pas.

--Vous me rendrez raison, je présume?

--Fort bien, Monsieur.

--Votre heure?

--Celle que vous voudrez.

--Demain matin à huit heures, dans la pairie de Maso, si vous le voulez

bien, Monsieur. Mes témoins seront ces messieurs.

--Très-bien, Monsieur; mon ami que voici sera le mien.»

Hector me regarda avec un sourire de dédain, et, emmenant à l'écart Nasi

avec ses deux compagnons, il lui dit:

«Ah çà, mon cher comte, permettez-moi de vous dire que c'est pousser

la plaisanterie trop loin. Maintenant qu'il s'agit de se battre, il

faudrait, ce me semble, un peu de sérieux. Mes témoins sont gens de

qualité: monsieur est le marquis de Mazzorbo, et voici monsieur de

Monteverbasco. Je ne pense pas que vous puissiez leur associer comme

témoin ce monsieur à qui j'ai fait donner vingt francs l'autre jour pour

avoir accordé un piano chez ma mère. Vraiment, je n'y conçois rien.

Hier on découvre que ce monsieur a une intrigue avec ma cousine, et

aujourd'hui vous nous dites que c'est votre ami intime. Veuillez nous

dire au moins son nom.

--Vous vous trompez positivement, monsieur le comte. Ce _monsieur_,

comme vous dites, n'accorde point de pianos, et n'a jamais mis le pied

chez votre cousine. C'est le signor Lélio, l'un de nos plus grands

artistes, et l'un des hommes les plus braves et les plus loyaux que je

connaisse.»

J'avais entendu confusément le commencement de cette conversation, et,

voyant qu'il s'agissait de moi, je m'étais rapproché assez rapidement.

Quand j'entendis le comte Hector parler tout haut d'une _intrigue_ à

propos d'Alezia, la mauvaise humeur où m'avait mis ce combat engagé sans

moi se changea en colère, et je résolus de faire payer à quelqu'un de

nos adversaires la fausseté de ma position. Je ne pouvais m'en prendre

au comte Hector, déjà provoqué par Nasi; ce fut sur M. de Monteverbasco

que tomba l'orage. Le digne gentillâtre, en apprenant mon nom, s'était

contenté de dire d'un air étonné:

«Tiens!»

Je m'approchai de lui, et le regardant en face d'un air menaçant:

«Que voulez-vous dire, Monsieur?

--Moi, Monsieur, je n'ai rien dit.

--Pardonnez-moi, Monsieur, vous avez dit: _C'est encore pire_.

--Non, Monsieur, je ne l'ai pas dit.

--Si, Monsieur, vous l'avez dit.

--Si vous y tenez absolument, Monsieur, mettons que je l'ai dit.

--Ah! vous en convenez enfin. Eh bien! Monsieur, si vous ne me trouvez

pas bon pour témoin, je saurai bien vous forcer à me trouver bon pour

adversaire.

--Est-ce une provocation, Monsieur?

--Monsieur, ce sera tout ce qu'il vous plaira. Mais je vous avertis que

votre nom ne me revient pas, et que votre figure me déplaît.

--C'est bien, monsieur; nous prendrons donc, si cela vous convient, le

rendez-vous de ces messieurs.

--Parfaitement. Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.»

Après quoi nous rentrâmes, Nasi et moi, dans la maison, non sans avoir

recommandé le silence aux domestiques.

La conduite d'Hector Grimani en cette occurrence me fit connaître un

type d'homme du monde que je n'avais pas encore observé. Si j'avais

songé à porter un jugement sur Hector, les premières fois que je l'avais

vu à la villa Grimani, alors qu'il se renfermait dans sa cravate et dans

sa nullité pour paraître supportable à sa cousine, j'aurais prononcé que

c'était un homme faible, inoffensif, froid et bon. Cet homme si

grêle pouvait-il nourrir un sentiment d'hostilité? Ces manières

si méthodiquement élégantes pouvaient-elles cacher un instinct de

domination brutale et de lâche ressentiment? Je ne l'aurais point cru;

je ne ne m'attendais pas à le voir demander raison à Nasi de sa dure

réception; car je le croyais plus poli et moins brave, et je fus étonné

qu'ayant été assez sot pour s'attirer de telles leçons, il fût assez

résolu pour s'en venger. Le fait est qu'Hector n'était pas un de ces

hommes sans conséquence qui ne font jamais ni mal ni bien. Il était

maussade, présomptueux; mais, sentant malgré lui sa médiocrité

intellectuelle, il se laissait toujours dominer dans les discussions;

puis, bientôt poussé par la haine et la vengeance, il demandait à se

battre. Il se battait souvent et toujours mal à propos, de sorte que sa

bravoure tardive et entêtée lui faisait plus de tort que de bien.

Avant de laisser Nasi retourner auprès d'Alezia, je le pris à l'écart

et lui dis que tout ce qui venait de se passer était arrivé bien malgré

moi, que mon intention n'avait jamais été de séduire, d'enlever, ni

d'épouser mademoiselle Aldini, et que ma ferme résolution était de

m'éloigner d'elle sur-le-champ et pour toujours, à moins que je ne fusse

forcé par l'honneur à l'épouser en réparation du tort qu'elle venait de

se faire à cause de moi. Je voulais que Nasi en fût juge. «Mais avant de

vous raconter toute cette histoire, lui dis-je, il faut songer au plus

pressé, et nous arranger de manière à compromettre le moins possible

notre jeune hôtesse. Je dois vous confier un fait qu'elle ignore, c'est

que sa mère sera ici demain soir. Je vais établir un homme de planton

au prochain relais, afin qu'au lieu d'aller chercher sa fille à la villa

Grimani, elle vienne ici directement la prendre. Dès que j'aurai

remis la signora Alezia entre les mains de sa mère, j'espère que tout

s'arrangera; mais, jusque-là, quelle explication vais-je lui donner de

l'extrême réserve dans laquelle je veux me renfermer envers elle?

--Le mieux, dit Nasi, serait de la décider à sortir d'ici, et à

retourner chez sa tante, ou du moins à se retirer dans un couvent

pendant vingt-quatre heures. Je vais essayer de lui faire comprendre que

sa position ici n'est pas tenable.»

Il alla trouver Alezia. Mais toutes ses bonnes raisons furent inutiles.

Checca, fidèle à ses habitudes de jactance, avait dit à Alezia qu'elle

était la maîtresse de Nasi, que le comte s'était détaché d'elle après

une querelle, et qu'alors il avait pu demander Alezia en mariage; mais

que, guéri par son refus, et ramené par un invincible amour aux pieds

de sa maîtresse, il était prêt à l'épouser. Alezia se croyait donc

très-convenablement chez Nasi, elle était charmée de le voir prendre,

comme elle, le parti de se livrer au penchant de son coeur et de rompre

avec l'opinion. Elle se promettait de trouver dans ce couple heureux une

société pour toute sa vie et une amitié à toute épreuve. En quittant

la maison de Nasi, elle craignait mes scrupules, et les efforts de sa

famille pour la réconcilier avec le monde. Elle voulait donc obstinément

se perdre, et elle finit par déclarer à Nasi qu'elle ne sortirait de

chez lui que contrainte par la force.

«En ce cas, signora, lui dit le comte, vous me permettrez d'agir de

mon côté comme l'honneur me l'ordonne. Je suis votre frère, vous l'avez

voulu. J'ai accepté ce rôle avec reconnaissance et soumission, et

j'ai déjà fait acte de protection fraternelle en éloignant de vous les

insolentes réclamations du comte Hector. Je continuerai d'agir d'après

les conseils de mon respect et de mon dévouement; mais si les droits

d'un frère ne s'étendent pas jusqu'à commander à sa soeur, du moins

ils l'autorisent à écarter d'elle tout ce qui pourrait nuire à sa

réputation. Vous permettrez donc que j'empêche Lélio de rentrer dans

cette maison tant que votre mère n'y sera pas, et je viens de lui

envoyer un exprès, afin que demain soir vous puissiez l'embrasser.

--Demain soir? s'écria Alezia, c'est trop tôt. Non, je ne le veux pas.

Quelque bonheur que j'aie à revoir ma mère bien-aimée, je veux avoir le

temps d'être compromise aux yeux du monde, et perdue sans retour pour

lui. Je veux partir avec Lélio, et courir au-devant de ma mère. Quand

on saura que j'ai voyagé avec Lélio, personne ne m'excusera, personne ne

pourra me pardonner, excepté ma mère.

--Lélio n'obéira pas à votre volonté, ma chère soeur, répondit Nasi; il

n'obéira qu'à la mienne; car son âme n'est que délicatesse et loyauté,

et il m'a pris pour arbitre suprême.

--Eh bien! dit Alezia en riant, allez lui ordonner de ma part de venir

ici.

--Je vais le trouver, répondit Nasi; car je vois que vous n'êtes

disposée à écouter aucune parole sage. Et je vais avec lui faire

préparer deux chambres pour lui et pour moi dans l'auberge du village

que vous voyez d'ici au bout de l'avenue. Si vous étiez encore exposée

à quelque offense de la part de M. Hector Grimani, vous n'auriez qu'à

faire signe de votre fenêtre et à faire sonner la cloche du jardin, nous

serions sous les armes à l'instant même. Mais soyez tranquille, il ne

reviendra pas. Vous allez donc vous emparer de l'appartement de Lélio,

qui est plus convenable pour vous que celui-ci. Votre femme de chambre

restera ici pour vous servir et pour m'apporter vos ordres, s'il vous

plaît de m'en donner.»

La dernière Aldini: Simon · 第 13 / 14 段