femme qui te demande un entretien?
--Qu'en sais-je? elle n'a pas voulu dire son nom à ma femme de chambre,
et là-dessus je lui ai fait répondre que je ne recevais pas, surtout à
sept heures du matin, les personnes que je ne connais point; mais elle
ne s'est pas rebutée, et elle a supplié Térésa avec tant d'instance (il
est même probable qu'elle lui a donné de l'argent pour la mettre dans
ses intérêts), que celle-ci est venue me tourmenter, et j'ai cédé, mais
non sans un grand déplaisir de sortir si tôt du lit, car j'ai lu les
amours d'Angélique et de Médor fort avant dans la nuit.
--Ecoute, Checchina, je crois que cette femme est... celle que tu sais.
--Oh! crois-tu? En ce cas, va la trouver; je comprends pourquoi elle me
fait demander, et pourquoi tu entres par le passage secret. Allons, je
serai discrète, et charmée surtout de me rendormir tandis que tu seras
le plus heureux des hommes.
--Non, ma bonne Francesca, tu te trompes. Si je m'étais ménagé un
rendez-vous sous tes auspices, sois sûre que je t'en aurais demandé la
permission. D'ailleurs je n'en suis pas à ce point, et mon roman touche
à sa fin, qui est la plus froide et la plus morale de toutes les fins.
Mais cette jeune personne se perd si tu ne viens pas à son secours.
N'accueille aucun des projets romanesques qu'elle vient sans doute te
confier; fais-la partir sur-le-champ, qu'elle retourne chez ses parents
à l'instant même. Si par hasard elle demande à me parler en ta présence,
dis-lui que je suis absent et que je ne rentrerai pas de la journée.
--Quoi! Lélio! tu n'es pas plus passionné que cela, et on fait pour toi
des extravagances! Peste! Voyez ce que c'est que d'être fat, on réussit
toujours! Mais si tu te trompais, _cugino_; si par hasard cette belle
aventurière, au lieu d'être ta Dulcinée, était une de ces pauvres filles
dont tout pays fourmille, qui veulent entrer au théâtre pour fuir des
parents cruels? Ecoute, j'ai une inspiration. Entrons ensemble dans le
petit salon; en faisant avancer le paravent devant la porte, au moment
où nous entrerons tu peux te glisser en même temps que moi dans la
chambre, te tenir caché, tout entendre et tout voir. Si cette femme est
ta maîtresse, il est important que tu saches bien et vite ce dont il
s'agit: car ce qu'elle me dira, je te le répéterais mot à mot, il sera
donc plus tôt fait de l'entendre.»
J'hésitais, et pourtant j'avais bien envie de suivre ce mauvais conseil.
«Mais si c'est une autre femme, objectai-je, si elle a un secret à te
confier?
--Avons-nous des secrets l'un pour l'autre? dit Checchina, et as-tu
moins d'estime que moi pour toi-même? Allons, pas de sot scrupule,
viens.»
Elle appela Térésa, lui dit deux mots à l'oreille, et quand le paravent
fut arrangé, elle la renvoya et m'entraîna avec elle dans le salon. Je
ne fus pas caché deux minutes sans trouver au paravent protecteur une
brisure par laquelle je pouvais voir la dame mystérieuse. Elle n'avait
pas encore relevé son voile; mais déjà je reconnaissais la taille
élégante et les belles mains d'Alezia Aldini.
La pauvre enfant tremblait de tous ses membres; je la plaignais et la
blâmais, car le boudoir où nous nous trouvions n'était pas décoré dans
un goût très-chaste, et les bronzes antiques, les statuettes de marbre
qui l'ornaient, quoique d'un choix exquis sous le rapport de l'art,
n'étaient rien moins que faits pour attirer les regards d'une jeune
fille ou d'une femme timide. Et en pensant que c'était Alezia Aldini
qui avait osé pénétrer dans ce temple païen, j'étais malgré moi, par un
reste d'amour peut-être, plus blessé que reconnaissant de sa démarche.
La Checchina, tout en se hâtant, n'avait pourtant pas négligé le soin
si cher aux femmes d'éblouir par l'éclat de la toilette les personnes
de leur sexe. Elle avait jeté sur ses épaules une robe de chambre de
cachemire des Indes, objet d'un grand luxe à cette époque; elle avait
roulé ses cheveux dénoués sous un réseau du bandelettes d'or et de
pourpre; car l'antique était alors à la mode; et sur ses jambes nues,
qui étaient fortes et belles comme celles d'une statue de Diane, elle
avait glissé une sorte de brodequin de peau de tigre, qui dissimulait
ingénieusement la vulgaire nécessité des pantoufles. Elle avait chargé
ses doigts de diamants et de camées, et tenait son éventail étincelant
comme un sceptre de théâtre, tandis que l'inconnue, pour se donner une
contenance, tourmentait gauchement le sien, qui était simplement de
satin noir. Celle-ci était visiblement consternée de la beauté de
Checca, beauté un peu virile, mais incontestable. Avec sa robe turque,
sa chaussure mède et sa coiffure grecque, elle devait assez ressembler
à ces femmes de satrapes qui se couvraient sans discernement des riches
dépouilles des nations étrangères.
Elle salua son hôtesse d'un air de protection un peu impertinent; puis,
s'étendant avec nonchalance sur une ottomane, elle prit l'attitude la
plus grecque qu'elle put imaginer. Tout cet étalage fit son effet: la
jeune fille resta interdite et n'osa rompre le silence.
«Eh bien! Madame ou Mademoiselle, dit la Checca en dépliant lentement
son éventail, car j'ignore absolument à qui j'ai le plaisir de parler...
je suis à vos ordres.»
Alors l'inconnue, d'une voix claire et un peu âpre, avec un accent
anglais très-prononcé, répondit en ces termes:
«Pardonnez-moi, Madame, d'être venue vous déranger si matin, et recevez
mes remerciements pour la bonté que vous avez de m'accueillir. Je me
nomme _Barbara Tempest_, et suis fille d'un lord établi depuis peu à
Florence. Mes parents me font apprendre la musique, et j'ai déjà quoique
talent; mais j'avais une très-excellente institutrice qui est partie
pour Milan, et mes parents veulent me donner pour maître de chant cet
insipide Tosani, qui me dégoûtera à jamais de l'art avec sa vieille
méthode et ses cadences ridicules. J'ai ouï dire que le signor Lélio
(que j'ai entendu chanter plusieurs fois à Naples) allait venir dans ce
pays, et qu'il avait loué pour la saison cette maison, dont je connais
le propriétaire. J'ai un désir irrésistible de recevoir des leçons de ce
chanteur célèbre, et j'en ai fait la demande à mes parents, qui me l'ont
accordée; mais ils en ont parlé à plusieurs personnes, et il leur a
été dit que le signor Lélio était d'un caractère très-fier et un peu
bizarre, qu'en outre il était affilié à ce qu'on appelle, je crois, la
charbonnerie, c'est-à-dire qu'il a fait serment d'exterminer tous les
riches et tous les nobles, et qu'en attendant il les déteste. Il
ne laisse échapper, a-t-on dit à mon père, aucune occasion de leur
témoigner son aversion, et, quand par hasard il consent à leur rendre
quelque service, à chanter dans leurs soirées ou à donner des leçons
dans leurs familles, c'est après s'être fait prier dans les termes les
plus humbles. Si on lui prouve, par des instances très-grandes, combien
on estime son talent et sa personne, il cède et redevient fort aimable;
mais si on le traite comme un artiste ordinaire, il refuse sèchement
et n'épargne pas les moqueries. Voilà, Madame, ce qu'on a dit à mes
parents, et voilà ce qu'ils redoutent; car ils tirent un peu vanité de
leur nom et de leur position dans le monde. Quant à moi, je n'ai aucun
préjugé, et j'ai une admiration si vive pour le talent, que rien ne me
coûterait pour obtenir de M. Lélio la faveur d'être son élève.
«Je me suis dit bien souvent que si j'étais à même de lui parler,
certainement il ferait droit à ma requête. Mais, outre que je n'aurai
peut-être pas l'occasion de le rencontrer, il ne serait pas convenable
qu'une jeune personne s'adressât ainsi à un jeune homme. Je pensais à
cela précisément ce matin en me promenant à cheval. Vous savez, Madame,
que dans mon pays les demoiselles sortent seules, et vont à la promenade
accompagnées de leur domestique. Je sors donc de grand matin afin
d'éviter la chaleur du jour, qui nous paraît bien terrible à nous autres
gens du Nord. Comme je passais devant cette jolie maison, j'ai demandé
à un paysan à qui elle appartenait. Quand j'ai su qu'elle était à M.
le comte Nasi, qui est l'ami de ma famille, sachant précisément qu'il
l'avait louée à M. Lélio, j'ai demandé si ce dernier était arrivé. «Pas
encore, m'a-t-on répondu; mais sa femme est venue d'avance pour préparer
son établissement de campagne; c'est une dame très-belle et très-bonne.»
Alors, Madame, il m'est venu en tête l'idée d'entrer chez vous et de
vous intéresser à mon désir, afin que vous m'accordiez votre protection
toute-puissante auprès de votre mari, et qu'il veuille bien accéder à
la demande de mes parents, lorsqu'ils la lui adresseront. Puis-je vous
demander aussi, Madame, de vouloir bien garder mon petit secret, et
de prier M. Lélio de le garder également? car ma famille me blâmerait
beaucoup de cette démarche, qui n'a pourtant rien que de très-innocent
comme vous le voyez.»
Elle avait débité ce discours avec une volubilité si britannique; en
saccadant ses mots, en traînant sur les syllabes brèves et en étranglant
les longues, elle faisait de si plaisants anglicismes, que je ne songeai
plus à voir Alezia dans cette jeune lady, à la fois prude et téméraire.
La Checchina, de son côté, ne songea plus qu'à se divertir de son
étrangeté. Moi, qui n'étais guère en train de prendre plaisir à ce
jeu, je me serais volontiers retiré; mais le moindre bruit eût trahi ma
présence et jeté l'épouvante dans le coeur ingénu de miss Barbara.
«En vérité, miss, répondit la Checchina en cachant une forte envie
de rire derrière un flacon d'essence de rose, votre demande est fort
embarrassante, et je ne sais comment y répondre. Je vous avouerai que je
n'ai pas sur M. Lélio l'empire que vous voulez bien m'attribuer...
--Ne seriez-vous pas sa femme? dit la jeune Anglaise avec candeur.
--Oh! miss, s'écria la Checchina en prenant un air de prude du plus
mauvais ton, une jeune personne avoir de telles idées! Fi donc! Est-ce
qu'en Angleterre l'usage permet aux demoiselles de faire de pareilles
suppositions?»
La pauvre Barbara fut tout à fait troublée.
«Je ne sais pas si ma question était offensante, dit-elle d'un ton
ému mais plein de résolution; il est certain que ce n'était pas mon
intention. Vous pourriez n'être pas la femme de M. Lélio et vivre avec
lui sans crime. Vous pourriez être sa soeur... Voilà tout ce que j'ai
voulu dire, Madame.
--Et ne pourrais-je pas aussi bien, dit Checca, n'être ni sa femme, ni
sa soeur, ni sa maîtresse, mais demeurer ici chez moi? Ne puis-je pas
aussi bien être la comtesse Nasi?
--Oh! Madame, répliqua ingénument Barbara, je sais bien que M. Nasi
n'est pas marié.
--Il peut l'être en secret, miss.
--Ce serait donc bien récemment; car il m'a demandée en mariage il n'y a
pas plus de quinze jours.
--Ah! c'est vous, Mademoiselle?» s'écria la Checchina avec un geste
tragique qui fit tomber son éventail. Il y eut un moment de silence.
Puis la jeune miss, voulant absolument le rompre, sembla faire un grand
effort sur elle-même, quitta sa chaise et ramassa l'éventail de la prima
donna. Elle le lui présenta avec une grâce charmante, et lui dit d'un
ton caressant, que rendait plus naïf encore son accent étranger:
«Vous aurez la bonté, n'est-ce pas, Madame, de parler de moi à monsieur
votre frère?
--Vous voulez dire mon mari?» répondit Checchina en recevant son
éventail d'un air moqueur et en toisant la jeune Anglaise avec une
curiosité malveillante. L'Anglaise retomba sur sa chaise comme si elle
eût été frappée à mort; et la Checchina, qui détestait les femmes du
monde et prenait une joie féroce à les écraser quand elle se trouvait
en rivalité avec elles, ajouta en se pavanant d'un air distrait dans la
glace placée au-dessus de l'ottomane:
«Écoutez, chère miss Barbara. Je vous veux du bien; car vous me
paraissez charmante. Mais il faut que vous me disiez toute la vérité: je
crains que ce ne soit pas l'amour de l'art qui vous amène ici, mais
bien une sorte d'inclination pour Lélio. Il a inspiré sans le vouloir
beaucoup de passions romanesques dans sa vie, et je connais plus de dix
pensionnaires qui en sont folles.
--Rassurez-vous, Madame, répondit l'Anglaise avec un accent italien qui
me fit tressaillir, je ne saurais avoir la moindre inclination pour un
homme marié; et quand je suis entrée dans cette maison, je savais que
vous étiez la femme de M. Lélio.»
La Checchina fut un peu déconcertée du ton ferme et dédaigneux de
cette réponse; mais, résolue de la pousser à bout et redoublant
d'impertinence, elle se remit bientôt et lui dit avec un sourire étudié:
«Chère Barbara, vous me rassurez, et je vous crois l'âme trop noble pour
vouloir m'enlever le coeur de Lélio; mais je ne puis vous cacher que
j'ai une misérable faiblesse. Je suis d'une jalousie effrénée, tout me
porte ombrage. Vous êtes peut-être plus belle que moi, et je le crains
si j'en juge par le joli pied que j'aperçois et par les grands yeux que
je devine. Vous serez indifférente pour Lélio, puisqu'il m'appartient;
vous êtes fière et généreuse, mais Lélio peut devenir amoureux de vous:
vous ne seriez pas la première qui lui aurait tourné la tête. C'est un
volage; il s'enflamme pour toutes les belles femmes qu'il rencontre.
Chère signora Barbara, ayez donc la complaisance de relever votre voile,
afin que je voie ce que j'ai à craindre, et, pour parler à la française,
si je puis exposer Lélio au feu de vos batteries.»
L'Anglaise fit un geste de dégoût, puis sembla hésiter; et, se levant
enfin de toute sa hauteur, elle répondit en commençant à détacher son
voile:
«Regardez-moi, Madame, et rappelez-vous bien mes traits, afin d'en faire
la description au seigneur Lélio; et, si en vous écoutant il paraît
ému, gardez-vous de l'envoyer vers moi; car, s'il venait à vous
être infidèle, je déclare que ce serait un malheur pour lui et qu'il
n'obtiendrait que mon mépris.»
En parlant ainsi, elle avait découvert sa figure. Elle me tournait le
dos, et j'essayais vainement de surprendre ses traits dans la glace.
Mais avais-je besoin du témoignage de mes yeux, et celui de mes oreilles
ne suffisait-il pas? Elle avait oublié tout à fait son accent anglais
et parlait le plus pur italien avec cette voix sonore et vibrante qui
m'avait si souvent ému jusqu'au fond de l'âme.
«Pardon, miss, dit la Checchina sans se déconcerter, vous êtes si belle,
que toutes mes craintes se réveillent. Je ne puis croire que Lélio ne
vous ait pas déjà vue et qu'il ne soit pas d'accord avec vous pour me
tromper.
--S'il vous demande mon nom, dit Alezia en arrachant avec violence une
des grandes épingles d'acier bruni qui retenaient sur sa tête le pli
de son voile, remettez-lui ceci de ma part, et dites-lui que mon blason
porte une épingle avec cette devise: «Au coeur qui n'a pas de sang!»
En ce moment, ne pouvant rester sous le coup d'un tel mépris, je sortis
brusquement de ma cachette et m'élançai vers Alezia avec assurance.
«Non, signora, lui dis-je, ne croyez pas aux plaisanteries de mon amie
Francesca. Tout ceci est une comédie qu'il lui a plu de jouer, vous
prenant pour ce que vous vouliez paraître et ne sachant pas l'importance
de ses mensonges; c'est une comédie que j'ai laissé jouer, vous
reconnaissant à peine, tant vous avez imité avec talent l'accent et les
manières d'une Anglaise.»
Alezia ne parut ni surprise ni émue de mon apparition. Elle avait le
calme et la dignité que les femmes _de condition_ possèdent entre toutes
les autres lorsqu'elles sont dans leur droit. A voir son impassibilité,
éclairée peu à peu d'un charmant sourire d'ironie, on eût pu croire que
son âme n'avait jamais connu la passion, et qu'elle était incapable de
la connaître.
«Vous trouvez que j'ai bien joué mon rôle, Monsieur? répliqua-t-elle;
cela vous prouve que j'avais peut-être quelque disposition pour cette
profession que vous ennoblissez par vos talents et vos vertus. Je vous
remercie profondément de m'avoir ménagé l'occasion de vous donner la
comédie, et je rends grâces à madame, qui a bien voulu me donner la
réplique. Mais je suis déjà dégoûtée de cet art sublime. Il faut y
porter une expérience qui me coûterait trop à acquérir et une force
d'esprit dont vous seul au monde êtes capable.
--Non, signora; vous êtes dans l'erreur, repris-je avec fermeté. Je n'ai
point l'expérience du mal, et je n'ai de force que pour repousser des
soupçons déshonorants. Je ne suis ni l'époux ni l'amant de Francesca.
Elle est mon amie, ma soeur d'adoption, la confidente discrète et
dévouée de tous mes sentiments; et pourtant elle ignore qui vous êtes,
bien qu'elle vous soit aussi dévouée qu'à moi-même.
--Je déclare, signora, dit Francesca en s'asseyant d'une manière plus
convenable, que je comprends fort peu ce qui se passe ici, et comment
Lélio vous a laissé concevoir de pareils soupçons, lorsqu'il lui était
si facile de les détruire. Ce qu'il vous dit en ce moment est la vérité,
et vous n'imaginez pas, j'espère, que je voulusse me prêter à vous
tromper, si j'étais autre chose pour lui qu'une amie bien calme et bien
désintéressée.»
Alezia commença à trembler de tous ses membres, comme saisie de fièvre;
et elle se rassit pâle et recueillie. Elle doutait encore.
«Tu as été méchante, ma cousine, dis-je tout bas à la Checchina. Tu
as pris plaisir à faire souffrir un coeur pur pour venger ton sot
amour-propre. Ne devrais-tu pas remercier ta rivale, puisqu'elle a
refusé Nasi?»
La bonne Checca s'approcha d'elle, lui prit les mains familièrement et
s'accroupit sur un coussin à ses pieds. «Mon bel ange, lui dit-elle, ne
doutez pas de nous; vous ne connaissez pas la douce et honnête liberté
des bohémiens. Dans votre monde on nous calomnie et on nous fait un
crime de nos meilleures actions. Puisque vous avez permis à Lélio de
vous aimer, c'est que vous ne partagez pas ces préventions injustes.
Croyez donc bien que, à moins d'être la plus vile des créatures, je ne
puis m'entendre avec Lélio pour vous tromper. Je comprends à peine quel
plaisir ou quel profit j'en pourrais tirer. Ainsi calmez-vous, ma jolie
signora. Pardonnez-moi de vous avoir arraché votre secret par mes folles
plaisanteries. Vous devez avouer que, si la signora marchesina se fût
jouée des comédiens, ce n'eût pas été dans l'ordre. Mais, au reste, tout
ceci est fort heureux, et vous avez eu là une idée bonne et courageuse.
Vous auriez conservé des soupçons et souffert longtemps, tandis que vous
voilà rassurée, n'est-il pas vrai, _marchesina mia_? Et vous croyez bien
que j'ai un trop grand coeur pour vous trahir en aucune façon? Allons,
mon cher ange, il faut retourner auprès de vos parents, et Lélio ira
vous voir aussitôt que vous le voudrez. Soyez tranquille, je vous
l'enverrai, moi, et j'empêcherai bien qu'il ne vous donne d'autres
sujets de chagrin. Ah! _poverina_, les hommes sont au monde pour désoler
les femmes, et le meilleur d'entre eux ne vaut pas la dernière
d'entre nous. Vous êtes une pauvre enfant qui ne connaît pas encore la
souffrance. Cela ne viendra que trop tôt si vous livrez votre pauvre
coeur au tourment d'amour, _oïmè_!»
Francesca ajouta bien d'autres choses toutes pleines de bonté et de
sens. En même temps qu'Alezia était un peu blessée de cette familiarité
naïve, elle était touchée de tant de bienveillance et vaincue par tant
de franchise. Elle ne répondait pas encore aux caresses de Checca; mais
de grosses larmes coulaient lentement sur ses joues livides. Enfin son
coeur se brisa, et elle se jeta en sanglotant sur le sein de sa nouvelle
amie.
«O Lélio! me dit-elle, me pardonnerez-vous l'outrage d'un pareil
soupçon? N'accusez que l'état maladif où je suis, depuis quelques jours,
de corps et d'esprit. C'est Lila qui, croyant me guérir et voulant
m'empêcher de faire ce qu'elle appelle un coup de tête, m'a confié cette
nuit que vous viviez ici avec une très-belle personne qui n'était pas
votre soeur, ainsi qu'elle l'avait cru d'abord, mais votre femme ou
votre maîtresse. Vous pensez bien que je n'ai pas pu fermer l'oeil;
j'ai roulé dans ma tête les projets les plus tragiques et les plus
extravagants. Enfin, je me suis arrêtée à l'idée que Lila avait pu se
tromper, et j'ai voulu savoir la vérité par moi-même. Au point du jour,
tandis que, vaincue par la fatigue, cette pauvre fille dormait dans ma
chambre sur le tapis, je suis sortie sur la pointe du pied; j'ai appelé
le plus soumis et le plus stupide des domestiques de ma tante, je lui
ai fait seller le cheval de mon cousin Hector, qui est très-fougueux, et
qui a failli dix fois me renverser. Mais que m'importait la vie? Je
me disais: «Hélas! n'est pas tué qui veut!» et j'ai pris la route de
Cafaggiolo, sans savoir ce que j'allais y faire. Chemin faisant, j'ai
trouvé le conte que je me suis permis de faire à madame. Oh! qu'elle me
le pardonne! Je voulais savoir si elle vous aimait, Lélio; si elle était
aimée de vous, si elle avait des droits sur vous, si vous me trompiez.
Pardonnez-moi tous deux; vous êtes si bons! vous me pardonnerez, et vous
m'aimerez aussi, n'est-ce pas, Madame?
--Chère madonetta! je t'aime déjà de toute mon âme,» répondit la
Checchina en lui passant ses grands bras nus autour du cou et en
l'embrassant à l'étouffer.
Je désirais terminer cette scène et renvoyer Alezia chez sa tante. Je
la suppliai de ne pas s'exposer davantage, et je me levai pour faire
avancer son cheval; mais elle me retint en me disant avec force: «A
quoi songez-vous, Lélio? Renvoyez chevaux et domestique chez ma tante;
demandez la poste, et partons sur-le-champ. Votre amie sera assez bonne
pour nous accompagner. Nous irons trouver ma mère, et je me jetterai à
ses pieds en lui disant: «Je suis compromise, je suis perdue aux yeux du
monde; je me suis enfuie de chez ma tante en plein jour, avec éclat. Il
est trop tard pour réparer le tort que je me suis fait volontairement,
et délibérément. J'aime Lélio, et il m'aime; je lui ai donné ma vie. Il
ne me reste sur la terre que lui et vous. Voulez-vous me maudire?»
Cette résolution me jetait dans une affreuse perplexité. Je la combattis
en vain. Alezia s'irrita de mes scrupules, m'accusa de ne pas l'aimer,
et invoqua le jugement de Francesca. Celle-ci voulait monter en voiture
avec Alezia, et la conduire à sa mère sans moi. Moi, je voulais décider
la signora à retourner chez sa tante, à écrire de là à sa mère, et à
attendre sa réponse pour prendre un parti. Je m'engageais à ne plus
avoir aucun scrupule de conscience, si la mère consentait; mais je ne
voulais pas compromettre la fille: c'était une action odieuse que je
suppliais Alezia de m'épargner. Elle me répondait que, si elle écrivait,
sa mère montrerait sa lettre au prince Grimani, et que celui-ci la
ferait enfermer dans un couvent.