Padoue était avec Brescia et Bergame la ville de la Vénétie où les

principes de la révolution française avaient rencontré le plus de

partisans secrets. Une partie de la jeunesse studieuse, quelques

professeurs et plusieurs nobles de terre ferme, qui supportaient avec

impatience le joug des grands seigneurs du livre d’or, s’étaient laissé

gagner par les idées nouvelles d’émancipation et d’égalité, qu’ils

propageaient à leur tour clandestinement dans les classes inférieures.

Un mémoire que le chargé d’affaires de France venait de présenter au

sénat de Venise[67], pour justifier le droit qu’avait eu la nation

française de changer la forme de son gouvernement, circulait à Padoue

de main en main, et produisit une effervescence qui n’échappa point à

la sombre vigilance des inquisiteurs d’État. Le bruit qui se répandit,

quelque temps après, que l’armée républicaine avait repris Toulon et

chassé les ennemis du territoire de la France, ne fit qu’accroître

l’émotion et les espérances des novateurs.

Un soir que Lorenzo sortait de la maison du comte Corazza, où il avait

passé quelques heures avec un petit nombre de personnes distinguées qui

s’y réunissaient souvent, il fut accosté par un individu qui lui dit

familièrement: «Vous marchez si vite, monsieur le chevalier, qu’on a

peine à vous suivre. Voilà ce que c’est que d’être jeune, _per Bacco_!

On va hardiment devant soi, sans s’inquiéter des pauvres écloppés qui

restent en chemin; et cela doit être ainsi, car s’il fallait que les

générations nouvelles fussent condamnées à mesurer leur pas sur celles

qui s’en vont, le progrès dont nous parlions tout à l’heure chez le

comte Corazza, mon ami, serait un vain mot, et la vie n’aurait pas de

sens.

—J’ignorais, monsieur, répondit Lorenzo en regardant avec attention

la personne qui venait de l’interpeller et qu’il reconnut en effet

pour une de celles qu’il avait vues dans la maison Corazza, j’ignorais

qu’il vous serait agréable de m’avoir pour compagnon de voyage par une

si belle nuit, car je me serais fait un devoir de vous attendre. Aussi

bien, rien ne me presse. C’est plutôt le besoin de mouvement que le

désir d’arriver chez moi, où je n’ai que faire, qui me faisait hâter le

pas.

—Parfaitement dit..., répliqua l’inconnu en prenant sans façon le bras

du chevalier. Le besoin de mouvement, le besoin d’agir et d’exercer la

force dont on se sent doué, plus encore que la volonté d’atteindre un

but déterminé.... voilà ce qui caractérise la jeunesse dans tous les

temps, et cela suffit pour que le monde change et se transforme sans

cesse. Mais si à cet instinct permanent de la vie il s’ajoute une idée

qui en concentre les aspirations, oh! alors on enfante des miracles.

C’est ce que vous verrez bientôt, monsieur le chevalier; car le temps

où nous vivons est gros d’événements mémorables.

—Est-ce que vous croyez à une guerre prochaine? monsieur, répondit

Lorenzo d’une voix modeste.

—Non-seulement je crois à une guerre, mais j’espère une révolution.

Le monde est vieux, j’entends le monde moral; car pour la matière,

elle est ce que nous la faisons, un témoin passif de notre existence,

une conquête et une image de notre activité. Il faut donc renouveler

le viatique qui a servi jusqu’ici d’aliment spirituel à la société

européenne. Les pouvoirs publics, les institutions et les classes qui

détiennent l’autorité, sont usés et ne répondent plus aux besoins

de l’opinion. Que faire dans une pareille situation, entre un passé

qui ne peut durer qu’en empêchant l’avenir de prendre sa place?

Faudra-t-il que les générations qui portent avec elles l’esprit

de Dieu, c’est-à-dire une notion plus élevée de sa justice, de sa

providence et des limites qu’elle s’impose, faudra-t-il que ces

générations s’agenouillent devant des sépulcres blanchis, et que la

vie recule devant la mort? Ce serait inique, si fort heureusement ce

n’était impossible. Or, on n’obtiendra jamais des pouvoirs existants

l’aveu, même implicite, de leur impuissance, et leur résignation à un

ordre plus équitable où ils ne seraient plus les dispensateurs suprêmes

de la souveraineté et de la fortune publiques. Dans cette occurrence,

l’histoire nous prouve que l’humanité se comporte comme la nature:

elle brise ce qui ne cède pas, et tranche par l’épée un nœud qu’on se

refuse à délier pacifiquement. Ni le christianisme, ni la réforme, ni

la révolution française, qui les résume et en féconde les principes,

n’ont pu triompher de leurs ennemis sans le concours de la force. Le

paganisme a résisté tant qu’il a pu, et, s’il a succombé, ce n’est pas

faute de s’être défendu par tous les moyens qui étaient en son pouvoir.

Le catholicisme en a fait autant, et les annales de l’Église sont

remplies de pages sanglantes et d’horreurs _salutaires_, comme disent

les casuistes.

—Il est cependant triste de croire, dit Lorenzo, que la vérité ne

puisse être reconnue à l’éclat de son évidence, et qu’il faille le

concours de la force pour faire triompher l’esprit. A quoi servent

alors la conscience et la raison, s’il nous faut employer l’épée pour

protéger le juste et proclamer le vrai?

—Oh! _sancta simplicitas!_ répondit l’inconnu en souriant, voilà bien

le langage d’un jeune homme de vingt ans, qui explique le _Phédon_

peut-être ou _la Cité de Dieu_ de saint Augustin! Vous pensez donc,

mon cher chevalier, que le juste, le vrai et le beau, pour employer

la langue de vos maîtres, descendent du ciel comme le Saint-Esprit,

qui est venu illuminer les apôtres, et qu’il n’y a qu’à ouvrir les

yeux pour être subitement édifié? S’il en était ainsi, il n’y aurait

jamais eu de contradiction parmi les hommes, et nos premiers parents

seraient encore à s’ennuyer dans le paradis terrestre. C’est parce

que la vérité ne se présente jamais à l’état pur, c’est parce qu’il

faut l’extraire péniblement, comme l’or, des entrailles de l’histoire,

en la dégageant de l’erreur, que les hommes discutent et se font la

guerre. La conscience et la raison, que vous invoquiez tout à l’heure,

ne contiennent que la table de la loi, c’est-à-dire les principes

nécessaires dont le développement est l’œuvre du temps et de notre

libre arbitre. La conscience d’un Athénien contemporain de Socrate,

par exemple, n’avait pas d’autres vérités fondamentales que celles

qu’admettait un sujet de Marc-Aurèle ou un chrétien du moyen âge;

mais quelle différence dans les conséquences pratiques que chacun en

tirait! Lorsque le Christ disait: _Mon royaume n’est pas de ce monde_,

ce n’était là sans doute qu’une précaution de langage pour désarmer la

vigilance des pouvoirs politiques; car, aussitôt que ses disciples

ont été les plus forts, ils se sont empressés d’organiser la société

conformément à l’idéal de justice dont il les avait pénétrés. La

réforme, qui ne fut d’abord qu’une simple controverse sur quelques

points de discipline ecclésiastique, ne gouverne-t-elle pas aujourd’hui

la moitié de l’Europe et une partie du nouveau monde? L’esprit de

la révolution française, sorti de cette même source d’amour et de

miséricorde qu’on nomme l’Évangile, épuré par la réforme, agrandi par

les travaux immortels des libres penseurs de notre siècle, marque un

nouveau développement de la notion de justice, et s’applique à un

plus grand nombre de rapports. On pourrait comparer la conscience à

un tribunal dont la juridiction, d’abord très-restreinte et aussi

élémentaire que la société primitive, étend chaque jour la sphère de

son action. Devenant ainsi plus vigilant et plus rigoureux, ce tribunal

finit par soumettre à la même loi d’équité toutes les relations de

la vie. Telle est la destinée du genre humain, qui, dans l’ordre

moral comme dans l’ordre scientifique, est forcé de conquérir à la

sueur de son front cette portion de vérité relative qui constitue la

civilisation d’une époque. Eh bien! mon cher chevalier, nous sommes

précisément arrivés à l’une de ces grandes crises de l’histoire, à la

fin d’une civilisation que condamnent la conscience plus éclairée et

la raison du genre humain. Ne vous y trompez pas, c’est une religion

nouvelle qui s’avance avec l’armée française victorieuse; c’est la

religion de la jeunesse et de la vie qui vient prendre la place d’une

doctrine épuisée, d’un culte de vieillards, la religion de la mort.

Aussi voyez la misérable contenance de nos pères conscrits à la veille

de si grands événements! Irrésolus et tremblants, lâches et perfides,

ils ne savent ni conjurer le destin par des sacrifices expiatoires et

des réformes nécessaires, ni se défendre ouvertement contre le danger

qui les menace. Comme le sénat de Rome, dont il se dit l’émule, le

sénat de Venise attend que les Gaulois viennent assiéger le Capitole,

au lieu de se préparer à les combattre ou de leur tendre la main pour

partager avec eux les dépouilles de la vieille Italie. Malheureusement,

on ne trouvera pas un Camille cette fois pour défendre une cité dont

les jours sont comptés.

—Monsieur, répondit Lorenzo avec une extrême vivacité, ce ne sont pas

là les sentiments d’un bon Vénitien. J’ignore si nous devons craindre

réellement tous les malheurs que vous nous annoncez; mais dans aucun

temps il n’est permis de faire des vœux contre l’indépendance de son

pays.

—Et qui vous dit, monsieur le chevalier, qu’on souhaite la chute de

Venise plutôt que le triomphe de la justice? Contrairement à la formule

historique de l’aristocratie du livre d’or, je dirai: «Je suis homme

avant d’être Vénitien,» et le bonheur des peuples me touche un peu plus

que les intérêts d’une oligarchie odieuse et tyrannique. Je m’étonne de

voirie fils de Catarina Sarti se faire le champion d’un ordre social

plein d’iniquités, où le mérite, le courage, la vertu même, sont des

titres à la pauvreté et souvent à la proscription. Cela est d’autant

plus généreux de votre part, que cette aristocratie impuissante et

jalouse, dont vous défendez les droits usurpés, a laissé mourir votre

père dans un coin de l’Asie, loin de sa patrie, où ses grands talents

faisaient ombrage à la famille Zeno.... A propos, dit l’inconnu après

avoir fait quelques pas en silence, vous connaissez la nouvelle?

—Quelle nouvelle? répondit Lorenzo, un peu distrait par ce qu’il

venait d’entendre.

—Parbleu! les fiançailles de la signora Beata Zeno avec le chevalier

Grimani. On ne parle que de leur prochain mariage depuis quinze jours

dans tout Venise. Vous allez sans doute assister aux noces de la noble

fille de votre protecteur? Elles seront très-brillantes, à ce qu’on

assure, et les poëtes de carrefour ont déjà rimé de beaux sonnets en

l’honneur de cette alliance de deux illustres familles patriciennes.»

Parvenu au détour d’une rue étroite, qui n’était éclairée que par une

petite lampe qui brûlait aux pieds d’une madone, l’inconnu, s’arrêtant

tout court, ajouta:

«Savez-vous bien que nous sommes d’anciennes connaissances, monsieur

le chevalier? Non-seulement j’ai été fort lié avec votre père dans

ma jeunesse; mais rappelez-vous que, il y a six ou sept ans, j’ai eu

l’honneur de causer avec vous dans un café de la place Saint-Marc, et

de vous donner quelques renseignements sur le personnel et les mœurs

de cette société vénitienne dont je puis vous annoncer aujourd’hui

la chute inévitable. _Felice notte, signor cavaliere_,» dit-il en

s’éloignant de Lorenzo, et le laissant étourdi de tout ce qu’il venait

d’entendre.

Assailli par une foule de sentiments et comme frappé de stupeur,

Lorenzo resta quelque temps immobile au coin de la rue où l’inconnu

l’avait quitté; puis il se mit à marcher précipitamment et sans but,

emporté qu’il était par une sorte de fièvre qu’il ne pouvait maîtriser.

«Est-il possible, se dit enfin le chevalier en poussant une exclamation

douloureuse, est-il bien possible que cet homme m’ait dit la vérité?

Beata épouserait le chevalier Grimani, et l’on m’aurait fait un

mystère d’un si grand événement! Pourquoi me tromper ainsi, et quel

intérêt pouvait avoir le sénateur à me dire ces paroles mémorables

qui retentissent encore au fond de mon cœur: _Allez, mon fils, car

ce titre vous appartient désormais?_ N’aurait-il voulu me combler de

ses faveurs, m’élever dans la hiérarchie domestique de sa maison que

pour mieux marquer la distance qui me sépare de sa fille et détourner

mon ambition du but où elle aspire? La scène de la bibliothèque,

le long discours qu’il m’a tenu, tout cet appareil d’initiation

paternelle n’aurait donc été qu’un piége tendu à ma crédulité, un

stratagème de tyrannie pour me séparer de Beata, dont il aurait deviné

les sentiments secrets? Ah! je comprends maintenant la sécurité du

chevalier Grimani et sa courtoisie à mon égard, s’écria Lorenzo avec

rage et en précipitant ses pas. Il n’avait pas besoin de s’inquiéter

des vains honneurs dont on couvrait mon indigence, puisqu’il était

certain d’obtenir la main de Beata, qui lui est promise sans doute

depuis longtemps. Pendant qu’on m’envoyait ici à l’école étudier le

droit des gens et cet amas de puérilités qu’ils appellent la science de

Dieu ou théologie, on m’enlevait mon trésor, mon bien, ma vie, l’unique

objet de mes rêves et de mes aspirations! O mon Dieu! se dit-il tout à

coup en sanglotant, assis sur une borne devant une église, Beata aussi

m’aurait trompé! cette âme si noble et si pure se serait donc jouée

de moi, ou bien le spectacle de mon amour n’aura été pour elle qu’un

prélude agréable à une destinée plus sérieuse, une distraction de jeune

fille sans conséquence sur l’avenir de la femme et de la patricienne!

Ton souvenir, pauvre Lorenzo, restera peut-être au fond de son cœur

comme un mirage de la jeunesse, comme un rêve inachevé, comme une

goutte de poésie dont elle embellira les heures lentes et monotones de

la grandeur.»

Ces mois à peine articulés s’échappaient en désordre de son cœur

oppressé à travers les larmes qui inondaient son visage. «Mais c’est

impossible, s’écria-t-il après un court silence et par un de ces

contrastes si naturels à la passion; non, Beata n’a pu me trahir!

Jamais le mensonge ni la dissimulation n’ont approché de cette

âme digne du ciel et du respect de la terre. La main qu’elle m’a

laissé presser dans la gondole, les larmes que j’ai vues couler, la

promenade à Murano, l’accueil qu’elle m’a fait pendant les derniers

instants de mon séjour à Venise et à la grande soirée du palais Zeno,

lorsque, tout émue de la musique divine de Palestrina, elle me fit

signe de m’approcher d’elle et que je pus lui dire tout bas d’une

voix tremblante: _Ah! signora.... que ne puis-je mourir aujourd’hui!_

L’expression d’ineffable douceur que je vis éclater alors dans ses

beaux yeux.... l’accent de mélancolie qui s’exhalait de sa bouche

adorée en chantant le duo de Paisiello:

Ne’ giorni tuoi felici

Ricordati di me....

non, ce n’étaient pas là des artifices d’une coquetterie vulgaire. Tout

mon être me répond de la sincérité de ses sentiments: c’est bien son

cœur qui parlait au mien, car l’amour ne peut pas plus se cacher que

la lumière. On l’aura trompée comme moi, on l’aura obsédée.... elle

aura succombé, comme succombent toutes les femmes, de lassitude morale

et pour avoir la paix domestique. Après avoir tué le père, on veut

torturer et déshonorer le fils; mais ils prennent mal leur temps pour

accomplir ce second sacrifice: le fils ne se laissera pas égorger aussi

facilement que le père. J’irai à Venise, j’irai surprendre ce vieillard

hypocrite qui apporte dans sa famille les habitudes d’un inquisiteur

d’État, et je lui prouverai que le chevalier Sarti a mis à profit les

leçons qu’on lui a payées à l’université de Padoue.»

Ainsi parlait Lorenzo, troublé par une révélation si inattendue,

passant tour à tour de l’exaltation à l’abattement, de la superbe

juvénile aux larmes de l’amour, qui était la force et aussi la

faiblesse de ce caractère passionné. Il fut surpris par les premières

clartés du jour, errant encore sous les longues arcades de la ville

silencieuse. Cependant des groupes d’étudiants, qui paraissaient se

diriger vers un but indiqué d’avance, débouchaient de toutes parts en

poussant des cris joyeux. Les uns avaient à leurs chapeaux de larges

cocardes tricolores, les autres portaient des bannières illustrées

de légendes philosophiques; des bandes de musiciens précédaient

quelques-uns de ces groupes en jouant des airs nouveaux d’un rhythme

vif et entraînant. Lorenzo, épuisé par la fatigue et absorbé dans ses

réflexions douloureuses, regardait ce spectacle d’un œil indifférent et

sans y rien comprendre, lorsqu’il s’entendit interpeller.

«Eh bien! chevalier, est-ce que vous n’êtes pas des nôtres? Que

faites-vous donc là tout seul à rêver, à contempler l’_aurore aux

doigts de rose_, comme dit le vieil Homère? Venez donc avec nous, si

vous voulez arracher la belle Hélène des bras de son ravisseur; car

nous allons détrôner la race de Priam.

—Oui, oui, s’écrièrent-ils tous ensemble dans le groupe d’où partait

l’interpellation, nous allons prendre la ville de Neptune, _Neptunia

Troja_, le siége du patriciat et de la tyrannie. Joignez-vous à nous,

les dieux immortels nous ont promis la victoire!»

Sans prêter une grande attention à ces plaisanteries d’écoliers

émancipés, Lorenzo suivit le flot toujours grossissant des curieux,

et se trouva conduit machinalement sur la grande place qui est à côté

de la cathédrale. Elle était déjà remplie de nombreuses escouades de

jeunes gens qui, à un signal donné, formèrent un vaste cercle autour

de plusieurs individus parmi lesquels un surtout se distinguait par

l’autorité de son langage. Attiré par la curiosité, Lorenzo s’approcha

de la foule et pénétra dans l’intérieur du carré, où il ne fut pas

peu surpris de retrouver l’individu qui l’avait abordé pendant la

nuit. C’est sur lui que se portaient tous les regards; c’est lui qui

paraissait être l’instigateur de ce rassemblement, dont il expliqua la

cause en quelques paroles véhémentes.

«Je n’ai pas besoin de vous apprendre, dit-il, pourquoi nous sommes

réunis ici; nous allons remettre au provéditeur la pétition que vous

avez tous signée pour demander au sénat la réforme de la vieille

constitution de Venise. Les temps sont changés.... il faut que les

lois changent et deviennent l’expression des nouveaux besoins de la

société. C’est à la jeunesse, c’est à vous qu’il appartient d’organiser

la vie politique conformément au nouvel idéal de justice qui s’élève

dans l’humanité; car la jeunesse, vierge de toute souillure et de toute

préoccupation égoïste, est la voix de Dieu sur la terre, _vox Dei_,

l’organe du progrès et de la beauté morale, ainsi que le dit Aristote

dans l’admirable passage de sa _Rhétorique_ que vous connaissez tous.

Les générations s’épuisent et se nouent, comme les arbres où la séve

ne circule plus, et, si la jeunesse n’existait pas, il faudrait

l’inventer, ne fût-ce que pour transmettre intactes les notions du

juste, fécondées par l’enthousiasme toujours renaissant de la poésie

divine. Ne vous laissez ni intimider par des menaces, ni éconduire par

les promesses fallacieuses dont les pouvoirs sont si prodigues; soyez

fermes, parlez haut, et l’on vous écoulera. Vous avez pour vous le

droit.... vous aurez bientôt la force qui descend les Alpes, avec les

bataillons de cette grande et généreuse nation dont le drapeau est le

_labarum_ d’une révolution qui fera le tour du monde.

«Oui, _giovinetti_, reprit-il d’une voix plus énergique, c’est la

religion du progrès, du mouvement et de la vie, que nous apportent les

disciples de Voltaire et de Rousseau, ces deux apôtres de la raison et

du sentiment qui valent bien saint Pierre et saint Paul, fondateurs

d’une religion pervertie, d’une religion d’enfants, où le diable joue

un plus grand rôle que le bon Dieu. Savez-vous ce que c’est que le

démon? C’est le mal, c’est l’ignorance qu’il faut extirper sur la

terre; c’est l’oppression du faible par le fort, c’est l’hypocrisie,

c’est le triomphe de l’iniquité. Le Dieu que nous adorons est le Dieu

de la vérité, celui qui se dégage incessamment de la conscience et

de la raison de l’humanité, le Dieu fort de Kepler et de Bacon, de

Descartes et de Galilée, dont le philosophe florentin a pu dire à ceux

qui en niaient l’existence: _E pur si muove!_ Il se meut en effet,

il marche, il grandit sans cesse avec nos connaissances et l’amour

de la justice, le Dieu vivant dont _les perfections sont celles de

nos âmes, moins les limites qui s’y rencontrent_, comme l’a dit aussi

un contemporain de Galilée, le grand Leibnitz. Au nom de ce Dieu de

lumières, qui proclame la liberté, allons protester contre celui qui

prêche l’ignorance et consacre la tyrannie!»

Des cris tumultueux de _Viva la Francia! viva la libertà!_

accueillirent ce discours provocateur. Les étudiants s’ébranlèrent

aussitôt après et s’acheminèrent avec beaucoup de discipline vers le

palais de la _Ragione_ (l’hôtel de ville), où ils furent reçus par la

force publique et dispersés. Cette première lutte fut suivie d’émeutes

et de sanglantes collisions qui durèrent plusieurs jours. L’autorité,

loin de sévir avec la rigueur qui lui était habituelle, se montra

patiente et modérée, parce que, connaissant l’état des esprits, elle

craignait une insurrection générale des provinces de terre ferme[68].

Entraîné dans cette révolte des étudiants de Padoue, Lorenzo y déploya

une exaltation qui fut remarquée. Poursuivi par un sbire, il fut

arrêté après avoir reçu un coup de stylet au bras gauche. Reconnu fort

heureusement par un familier des inquisiteurs, Lorenzo fut relâché en

considération du sénateur Zeno, dont on le croyait parent. Le chevalier

quitta Padoue quelques jours après ces tristes événements et se rendit

à Venise. On était à la fin de l’année 1794. Il descendit au palais

Zeno vers dix heures du soir, et le trouva silencieux. Tout le monde

était sorti, excepté les domestiques, qui parurent étonnés de le voir

un bras en écharpe.

«Eh quoi! c’est vous, monsieur le chevalier? lui dit le vieux Bernabo,

les yeux écarquillés de surprise.

—Eh! oui, c’est moi, répondit Lorenzo d’un ton résolu; qu’as-tu à me

dire?

—Oh! rien,» murmura le vieillard en branlant la tête d’un air de pitié.

Lorenzo monta à son appartement et alla se coucher sans demander

d’autres explications de l’accueil qu’on lui faisait. Il passa une

nuit pénible, moins tourmenté de sa blessure, qui était pourtant

douloureuse, que des tristes idées dont il ne pouvait se défendre.

Le lendemain, de très-bonne heure, l’abbé Zamaria entra dans la chambre

de Lorenzo, et lui dit aussitôt en l’embrassant avec effusion:

«Te voilà donc, mon cher enfant! Que je suis heureux de te revoir, bien

que tu m’aies un peu négligé pendant les deux années que tu as passées

à Padoue! Ah çà! tu es blessé? m’a-t-on dit.

—Oui, cher maître, répondit Lorenzo, ému de cette marque de véritable

affection; mais la blessure n’a point de gravité.

—Tant mieux! je voudrais qu’il en fût de même de tous les autres maux

que je prévois.»

Après quelques instants de silence, l’abbé dit à Lorenzo en le

regardant avec une expression de gravité qui contrastait avec l’aimable

insouciance de son caractère:

«Qu’est-il donc arrivé, que le sénateur Zeno soit si courroucé contre

toi? Sans doute quelque folie de jeune homme dont le bruit sera venu

à ses oreilles. Je ne l’ai jamais vu aussi irrité, et cela m’étonne

d’autant plus de sa part que nous sommes à la veille d’un grand

événement qui comble tous ses vœux et répand la joie dans la maison. Tu

sais que Beata se marie avec le chevalier Grimani?

—C’est donc vrai? répondit Lorenzo en se levant brusquement sur son

séant.... Et quand doit avoir lieu ce bel hyménée?

—Aussitôt que la _signora_ sera remise d’une légère indisposition qui

la retient dans son appartement depuis une quinzaine de jours, répondit

l’abbé sans remarquer l’extrême agitation du chevalier. Elle est sortie

pour la première fois depuis trois semaines, et ne s’en est pas bien

trouvée, à ce que m’a dit Teresa ce matin.

—Je suis heureux, répondit Lorenzo avec une froide ironie, d’être

arrivé assez tôt pour joindre mes félicitations aux vôtres et prendre

ma part de la joie commune.

—Mon enfant, répliqua l’abbé d’un ton pénétré et en faisant un effort

sur lui-même, je ne dois pas te cacher que je suis chargé d’une pénible

mission. J’ignore quelle faute tu as pu commettre.... mais ta présence

dans ce palais n’est plus possible. J’ai même reçu l’ordre de te dire

qu’il fallait aujourd’hui même te chercher un logement; mais, comme

tu es malade, je prends sur moi d’obtenir quelques jours de répit. Du

reste, continua l’abbé visiblement soulagé, Son Excellence ne te retire

aucun de ses bienfaits. Tu conserveras la pension viagère qu’il a

placée sur ta tête, et avec cela, _per Bacco_! tu pourras encore vivre

_da gentiluomo_.

Le chevalier Sarti · 第 30 / 39 段