Le mouvement de la Renaissance, qui commence en Italie au XV^e siècle

et se prolonge jusqu’à la fin du XVI^e, se caractérise par deux

tendances opposées, qui ont pour résultat l’émancipation de l’esprit

humain et le réveil de la société séculière. Si dans les arts et dans

les lettres on s’efforce d’imiter l’antiquité, dont on a retrouvé les

chefs-d’œuvre immortels, et de ressaisir les traditions d’un idéal

qu’on ne dépassera pas, dans les sciences et dans la philosophie, qui

les résume toutes, on secoue le joug du passé, on repousse l’autorité

de Platon, d’Aristote, et celle de la scolastique, pour se livrer à

l’étude de la nature. On vit alors un spectacle unique. Un souffle

de vie nouvelle circule dans le monde et transforme, comme par

enchantement, la vieille société féodale. Les murs cyclopéens et les

donjons du moyen âge s’écroulent sous le marteau des démolisseurs, les

villes changent d’aspect et deviennent aussi riantes qu’elles avaient

été étroites et sombres. Les formes maigres, confuses et pointues de

l’architecture barbare se dénouent en lignes harmonieuses, et les

temples gothiques, qui semblaient n’avoir été construits que pour y

invoquer la mort, et où la lumière ne pénétrait qu’à regret comme la

joie dans le cœur des pénitents, font place à des églises spacieuses et

sereines, où la prière circule librement et s’exhale comme un encens

de poésie pour bénir et glorifier la Providence, qui a comblé l’homme

de bienfaits. Les images traditionnelles des personnages divins,

où l’inexpérience de l’ouvrier a été qualifiée de pieuse naïveté,

dépouillent leurs formes béates et niaises pour revêtir, sous la

main de l’artiste inspiré, celles de la belle humanité, transfigurée

par un goût et un sentiment supérieurs. Les statues endormies depuis

si longtemps dans leurs froides niches se réveillent, elles ouvrent

enfin les yeux à la lumière, elles se remuent, elles respirent, et

le symbole muet et sourd de la tradition devient un être vivant qui

nous voit, nous entend, s’intéresse à nos joies et à nos misères.

Des palais magnifiques, des costumes somptueux, le culte du plaisir

et de la jeunesse, des spectacles nouveaux, la grâce du langage et

des manières, le goût de la sociabilité élégante, l’art pénétrant

partout et donnant à toutes choses le mouvement et la vie, tels furent

les premiers résultats de ce grand réveil de la fantaisie humaine.

L’antiquité fut évoquée, les divinités charmantes du polythéisme

retrouvèrent de nombreux adorateurs, et, joyeuses de cette restauration

inespérée de leur empire, elles descendirent sur la terre pour se

mêler à ces _brigate_ de poëtes, d’artistes et de beaux esprits, qui

allaient chantant par les carrefours et au penchant des collines le

plaisir de vivre et les belles passions du cœur humain. Les femmes, qui

sont toujours la manifestation la plus vraie de la sociabilité d’une

époque, secouèrent les cendres de la pénitence, brisèrent l’enveloppe

austère dont les avait entourées l’ascétisme du moyen âge, et, sortant

de leurs alvéoles monastiques, elles se mirent à voleter sur la terre

fleurie, à cultiver les arts, les lettres et même les sciences les

plus abstraites, comme pour donner un témoignage irrécusable de leurs

aptitudes diverses et de leur droit à l’émancipation[52]. Il n’est pas

jusqu’aux courtisanes qui n’aient reçu le pardon de l’Église pour avoir

mêlé aux philtres de la séduction l’amour de la poésie[53]. Dans une

édition de _canzoni à ballo_, publiée à Florence en 1568, on voyait

une gravure en bois qui représentait douze femmes dansant et chantant

devant le palais des Médicis. On ne saurait mieux peindre cette

résurrection à la vie séculière qui caractérise la Renaissance, et qui

faisait dire à un contemporain, l’Allemand Ulrich de Hütten, ébloui

d’un tel spectacle: «O siècle! les études fleurissent, les esprits se

réveillent; c’est une joie que de vivre!»

Oui, ce devait être une joie que de vivre au milieu de cette foule

de grands hommes qui remplissaient l’Italie des miracles de leur

génie, d’être le contemporain de Léonard de Vinci, de Raphaël, de

Michel-Ange, du Corrége, de l’Arioste, du Tasse, de Machiavel, de

Laurent de Médicis, de Léon X, de voir s’élever _Santa Maria dei

Fiori_ à Florence, Saint-Pierre à Rome, d’admirer pour la première

fois _la Transfiguration_, _le Jugement dernier_, _le Moïse_, _la

Cène_ de Léonard, l’_Orlando innamorato_, _la Jérusalem délivrée_, et

toutes ces merveilles d’une civilisation où le goût et les formes

plastiques de l’antiquité s’allient au spiritualisme chrétien. Dans ce

concert magnifique de la vie nouvelle, pendant que les architectes,

les peintres, les sculpteurs et les poëtes s’inspiraient à la fois

des monuments du passé, dont ils imitaient les beautés éternelles, et

de l’étude de la nature, les philosophes, tels que Telesio, Giordano

Bruno, Campanella, rompaient avec l’autorité, imaginaient des cités

idéales, des utopies divines, et préparaient l’avénement des Képler,

des Newton, des Galilée, de Bacon et de Descartes, ces maîtres de la

science positive qui gouverne aujourd’hui le monde.

Arrivée plus tard que les autres puissances de l’Italie sur ce champ de

bataille de la civilisation nouvelle, Venise, qui avait été bénie par

Pétrarque et consacrée reine de l’esprit par le cardinal Bessarion, qui

lui légua aussi ses manuscrits en 1468, Venise, au milieu d’une ligue

périlleuse, celle de Cambrai, qui faillit compromettre son existence

politique, se fit une large place au soleil de la Renaissance et y

développa les propriétés de son génie. Tous ces palais magnifiques qui

ornent les deux rives du Grand-Canal s’élevèrent alors par enchantement

sous la main de ses grands architectes, Palladio, Sanmicheli, Scamozzi,

Antonio Daponte, fra Giocondo, et furent ornés de chefs-d’œuvre par les

Belin, qui donnent la main à l’école byzantine, par Giorgione, Titien,

Tintoretto, Paul Véronèse, coloristes incomparables, peintres de la

grâce, de la vie fastueuse et sans douleurs. Glorifiée, transfigurée

par ses artistes, ses poëtes, ses philosophes et ses grands hommes

d’État, Venise renaît plus charmante et plus belle, et devient un

séjour de délices, une merveille de l’histoire, quelque chose qui

ressemble à un conte de fée réalisé sur la terre par un peuple qui eut

le sens politique des Romains, le goût et l’atticisme qui distinguaient

les Grecs.

Écoutons maintenant l’abbé Zamaria, pour savoir quel rôle a joué l’art

musical dans la civilisation de Venise et le grand mouvement de la

Renaissance.

* * * * *

«_Signori_, dit-il du haut d’une estrade qu’on avait dressée dans la

bibliothèque du palais Zeno, et devant une assemblée où se trouvait

tout ce que Venise renfermait alors de personnes illustres et

distinguées, savez-vous quel est l’inventeur de la musique? C’est le

Créateur du ciel et de la terre, celui qui dit à la mer: _Nec plus

ultra!_ qui fit l’homme à son image, et lui imposa la nécessité de

vivre au milieu de certains éléments dont le premier de tous est l’air

qu’il respire. Cet agent indispensable de la vie est aussi la source

de la sonorité, qu’il produit par ses vibrations infinies, comme la

lumière qui nous éclaire est l’agent de la couleur. L’acoustique et

l’optique sont deux sciences qui ont pour objet l’étude des phénomènes

de l’audition et de la vision, unis entre eux par de si nombreuses

analogies.

«Dans l’échelle immense des bruits qui remplissent la nature, depuis

le murmure des ruisseaux jusqu’à l’éclat de la foudre, l’oreille ne

distingue qu’un certain nombre de sons ayant le caractère musical. Un

son possède le caractère musical lorsque l’oreille peut en apprécier

l’intensité et le classer dans une série où il soit facile de le

reconnaître et de ne pas le confondre avec un autre son qui le précède

ou le suit. Les savants se sont amusés à soumettre au calcul ces

appréciations instinctives de notre organe, et ils ont pu fixer les

deux limites extrêmes de l’échelle musicale, le son le plus grave et

le plus aigu que nous puissions percevoir distinctement; mais, entre

ces deux pôles de l’échelle musicale, soit qu’on remonte du son le plus

grave jusqu’au plus aigu, ou qu’on descende du plus aigu jusqu’à celui

que produit un tuyau d’orgue de trente-deux pieds, existe-t-il un point

d’arrêt qui oriente l’oreille, comme l’œil qui regarde un paysage pour

la première fois est forcé de choisir un point de repère pour ne point

s’égarer dans la multitude des objets qui le frappent? Oui, sans doute,

et cette division de l’étendue sonore, que l’homme n’a pas plus créée

qu’il n’a créé les sons et les couleurs, c’est l’_octave_, portion de

l’échelle renfermée entre deux notes dont l’une est la reproduction de

l’autre. Cette unité donnée par la nature, dont chaque degré est le

produit d’un nombre plus ou moins considérable de vibrations, s’appelle

vulgairement la _gamme_.

«Il se présente ici une question très-importante, qui a préoccupé

les théoriciens de tous les temps, et qui reste encore aujourd’hui

un sujet de controverse. L’espace parcouru entre un son quelconque

de la série musicale et celui qui en reproduit la sensation, cette

_consonnance_ de l’octave donnée par la nature, et que l’oreille ne

peut franchir sans être forcée de recommencer le même voyage jusqu’à

la dernière limite des sons appréciables, la trouve-t-on constituée

dans la musique primitive des peuples dont il nous reste des

monuments? La réponse n’est pas aussi facile à faire qu’on pourrait

le croire d’abord. Non-seulement il est rare de trouver dans la

musique primitive des différents peuples l’espace renfermé entre les

limites de l’octave parcourue d’un bout à l’autre, de telle manière

que l’oreille perçoive et conserve cette unité d’impression que nous

appelons le _ton_ ou _tonalité_, mais les degrés même qui remplissent

cet espace infranchissable de l’octave varient souvent et de nombre

et de grandeur. Vous avez sans doute entendu dire que les Arabes,

les Égyptiens, les Indiens, les Chinois, ne possédaient pas la même

série de sons que nous autres peuples européens; qu’ils avaient des

intervalles plus petits ou plus grands que ceux que nous admettons

dans notre gamme diatonique. Comment expliquer ce fait d’observation,

qu’il est difficile de révoquer en doute? Puisque l’homme a toujours

été constitué de même, qu’il possède partout les mêmes organes et

qu’il vit au milieu des mêmes éléments, il devrait subir les mêmes

modifications et exprimer les mêmes sensations. Je le répète, l’homme

n’a pas plus créé le son qu’il n’a créé la couleur; notre oreille

perçoit la sonorité comme notre œil perçoit la lumière, et les sept

couleurs du prisme solaire nous sont données par la nature, comme les

sept notes de la gamme qui constituent l’unité de l’octave. D’où vient

cependant la variété d’émotions, de systèmes et d’écoles qui nous

frappe dans l’histoire des peuples? De la même cause qui a produit la

variété des langues, qui toutes peuvent se réduire à un petit nombre

de sons radicaux ou primitifs diversement combinés: cette cause, c’est

la liberté de l’âme. Nous retrouvons ici ce dualisme de notre nature,

composée de corps et d’esprit, de besoins impérieux et d’aspirations

infinies, de faiblesse et de grandeur, de providence et de liberté.

Nous ne pouvons créer un fétu, et nous transformons le monde à notre

image; il nous est impossible de produire un son ni une couleur, mais

nous faisons un Raphaël ou un Palestrina, un Titien ou un Marcello.

—Admirablement dit, s’écria le sénateur Zeno; tu es toujours éloquent,

cher abbé, quand tu parles de musique.

—Sans vouloir trop insister sur ce phénomène curieux de la variété

des échelles musicales, qui toutes peuvent être facilement ramenées au

type de notre gamme diatonique, voici comment je m’explique ce fait,

qui a si fort embarrassé les historiens de la musique.

«La musique, comme nous la comprenons de nos jours, est un art

complexe qui est le résultat de trois éléments: mélodie, rhythme,

harmonie. Bien que ces trois éléments soient dans la nature, et

qu’ils s’offrent à nous presque simultanément dans une sensation

confuse, nous ne les percevons toutefois que l’un après l’autre, et,

historiquement parlant, la mélodie est le premier fait qui nous frappe

et nous saisit. La mélodie est une succession de sons quelconques qui

forment un chant compréhensible à notre oreille. Le rhythme, c’est

le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie et lui donne un

caractère, ce qui a fait dire à Martianus Capella, un compilateur du

V^e siècle de notre ère, que la mélodie c’est la femme, et le rhythme

l’homme qui la féconde. L’harmonie résulte de plusieurs sons entendus

ensemble, et qui produisent ce que nous appelons un _accord_. Comme

succession mélodique, il peut exister un nombre plus ou moins grand

de combinaisons provenant d’un caprice de l’oreille, d’une nuance de

sentiment, ou d’une flexion particulière de l’organe dans un milieu

donné; mais aussitôt que l’harmonie intervient à l’état d’accords non

pas isolés, mais enchaînés l’un à l’autre par l’affinité des sons

qu’ils renferment et qui s’appellent, selon la belle expression d’un

Père de l’Église, cette harmonie impose à la série mélodique un ordre

nécessaire qui, de modification en modification, la ramène au type

de notre gamme diatonique. Voilà en quelques mots l’histoire de la

musique, dont la période de première maturité se caractérise par la

formation de la gamme dans les limites de l’octave et sous la pression

de l’harmonie, qui lui impose ses lois de régularité. Les différentes

échelles musicales ne seraient alors que des formes mélodiques

plus ou moins originales ou ingénieuses, des espèces de dialectes

remplis de nuances, d’exceptions et de subtilités, qui finissent

par disparaître devant la langue régulière qui les absorbe dans son

unité savante, comme la langue toscane s’est formée des différents

dialectes qui se parlaient en Italie, et dont elle a dû repousser les

nombreux idiotismes. Cette opération mystérieuse de l’instinct, qui

va de la sensation confuse et complexe à la multiplicité des aperçus

pour aboutir à l’unité savante, c’est la loi de notre développement

intellectuel qui se manifeste dans toutes nos connaissances, et surtout

dans la formation des langues littéraires.

«Aussi n’est-ce pas sans raison que j’ai comparé les différentes

échelles musicales qui ont pu exister, ou qui existent encore chez des

peuples restés en dehors de notre civilisation, aux dialectes nombreux

qui précèdent la formation d’une langue littéraire. Rousseau, qui a

remarqué cette analogie, n’en a pas compris toutes les conséquences.

C’est un fait historique parfaitement démontré, qu’une langue est

d’autant plus compliquée, remplie d’exceptions, de raffinements et de

subtilités grammaticales, qu’elle est près de sa source et loin de ce

degré de perfectionnement où elle arrive par les efforts du temps,

du peuple surtout, qui simplifie tout ce qu’il touche, et des grands

écrivains, qui la fixent par des chefs-d’œuvre. La même différence

existe entre deux langues parlées par deux peuples qui n’ont pas

le même degré de culture: la plus ingénieuse et la plus riche en

combinaisons grammaticales sera celle qui n’a pas encore atteint son

entier développement. Prenons pour exemple les langues modernes qui

sont nées de l’altération de la langue latine, c’est-à-dire l’italien,

le français et l’espagnol. A partir des VIII^e et IX^e siècles, nous

voyons l’instinct des peuples nouveaux, mélanges de barbares et de

Romains abâtardis, se débarrasser peu à peu des formes savantes de la

langue souveraine, repousser les cas, tronquer les mots, raccourcir

les phrases, altérer les rhythmes et la prosodie, dépouiller ce luxe

et cette magnificence de la langue de Cicéron, que le génie pratique

d’Auguste avait déjà condamnés, pour se créer un instrument plus

simple et mieux adapté aux besoins d’intelligences plus nombreuses

et moins cultivées. De cette première transformation, accomplie vers

le XI^e siècle, sont nés les dialectes _romans_, qui ne sont pas

encore les langues modernes, et qui occupent, dans ce travail de

décomposition et de reconstitution, un point d’arrêt d’une grande

importance dans l’histoire. Ces dialectes, dont le plus remarquable

fut celui qu’on parlait dans le midi de la France, et qu’on appelle

la langue _provençale_, ces dialectes, qui étaient le produit de

l’instinct populaire et une simplification de la langue latine, sont

plus compliqués et plus remplis d’artifices que les langues modernes

arrivées à leur complet épanouissement. Le même phénomène s’est

également produit dans la civilisation particulière de chaque peuple,

dont la langue littéraire est le résultat d’un long travail d’épuration

entre les différents dialectes qui l’ont précédée, et qu’elle n’a pu

s’assimiler qu’en les simplifiant. Tel est encore une fois le procédé

de l’esprit humain dans la formation des langues, qui semblent perdre

en variété de formes et de modes ce qu’elles gagnent en clarté,

et ne devenir un instrument de l’idée générale qu’aux dépens de

l’imagination, dont elles réfléchissent d’abord les aperçus divers et

l’enchantement matinal.

—Monsieur l’abbé, interrompit le comte de Narbal avec une parfaite

courtoisie, voulez-vous me permettre d’appuyer vos savantes

considérations d’un exemple tiré de l’histoire de mon pays, qui

prouvera combien vous avez pénétré avant dans la nature des choses?

La langue française du XVI^e siècle, de cette grande époque

d’individualités puissantes, de discordes civiles et de rénovation

sociale, où la monarchie eut tant de peine à triompher des nombreux

intérêts et des passions anarchiques de la féodalité, cette langue

naïve et piquante, pleine de séve, de courants, d’idiotismes et de

tours ingénieux, qui tient encore au patois par des racines vivaces,

perdra sans doute quelque chose de sa grâce enfantine, de sa verdeur

et de sa liberté d’allures en devenant, sous le règne de Louis XIV,

l’instrument d’une civilisation plus régulière. Comme la société dont

elle exprimait les tendances et les aspirations confuses, la langue de

Marot et de Rabelais, de Montaigne surtout et d’Amyot, en passant de

l’adolescence à la puberté, a dû s’épurer, choisir parmi les nombreux

éléments hétérogènes que lui avait légués le passé, répudier les formes

trop compliquées, les accents, les tours et les caprices particuliers,

se simplifier enfin sous la forte discipline du goût public et de la

raison générale. Dieu veuille que le siècle de Pascal et de Bossuet,

de Corneille et de Racine, de Molière et de La Fontaine, de La

Rochefoucauld et de La Bruyère, qui marque l’avénement de la société

française à son plus glorieux développement, n’ait pas été aussi le

commencement de cette décadence fatale qui, dans les nations comme dans

les individus, succède presque toujours à la maturité des facultés!

—Mille grâces, monsieur le comte, reprit l’abbé Zamaria, du secours

que vous venez de prêter à mon argumentation, puisée, comme vous

l’avez très-bien dit, dans la nature des choses. Eh bien! telle a été

précisément la marche de l’art musical, dont les différentes échelles

primitives n’ont été que des espèces de dialectes ou de patois qui ont

servi à former notre gamme diatonique sous la pression de l’harmonie.

«L’histoire des origines de la musique est partout enveloppée de

fables et de légendes qui cachent toujours, sous un voile plus ou

moins transparent, de profondes vérités. Les Chinois, ce peuple à la

fois si jeune et si vieux, si méthodique et si inexpérimenté, qui

s’est emprisonné l’esprit dans une langue symbolique, comme il a voulu

s’isoler du monde par la construction de sa grande muraille, les

Chinois racontent d’une manière fort ingénieuse comment a été fixée

la série de sons qui constitue l’échelle musicale. Sous le règne de

je ne sais plus quel empereur, qui vivait _deux mille six cents ans_

avant Jésus-Christ, le premier ministre fut chargé de mettre un terme

au désordre qui existait dans les échelles musicales. Obéissant à son

maître, le ministre se transporta sur une haute montagne qui était

couverte d’une forêt de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa

entre deux nœuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant

dans le roseau évidé, il en fit sortir un son qui n’était ni plus haut

ni plus bas que le ton qu’il prenait lui-même _lorsqu’il parlait sans

être affecté d’aucune passion_. Ainsi fut fixé le son générateur de

la série. Pendant que le ministre poursuivait d’autres expériences

nécessaires au but qu’il se proposait, un couple d’oiseaux, mâle et

femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mâle se mit à chanter

et fit entendre six sons; la femelle, lui répondant, en articula six

autres, et il se trouva que les douze sons réunis ensemble formaient

les douze degrés de l’échelle chromatique. Le ministre, profitant de

la leçon qu’on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa

la longueur nécessaire pour produire les douze demi-tons ou degrés

chromatiques qui sont contenus dans l’unité de l’octave.

«Cette fiction charmante, qui touche au caractère moral de la musique

et à la constitution physique de l’échelle sonore, contient des vérités

fondamentales, qui ont été confirmées depuis par des expériences plus

rigoureuses et entrevues dans l’antiquité par un personnage presque

mythologique, qui joue un très-grand rôle dans l’histoire de la musique

et de la civilisation grecques: je veux parler de Pythagore. De tous

les contes dont ce grand philosophe a été le sujet, car Pythagore,

comme Socrate, n’a laissé qu’une tradition et des disciples, il reste

démontré qu’il fut le premier à soupçonner que le monde était soumis

à des lois immuables dont il appartenait aux géomètres de trouver

la formule. En conséquence de ce principe, qui a eu de si grands

résultats, Pythagore a soumis au calcul les phénomènes des corps

sonores et fixé la justesse absolue des intervalles qui sont contenus

dans les limites de l’octave. Par une expérience ingénieuse et fort

connue, Pythagore prouva qu’il avait le pressentiment de cette belle

pensée de Leibnitz: «La musique est un calcul secret que l’âme fait

à son insu.» Définition admirable, qui semble dérobée à la langue de

Platon, et qui concilie la liberté indéfinie du génie créateur de

l’homme avec l’ordre absolu qui règne dans la nature des choses:

_Mens agitat molem!_ Le système musical des Grecs a exercé une trop

grande influence sur l’origine du chant ecclésiastique pour que je me

dispense d’en dire quelques mots, sans lesquels il serait impossible de

comprendre les révolutions successives d’où est sorti l’art moderne.

«Ce peuple, prédestiné au culte des belles choses, avait pris pour

mesure de l’échelle infinie des sons perceptibles non pas l’unité

naturelle de l’octave, mais celle du _tétracorde_, formé, comme

l’indique le mot, de quatre cordes ou degrés. La manière dont ces

quatre degrés se suivaient constituaient la variété du tétracorde, et

la succession des _tétracordes_ caractérisait la nature particulière

des échelles ou des modes. Si les _tétracordes_ s’enchaînaient l’un à

l’autre sans aucune solution de continuité, l’échelle qui en résultait

était qualifiée de système _conjoint_; dans le cas contraire, elle

recevait le nom de _disjoint_. Dans l’origine, les Grecs ne possédaient

que trois principaux modes, le _dorien_, le _phrygien_ et le _lydien_,

qui se distinguaient par la place qu’occupait le demi-ton dans le

tétracorde. A ces trois modes primitifs il en fut ajouté d’autres dans

la suite, et l’ensemble de leur système musical était formé d’une

assez grande variété d’échelles, qui se caractérisaient par la place

toujours variable qu’occupait le demi-ton dans la série diatonique.

Indépendamment du genre _diatonique_, qui procédait, comme notre gamme

moderne, par intervalles de tons et demi-tons diversement enchaînés,

les Grecs avaient aussi le genre _chromatique_, composé d’une

succession de demi-tons, et le genre _enharmonique_, où il entrait des

intervalles minimes de _quarts_ de ton.

«On le voit, cette variété d’échelles musicales, où le _tétracorde_

était l’élément constitutif, les trois systèmes, _diatonique_,

_chromatique_ et _enharmonique_, qui en résultaient selon la

composition du _tétracorde_, tout cela formait un ensemble de

combinaisons artificielles qui avaient une assez grande analogie

avec les nombreux dialectes locaux qui se parlaient dans la Grèce à

l’origine de son histoire. Ces dialectes, réduits par le temps au

nombre de trois, l’_éolien_, le _dorien_ et l’_ionien_, finirent

aussi par être absorbés dans la langue générale, la langue _attique_,

formée et consacrée par les chefs-d’œuvre du génie. Cette analogie

vous paraîtra encore plus frappante quand vous saurez que le _genre

enharmonique pur_, que notre oreille aurait de la peine à supporter

aujourd’hui, fut le premier en usage dans la Grèce, et disparut devant

le genre _diatonique_, comme un dialecte plein de subtilités et de

nuances devant une langue plus simple et plus régulière. Un célèbre

théoricien grec, Aristide Quintilien, dit en propres termes que le

genre _enharmonique_ fut abandonné comme n’étant pas accessible à

l’oreille du plus grand nombre. Ce fait historique, qui se trouve

confirmé par d’autres autorités, prête un nouvel appui à cette loi

d’analogie que j’ai établie entre les formes mélodiques et les langues

qui se simplifient d’autant plus qu’elles s’éloignent de leur source et

deviennent l’instrument d’une civilisation plus générale.

—Voulez-vous me permettre de vous adresser une question? dit le P.

Sabbatini. Si j’ai bien compris le sens de vos savants prolégomènes,

les Grecs n’auraient pas connu l’harmonie, puisque la science des

accords n’est possible qu’avec le concours de notre gamme diatonique,

qui n’existait pas encore?

Le chevalier Sarti · 第 24 / 39 段