L’AMOUR ET LA LITTÉRATURE

La littérature vit de l’amour.

Hélas! par un funeste retour, l’amour trop souvent vit de littérature.

La littérature nous impose ses clichés, nous oblige à nous servir

d’idées toutes faites. Au lieu de courir librement devant nous, nous

sommes forcés de suivre les ornières tracées. Avant l’épreuve, nous

savons quels sentiments doivent correspondre à telles situations. Et les

situations évoquent fatalement ces sentiments associés, un mari trompé

ne peut être que ridicule--ce qui est tout à fait absurde; une femme

cédant à un premier amant doit à la tradition littéraire de crier

qu’elle est perdue et de lamenter le sort de ses enfants.

Des années sont nécessaires pour que nous arrivions à nous retrouver

nous-mêmes.

Longtemps nous sommes le double de frères romanesques qui agissent et

parlent en nous. Nous ne discernons plus ce qui est à nous et ce qui

leur appartient.

* * * * *

La littérature nous prend tout jeunes. Nous avons lu et réfléchi sur

l’amour avant d’aimer.

L’État, le premier, se charge de notre éducation.

J’ai entendu un jour deux lycéens aux Champs-Élysées. Ils avaient entre

treize et quinze ans; ils discutaient avec ardeur. Le plus petit dit

d’une voix précise:

--Tu n’y es pas. Tu as raté le sujet. Hermione et Phèdre n’aiment pas de

la même manière. Hermione est jalouse et poussée au crime par la

jalousie. Phèdre est criminelle dans son amour même...

Le vent emporta la suite des paroles dans les bosquets élyséens et je

poursuivis mon chemin en bénissant la Providence de m’avoir fait naître

dans un pays d’intense culture amoureuse où les collégiens, sous la

tutelle de professeurs patentés par l’État, font leur éducation

théorique des passions avant que d’être hommes.

* * * * *

On peut poser en axiome que les héros de romans exercent une influence

d’autant plus grande qu’ils doivent plus à l’imagination de l’auteur

qu’à l’étude directe de la réalité.

* * * * *

Ces héros sont-ils vrais? Nous nous détournons d’eux, nous ne les

écoutons point, nous nous refusons à confronter nos visages à leurs

faces trop humaines. Quelle femme adultère se croira pareille à la

malheureuse et passionnée Emma Bovary? Quel jeune homme voudra revivre

Frédéric Moreau? Plus tard seulement, lorsque nous sommes rentrés de

quelque terrible voyage, nous devenons sensibles au charme de ces voix

tristes et persuasives.

* * * * *

Mais Mimi Pinson trouve, aujourd’hui encore, des admiratrices prêtes à

l’imiter. En combien de jeunes gens vibre l’espoir de renouveler la

fortune de Rastignac? Qui n’espère rencontrer une madame de Nucingen,

une duchesse de Maufrigneuse, une madame de Mortsauf. A vingt ans, on

voit l’amour par les yeux de Balzac. Prestigieuses héroïnes du prince et

roi de la littérature romanesque, nous vous avons cherchées

passionnément à travers la vie et notre imagination avertie était si

puissante que, ô miracle, nous vous avons parfois trouvées!

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Du reste toute littérature d’amour est fallacieuse et mensongère. Dès

qu’on écrit, on trompe le lecteur.

Nous aimerions savoir la vérité sur la vie sentimentale d’un Stendhal,

d’un Byron, d’un Victor Hugo. Nous l’ignorerons toujours. Dans leurs

confessions, les hommes de lettres mettent le plus grand soin à ne pas

se révéler à nous. Lorsque, par hasard, un grand homme a pris des notes

vraies sur lui-même, il se garde de les publier. Quelques-uns oublient

de les détruire. Nous savons ainsi beaucoup de choses sur Stendhal, mais

nous ne savons pas tout et il manque précisément ce qui nous

intéresserait le plus.

Byron avait laissé des notes autobiographiques. Son exécuteur

testamentaire les lut; terrifié, il les brûla. Perte irréparable! On

refusa également de publier le journal de Schopenhauer. Et personne

n’osa raconter sincèrement la vie du Titan Beethoven.

Mais qui de nous voudrait dire sa vie, toute sa vie?

* * * * *

Nous avons horreur de la vérité.

Lorsqu’on nous raconte une histoire vraie, nous sommes choqués par la

vérité même des détails qui nous gênent, que nous voudrions

supprimer,--que nous supprimons en effet, si nous avons à écrire cette

histoire.

* * * * *

L’union des sexes est, dans la littérature comme dans la vie, la

finalité suprême. Une fois qu’ils se sont joints, le Créateur ne leur

demande plus rien, et l’homme de lettres, comme le Créateur, regarde son

ouvrage, le déclare bon, et se repose.

* * * * *

Malgré son intelligence, l’homme de lettres n’arrive pas à imiter la

nature. Il apporte dans les événements une logique un peu grosse, un

ordre un peu médiocre, un arrangement factice.

En fait, les rapports que l’amour établit entre les êtres sont à la fois

plus simples et plus compliqués que la littérature ne l’admet. Lorsque

nous trouvons, par hasard, dans un livre des pages vraies qui semblent

traduire exactement la réalité, nous nous étonnons et crions à

l’invraisemblance, lorsque nous voyons, par exemple, dans _Les

Confessions_ les rapports qui s’établirent naturellement aux Charmettes

entre «Maman», le petit Jean-Jacques, et mon estimable homonyme, le

discret et rare Claude Anet.

Quel romancier imagina jamais une vie à trois comme celle qui se mena

dans la petite maison aux portes de Chambéry, ou qui, l’ayant imaginée,

nous la raconterait dans sa sincérité sur un ton uni, sans mots

excessifs, sans ironie et sans indignation?

* * * * *

Dans trop de livres, l’amour n’est que timidités, craintes, hésitations,

puis remords, angoisses. Il faut en conclure que chez les auteurs de ces

livres l’amour n’a de retentissement que cérébral. Mais l’amour, c’est

de la chair d’abord, de la peau, des muscles, des nerfs et du sang

souvent.

* * * * *

Un des clichés dont la littérature a le plus usé et dont elle ne cesse,

hélas! de se servir est le suivant:

On suppose qu’une femme, honnête ou non (pour employer la terminologie

usuelle, mais sans valeur), ne peut entendre un homme lui déclarer qu’il

l’aime, si délicatement qu’il le fasse, sans se sentir outragée. Il faut

alors que tout rapport cesse entre eux; elle condamne sa porte à cet

homme qui était hier son ami.

Voilà le thème familier à tant de romans anciens et à beaucoup de

modernes.

En est-il de plus faux?

Comment outragerait-on une femme en lui déclarant qu’on ne voit rien de

plus beau et de plus doux qu’elle, qu’elle promet le seul bonheur auquel

on tienne, que les autres femmes auprès d’elle sont comme des ombres

vaines, etc., etc.?

Y a-t-il là rien qui puisse porter atteinte à l’honneur d’une femme?

Est-on un intrigant, un homme vil, un débauché, parce qu’on nourrit de

tels sentiments et qu’on les confesse?

C’est pourtant ce que nous disent beaucoup de romans dont on loue la

délicatesse. Mais dans la vie il n’en va pas ainsi. Regardons autour de

nous pour voir comment les choses se passent.

Il n’est peut-être pas une femme qui n’ait entendu au moins une fois la

déclaration d’un homme épris d’elle. Quels sont à ce moment les

sentiments qu’elle éprouve?

Elle en est d’abord flattée et heureuse, car une femme à qui on parle

d’amour sent qu’on lui dit précisément ce qu’il est de sa destinée

d’entendre; on se sert d’une langue qu’elle comprend et dont les mots

ont en elle des résonnances lointaines. Elle en éprouve une grande

satisfaction.

Il est rare que la déclaration la surprenne. Quand une femme est aimée,

elle le devine à l’ordinaire bien avant qu’on lui en fasse l’aveu. La

plus simple des femmes a sur ce point des lumières spéciales. Elle voit

plus vite et mieux que l’homme le plus intelligent.

Si elle a beaucoup d’amitié pour l’homme qui se déclare, elle peut

ressentir un peu de peine à l’idée du chagrin qu’il aura (dans

l’hypothèse où la femme ne se donne pas). Mais il n’est presque pas une

femme qui, à ce moment-là, ne s’imagine qu’elle «arrangera les choses»,

qu’elle défera ce qu’elle a fait. Encore ne tient-elle pas à le défaire

complètement, car elle est fière, malgré tout, d’avoir inspiré un grand

sentiment.

Si l’homme est ennuyeux, elle en conçoit de l’ennui.

En fait, elle peut éprouver mille sentiments divers, sans penser un seul

instant qu’elle est outragée.

Ne voyons-nous pas auprès de chaque femme un homme au moins qui a été, à

un moment donné, éperdument amoureux d’elle, qui a parlé... et qui est

resté son ami le plus cher, le compagnon de chaque jour sans que, bien

souvent, il ait obtenu ce qu’il demandait.

Voilà ce qu’on trouve lorsqu’on regarde dans la vie, mais dans les

romans on continuera à nous montrer des jeunes gens n’osant se déclarer

de peur d’outrager celles qu’ils aiment et des femmes tremblantes à

l’idée d’entendre des paroles après lesquelles elles seront obligées de

sonner leur domestique et de faire jeter à la porte l’ami qui leur était

jusque-là si tendrement cher et dont elles goûtaient l’exclusive et

délicate amitié.

* * * * *

Autre cliché: la déclaration.

On sait l’abus qu’on fait de la déclaration dans les livres et surtout

au théâtre. Cela se passe selon un rite fixé par les usages. A un moment

donné (on recommande de choisir un temps orageux), le héros s’avance et

déclare son amour en termes choisis et cadencés! Il s’exprime avec une

émotion qui sait se contenir, car rien n’est plus noble et mieux ordonné

que l’exposition progressive de ses sentiments.--Et les spectateurs

applaudissent.

J’imagine qu’il en est rarement ainsi dans la vie. Les grandes amours

sont, à l’ordinaire, moins éloquentes; les vraies passions sont moins

belles parleuses. Entre gens qui s’aiment, l’aveu ne se fait pas en

longues phrases. Un mot, un geste, un regard même en réponse à une

question banale, à l’occasion d’un incident insignifiant, suffisent à

révéler à deux cœurs l’amour qu’ils se cachaient.

Si l’on parle avec éloquence, ce n’est qu’après, une fois la situation

établie...

Notes sur l'Amour · 第 70 / 81 题