Les rapports de l’Église et de l’amour sont d’un comique profond.
L’Église ne connaît ni la volupté, ni la restriction. Elle défend les
plaisirs raffinés de l’amour et n’admet le rapprochement normal de
l’époux et de l’épouse qu’en vue de la reproduction. Les joies stériles
sont péchés mortels au même titre que le meurtre; elles sont, en effet,
un meurtre en herbe. Jouir de sa femme légitime sans la féconder, et
tuer un homme, c’est tout un aux yeux de l’Église.
On demande combien il y a d’époux chrétiens qui obéissent à l’Église? Et
si, avec obstination, ils ne suivent pas ses saints commandements,
restent-ils chrétiens?--Ce qu’il faudrait démontrer.
Si on osait soupçonner l’Église de perversité, on verrait dans cette
défense si stricte un moyen ingénieux de donner aux joies légitimes du
mariage l’attrait du fruit défendu.
Les époux chrétiens auraient ainsi, à la semaine, l’illusion de se
damner, sans bourse délier, dans le lit conjugal.
* * * * *
Madeleine prie chaque matin et chaque soir, et communie six fois l’an.
Elle se croit bonne chrétienne; elle l’est peut-être, car elle a, en
plus de la foi qui, à elle seule, suffit à tout, l’humilité du cœur qui
est plus rare.
Mais Madeleine est belle aussi. Le soir, dans le monde, elle est
décolletée jusqu’aux limites qu’on ne peut franchir. Elle laisse voir
des épaules admirables, une chair riche, blanche, sous laquelle on
devine le sang qui court.
--Est-ce vous, Madeleine, qui vous décolletez ainsi? Ne sentez-vous pas
l’émoi des hommes qui vous approchent? Ils voient tant de vous qu’ils en
voudraient voir plus encore. Qu’est-ce, Madeleine, que cette honnêteté
qui va demi-nue? Cet étalage de chair est-il selon la modestie, selon
l’humilité? disons tout, est-il vraiment chrétien?
Vous passez, Madeleine, indifférente. Ce que le monde fait, vous le
faites aussi. Votre conscience, si chatouilleuse, si délicate sur
d’autres points, ne s’alarme pas.
Rentrée chez vous, toute blanche maintenant dans une chemise de nuit
transparente aux entre-deux de dentelles, agenouillée sur le prie-Dieu,
c’est des lèvres seulement que vous prononcez les paroles séculaires:
«Ne nous induis pas en tentation.»
* * * * *
Henriette a vingt-cinq ans. Elle est sage, modeste, jolie. A dix-huit
ans, au sortir du couvent, elle a épousé, sur le conseil de ses parents,
un homme qui, six semaines plus tard, quittait le lit d’Henriette pour
celui, voisin, de la femme de chambre. Avec fracas, les parents
d’Henriette sont intervenus; il y a eu divorce.
Maintenant, Henriette aime un honnête homme qui l’aime aussi. Ils
voudraient se marier, faire souche de beaux enfants. Mais l’Église est
là qui veille.
Elle dit à Henriette qui est restée chrétienne: «Nous n’avons pu vous
empêcher de divorcer, mais nous ne vous permettons pas de vous remarier.
Vous n’irez pas à la mairie accomplir ce simulacre impie du mariage
civil; vous ne donnerez pas le scandale d’une chrétienne vivant en état
de concubinage public avec un homme, et en ayant des enfants.»
Henriette se retire songeuse. Suivra-t-elle la voix de l’Église?
restera-t-elle honnête selon la pieuse doctrine? Acceptera-t-elle le
conseil implicite qu’on vient de lui glisser et prendra-t-elle comme
amant clandestin celui que l’Église lui refuse comme mari?--Ou, plus
honnête encore, quittera-t-elle l’Église pour épouser celui qu’elle
aime?
* * * * *
Il est beau d’avoir des principes.
L’Église n’admet pas le divorce. Donc les femmes divorcées et remariées
sont hors la loi. On sait enfin qui on peut voir et à qui on doit fermer
sa porte. Il y a maintenant une règle. Elle nous manquait et rien
n’était plus pénible aux bons esprits que l’indécision où l’on était sur
ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas.
Dorénavant nous sommes fixés. On peut recevoir n’importe qui, mais pas
les divorcées. Le sacrement de mariage sauve tout. «Du moment que
l’Église vous accepte, je vous accepte aussi. Prenez vingt amants, mais
ne prenez pas deux maris.»
Voilà qui est simple, facile, rassurant, et, grâce à l’Église, les mœurs
sont sauvées au pays de France.
* * * * *
On a vu de nos jours une femme être reçue dans le monde, bien que
divorcée, et même deux fois divorcée.
Il est vrai que cette femme à ses deux premiers mariages n’avait passé
qu’à la mairie. A son troisième mariage enfin, elle va se confesser et
se met en règle avec l’Église. Aussitôt les portes fermées s’ouvrent;
aux yeux du monde et à ceux de l’Église, elle est mariée pour la
première fois; on ignore charitablement qu’elle a vécu en état de
concubinage légal avec deux hommes auparavant.
Je ne blâme pas le monde. Il faut comprendre que le monde se refuse à
juger au delà des apparences. Il a parfaitement raison. La vie de
société serait impossible si l’on reconnaissait aux gens le droit de se
mêler de notre vie secrète. Nous en faisons ce qui nous plaît.
D’autre part le monde n’aime pas le cynisme. Ici encore, je l’approuve.
Il demande peu de choses: qu’on accepte les conventions qu’il a fixées
et les règles du jeu.--Pour le reste, liberté complète.
Mais l’Église n’est pas le monde. Elle ne doit pas s’arrêter aux
apparences. Elle détient la Vérité; elle a des principes, elle devrait
les appliquer... Mais elle sent bien que c’est impossible. Alors elle
donne et elle retient; elle condamne en absolvant et elle absout en
condamnant; elle frappe et pardonne... et nous, tranquilles sur la rive,
nous la regardons faire.
* * * * *
«Malheur à celui par qui le scandale arrive.» C’est le grand mot de
l’Église. Elle est toute indulgence pour les péchés honteux et qui se
cachent.
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Jamais on n’admirera assez ce qu’il y a d’intransigeance, inutile et
absurde, dans le dogme et de tolérance allant jusqu’à la faiblesse dans
l’application du dogme. Mais quoi? Il faut vivre.
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Le grand péché pour l’Église est le péché de la chair.--Croit-elle donc
représenter l’esprit?
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--Je me suis toujours bien trouvé, me dit R..., de ne prendre que des
maîtresses allant à confesse. Avec elles j’étais sûr que tout se
passerait sans scandale. Parfois, il est vrai, me fallait-il batailler
pour reprendre une femme qui se donnait à Dieu. Mais ce sont de beaux
combats dont l’amour sort plus souple et plus fort. Et il y a un certain
orgueil à lutter, comme Jacob, contre l’Éternel et à remporter la
victoire. Victoire passagère, direz-vous... Eh! qu’importe? Nous ne
demandons pas l’éternité. Nous ne saurions qu’en faire. Nous la laissons
à Dieu.