DE LA BEAUTÉ

Henri, dans un salon, regarde une femme, avec plus de soin qu’un médecin

n’examine un client, avec plus de sérieux qu’un avare ne compte son

argent.--«Elle est grande, se dit-il, elle a la taille ronde et

flexible, les épaules larges; le dos plat, les jambes longues.» Il la

regarde encore. N’essayez pas de lui parler: il n’entend plus. «Le cou,

continue-t-il, est élevé, les yeux grands, le visage délicat et plein à

la fois, le menton bien dessiné--comment aimer une femme au menton

fuyant--Les lèvres sont fermes, les dents nettes et régulières. Il y a

dans son regard quelque chose de grave, une spiritualité qui m’est

chère. Ce n’est pas un animal que je veux aimer, mais un être tendre et

passionné qui saura pleurer dans mes bras.»

Il s’approche; il va lui parler, il tremble presque... Soudain il

s’arrête. Qu’a-t-il vu?--Hélas! les ailes des narines sont un peu trop

remontées!... Il recule, il n’aimera pas.

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Qui expliquera jamais que nous fassions dépendre notre bonheur, et,

parfois notre vie, de l’ovale plus ou moins parfait d’un visage, du

grain de la peau, de l’éclat d’un regard?

* * * * *

Un sourire, un regard, une inflexion de voix qui nous émeut, suffisent

parfois à nous fixer.

Ailleurs les traits les plus réguliers, les plus beaux, nous laissent

indifférents.

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Il est dans la jeunesse un tel éclat de vie et de beauté qu’on peut à

peine en supporter la vue.

* * * * *

C’est une curieuse déviation de l’instinct qui fait rechercher à

certains hommes une beauté garçonnière chez les filles.

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Il est un moment dans sa vie où une fille laide devient presque

charmante. Elle a pour quelques heures un parfum léger qui attire. A cet

instant, elle plaît, elle peut séduire. Qu’elle se hâte de mettre à

profit la générosité de la nature, car, une fois le moment passé, elle

revient à sa laideur première et définitive.

* * * * *

Il est une beauté des traits; il en est une de l’expression; il en est

une enfin des gestes et des attitudes, c’est la grâce.

Laquelle de ces beautés nous touche le plus fortement? S’il fallait

choisir, je dirais la grâce d’abord. La beauté des traits ne révèle rien

de l’âme. Elle peut s’allier à la vulgarité la plus basse. La grâce, au

contraire, est comme la fleur même de la vie, et, au fond de nous,

l’instinct nous souffle que c’est une œuvre de vie dont il s’agit.

* * * * *

Peut-être n’est-il de qualités que physiques? Les yeux, par lesquels on

croit lire jusqu’au fond de l’être, les yeux qui semblent enfermer les

trésors du sentiment, dont le langage parle de l’âme à l’âme, les yeux,

c’est du brun, du bleu, du noir, du vert et du blanc, cela et rien de

plus. «Elle a des yeux admirables», ne veut rien dire, sinon: «Il y a du

bleu, du blanc, et des points jaunes et bruns, mêlés de telle et telle

manière.»

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Lorsque nous examinons une femme et que nous nous bornons à constater

ses beautés et ses défauts physiques, nous sommes sur un terrain où il

n’y a place pour aucune duperie. La grandeur, la taille, la sveltesse,

le grain de la peau, l’éclat du regard, le dessin de la bouche, voilà

des choses susceptibles d’être exactement jugées. Ici on ne peut nous

passer de faux jetons. Nous ne courrons pas les risques terribles que

présente la bourse des valeurs sentimentales où nous croyons acheter,

par exemple, une tendresse infinie (et payons en conséquence) pour nous

apercevoir à livraison qu’on nous a vendu un petit sentiment médiocre et

sans durée.

Un grand nombre d’hommes se refusent à spéculer sur les valeurs

sentimentales, soit qu’elles n’aient aucun prix à leurs yeux, soit

qu’ils tiennent à éviter les déceptions amères d’une mauvaise affaire.

C’est pour eux que nous entreprenons d’écrire ici une étude détaillée de

l’anatomie de la femme.

Notes sur l'Amour · 第 60 / 81 题