Elle a toujours regardé l’homme qu’elle aime à la dérobée, en se
cachant. Elle ne peut supporter son regard; il entre en elle, lui fait
mal.
Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle ne pense qu’au moment où elle
le reverra. Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des moments exquis.
Elle se dit alors: «Je lui appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme
il voudra. Quand je serai près de lui, je le couvrirai de baisers.» Et,
de loin, elle a toutes les audaces.
Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse; elle sait
qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle; elle s’anime... Il
entre; subitement elle se tait, elle se détourne de lui; c’est une main
morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise
augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. «Pourquoi est-il venu? se
dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point?» Elle lui
répond brusquement, avec dureté.
Elle lui en veut du désarroi où il la jette: «Qu’est-ce que cette
tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire? Il n’a qu’à paraître pour
que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime? J’ai
vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres; ils ont pleuré à
mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit,
il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr
de lui! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole.
Il est ici avec moi comme il est avec les autres; entre elles et moi il
ne fait aucune différence; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans
ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur
son cœur?... Je le déteste!»
Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait...
Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien; elle
le suit des yeux; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche
sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les
perce de son regard aigu...
* * * * *
Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le
teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a
les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin,
mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses,
rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut; la voix est, comme
la personne, commune.
Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle
est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite
à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique,
parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir.
Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il
faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y
rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette
idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle
ne montre aucun embarras; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les
a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus.
Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là
personne pour elle?... Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de
P... Il a dix-neuf ans à peine; il débute, il est candide et vigoureux,
novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une
jeune fille. Elle s’approche de lui; elle lui assène un regard si direct
qu’il baisse les yeux, intimidé... Maintenant elle est assise dans un
coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le
touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il
sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains
expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la
chair qui point en lui... Il avait rêvé pour ses débuts d’autres
étreintes; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la
sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle
qui le presse.
Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra
par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la
pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous
rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de
chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu
digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables
prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures.
* * * * *
Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été
aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a
aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner,
elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être
donnée... Et maintenant, tout est fini.
Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu
très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans
l’alcool... Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève
elle-même.
Elle ne parle pas du passé; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la
voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’«aux sombres bords»
d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce
voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa
voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche
qui surprend; dans le regard on lit quelque chose de profond, de
muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le
visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne
veut pas mourir.
Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle
s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes
qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout,
elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être
celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses
démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami,
elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui; elle fuit les
apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à
ses dîners du samedi; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni
aux thés de l’après-midi.
Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient
qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa
vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement
le fond solide, mais aussi toutes les apparences.
On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force
l’estime; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau.
Peut-être aimera-t-elle encore? Et pourquoi pas? N’y a-t-il pas derrière
ces yeux fatigués un feu qui couve encore? S’est-elle résignée jusqu’au
fond d’elle-même? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir? Si elle aime,
personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui
qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé?
Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible,
comme les autres?...
* * * * *
Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après
l’autre, elles parlèrent.
La première dit:
--Le plus grand des dons, je te l’accorde. Tu seras belle parfaitement,
de la pointe du pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.
La seconde:
--En plus de la beauté qui peut rester glacée, je te donne le mouvement
et l’expression.
La troisième:
--Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles qu’offre la vie.
La quatrième:
--Tu auras l’avantage de connaître des fortunes diverses et finalement
tu seras, jeune encore, riche, très riche.
La cinquième:
--Tu comprendras les choses de l’esprit.
La sixième:
--Tu sentiras vivement le rythme de l’art, qu’il soit musique ou
plastique.
La septième:
--Tu t’habilleras avec un goût hardi et parfait.
La huitième:
--Les hommes les plus célèbres de la ville voudront te connaître et
t’entourer.
La neuvième:
--Tu seras aimée à la folie.
Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent sur le berceau de cette
enfant dont elles voulaient assurer le bonheur et dirent: «Nous n’avons
rien oublié, au moins. Il n’est pas de surprise possible. Notre parente
pauvre ne pourra pas faire de mal ici.» Ces paroles prononcées, elles
s’en furent.
Apparut alors la triste fée des mauvais présents. Elle regarda cette
enfant à qui tant de dons et si grands avaient été apportés. Elle secoua
la tête lentement et dit:
--Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau le plus précieux, celui sans
lequel tous les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente,
sensible, riche et aimée, comme il t’a été prédit, mais tu ne seras pas
heureuse... Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras à rien; tu
éveilleras les désirs des hommes, en toi aucune flamme ne brûlera; ils
te prendront, tu ne te donneras pas. Il te manque, hélas! le don
suprême, celui de la sensualité que rien ne remplace; à celle qui ne le
possède pas, l’univers reste fermé... La plus simple fille du monde,
qui, gardant les troupeaux dans les pâturages, tressaille à voir venir
lentement à travers champs le garçon de ferme qu’elle aime, qui s’étend
sous lui derrière une haie parce qu’il fait une lourde chaleur en elle
et au dehors, connaît un bonheur plus grand que tu ne pourras jamais
l’imaginer.
Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse; bien qu’elle fût une parente
pauvre dans la famille des fées, elle était bonne et ne pouvait
s’empêcher de pleurer sur le sort de cette enfant splendide qui ne
connaîtrait pas l’amour.