LE JEU NOBLE

Mæterlinck a décrit le vol nuptial de la reine des abeilles et du frelon

qui la suit au plus haut des airs.

Il y a là une image exacte de la façon dont la nature opère pour

améliorer l’espèce. Partout elle établit entre les mâles une rivalité.

Le mieux doué l’emporte dans ce sport le plus nécessaire, le plus

glorieux de tous.

Nous seuls avons perverti pour des arrangements sociaux les finalités

naturelles. Dans l’espèce humaine des facteurs nouveaux interviennent et

ce n’est pas toujours le meilleur individu qui a la victoire.

Pourtant, même dans l’arbitraire que nous créons, parmi les fins

égoïstes que la société poursuit, la nature trouve moyen de reprendre

quelques-uns de ses droits, et les physiologistes nous apprennent qu’il

s’engage entre les centaines de spermatozoïdes déposés à l’ouverture de

la matrice, une lutte émouvante, un passionnant concours de vitesse dont

le but est l’ovule unique à féconder. Les spermatozoïdes se hâtent et

ondulent à la manière des poissons. Celui qui est le plus vite arrive le

premier à l’ovule, se fiche victorieusement en lui, le féconde. Lui

seul, parce qu’il est le plus fort, triomphe et se perpétue. Les autres

meurent, inutiles, après une course vaine.

Ainsi, grâce à la nature, y a-t-il un jeu noble, quelques instants de

sport, à l’origine du plus disgrâcié d’entre nous. Il peut se dire que,

quelle que soit sa faiblesse, la nature a fait pour lui ce qu’elle a pu,

qu’elle a, même sur un mauvais terrain, institué un concours, une lutte,

et assuré le succès du germe le plus vigoureux entre tant de germes

médiocres. Il a donc la maigre consolation de penser, qu’étant données

les circonstances adverses, il est le meilleur produit que la nature

pouvait amener à la vie.

* * * * *

Comme on voit, la nature a fait beaucoup pour nous.

Remercions-la encore de ce qu’elle nous ait laissé l’illusion tenace de

notre liberté, grâce à quoi nous imaginons que nous avons voulu nos

fautes, qu’elles nous appartiennent en propre, que nous aurions pu ne

pas les commettre. Ainsi pouvons-nous caresser à loisir et chérir

longuement les remords, les remords nécessaires, bienfaisants,

purgatifs.

* * * * *

On ne dira jamais assez combien l’idée (fausse) que nous nous faisons de

notre liberté apporte d’agrément dans le jeu des passions.

* * * * *

Et puisque nous en sommes aux actions de grâce, soyons reconnaissants à

l’homme de ce qu’il a fait de l’amour. La nature nous l’a livré brut,

acte physiologique et purement animal. Notre ancêtre pithécanthrope

était d’une sensibilité médiocre, vite échauffée, tôt satisfaite. Comme

nous l’avons cultivée, cette sensibilité grossière! Comme nous l’avons

nourrie et développée! Nous l’avons amenée à une richesse, à une

complexité si grande que finalement la civilisation, l’art, la pensée,

tout est sorti de là et que les conquêtes les plus précieuses sont

attachées à l’amour tel que l’homme sociable l’a créé.

* * * * *

Y a-t-il une liberté intellectuelle véritable là où il n’y a pas une

liberté réelle de l’amour?

Le puritanisme est la plus effroyable des prisons. On y devient, du

reste, imbécile.

Notes sur l'Amour · 第 21 / 81 题