Il y a la nature. Il y a la société.
Entre ces deux puissances ennemies, nous sommes fort mal pris. La
société a mis des siècles à assurer son pouvoir. Elle nous tient
aujourd’hui attachés dans des cadres étroits. De toute part nous sommes
gênés, par les lois d’abord, mais plus encore par les préjugés, par les
coutumes, par ces lois non écrites qui sont plus pesantes à nos épaules
que celles du code. Enserré dans leurs mille liens, l’homme moderne
étouffe.
Où retrouvera-t-il la liberté? où retrouvera-t-il la nature?
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Cet être garrotté par la société, il se sent naître à nouveau lorsque
l’amour s’empare de lui. Alors il s’affranchit; il atteint du coup au
plus haut degré de son individualité. Il se débarrasse joyeusement des
entraves qui l’ont gêné jusqu’alors. Les forces de la nature le secouent
d’une ivresse dionysiaque; la vie universelle coule dans ses veines. Il
entre en communion avec l’univers entier et l’associe à ses transports.
Il est pareil à un dieu.
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Mais cet affranchissement intérieur lui fait sentir plus douloureusement
son esclavage. A ce moment il est déchiré entre la nature et la société
qui se l’arrachent. Comme un héros, il entre en lutte avec les
puissances du monde pour se frayer sa voie.
Et ce tragique conflit dans lequel est intéressé, non seulement
l’individu, mais l’avenir de l’espèce, ne cessera pas d’être pour
l’homme le spectacle le plus dramatique, le plus profondément humain.
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Le héros remporte-t-il la victoire sur la société? Un autre drame
commence. Il lui reste à apprendre maintenant quelles sont les ruses de
la nature.
Il découvre que la nature ne nous a pas donné l’amour en don gracieux et
désintéressé. Il croyait naïvement qu’elle travaillait pour lui. Grande
erreur! la nature est égoïste. Elle ne se soucie pas de nous, mais
d’elle seule. Si elle a entouré l’amour des voluptés les plus vives,
c’est qu’elle y trouve son compte. L’amour qui est pour nous une fin
n’est pour elle qu’un moyen. La volupté est l’appât qu’elle dispose pour
nous attirer dans ses pièges. Elle fait rayonner devant nos yeux le
mirage d’un bonheur surhumain attaché à la possession de la femme aimée.
Cependant elle ne voit que ceci: qu’en la prenant, nous la féconderons.
Ce que nous mettons en plus dans l’amour lui est indifférent. Peu lui
importe que nous possédions notre femme ou celle d’autrui, que nous la
soumettions par force ou par ruse, que nous la trompions ou que nous lui
soyons fidèle; peu lui importent nos joies et nos larmes; elle ne nous
dit qu’une chose: «Faites des enfants.»
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Or, c’est précisément ce que nous ne voulons pas faire. Ici nous
l’emportons dans notre lutte avec la nature et déjouons ses ruses.
Intelligents et avertis, nous allons cueillir la volupté sur les bords
du piège, mais nous n’y tombons pas.
Nous prenons le plaisir, sans plus. Nous entendons jouir des avantages
inestimables que la nature a attachés à l’amour, mais nous nous refusons
à payer le prix qu’elle demande.
Nous avons là notre revanche bien personnelle et établissons du coup
notre supériorité sur les animaux.
Les théologiens affirment que l’homme a une âme et que les animaux n’en
ont point. Par là sommes-nous au-dessus de la nature, disent-ils, dans
une classe à part, sans communication avec les espèces animales. Mais on
peut affirmer avec une probabilité plus grande que la différence
essentielle entre l’homme et les bêtes est dans ce petit fait que
l’homme est capable, seul dans la création, d’arrêter à son gré les
suites naturelles de l’amour. Les animaux n’aiment que pour se
reproduire. Nous avons vaincu l’instinct et aimons pour le plaisir
d’aimer. Voilà le propre de l’homme, voilà ce qui le met au sommet de
l’échelle des êtres.
Cette supériorité, nous l’avons cultivée habilement jusqu’à exploiter à
notre profit, de la façon la plus égoïste, l’acte que la nature voulait
le plus désintéressé.