Il y a la pudeur physique et la pudeur morale. Celle-ci, Stendhal l’a
décrite excellemment; il n’y a pas à y revenir, nous ne parlerons donc
que de l’autre.
Les sentiments de pudeur physique que nous avons conservés prouvent que
nos actes sont encore régis par des causes qui ont cessé d’exister
depuis plus de dix mille ans (et il y a des gens pour croire à la
liberté!) Les animaux se cachent lorsqu’ils s’unissent parce qu’ils sont
alors sans défense. Voilà une excellente raison. Nos ancêtres de
l’époque préhistorique, lorsque l’homme faisait la chasse à l’homme,
étaient obligés d’avoir, comme les animaux, de secrètes amours. Mais,
depuis ces temps lointains, la lutte pour la vie ne s’exerce plus de la
même manière. C’est à la Bourse, dans les usines, que l’on se bat pour
vivre. Nous sommes en parfaite sûreté dans nos maisons.
Pourtant la pudeur, héritage de ces époques disparues, veut que nous
nous cachions pour faire l’amour.
Le monde antique était arrivé à s’en débarrasser presque. Dans les fêtes
égyptiennes, grecques et romaines, la pudeur telle que nous la
concevons, avait à peu près disparu.
Le christianisme l’a fait revivre. Pour lui, la chair est l’ennemie. Il
apprend à la mépriser. Elle est la pierre d’achoppement sur la route du
ciel. De nouveau, des siècles passèrent. Nous avons secoué rudement les
idées chrétiennes et nous nous en sommes défait. Mais la pudeur s’est
cramponnée à nous et ne nous lâche pas.
Le nu reste scandaleux.
La pudeur a été exploitée adroitement par tous les malvenus, les
déformés, les ratés de notre civilisation. Comme ils sentent bien ce
qu’ils perdraient à exposer au grand jour leurs anatomies insuffisantes,
leurs pieds plats et carrés, leurs genoux osseux, leurs cuisses maigres,
piteuses et sans muscles, leurs ventres ballonnés, leurs poitrines
rentrées, leurs épaules rondes, leurs dos voûtés, ils déclarent qu’il
est contraire à la pudeur de se laisser voir dans sa nudité. Et, même
dans le lit, ils gardent leur chemise.
* * * * *
Ne déshabillez jamais une femme qui se refuse à se laisser voir nue. La
pudeur est, neuf fois sur dix, le juste sentiment d’une insuffisance
physique.
Entre gens beaux, jeunes, et dont les muscles sont assouplis par le
sport, la pudeur est une survivance inutile.
* * * * *
On a dit les mille variations de la pudeur suivant les époques et les
climats.
Un de mes amis qui revient du Japon me raconte le fait suivant.
Naguère--hier--les Japonais se baignaient ensemble, hommes et femmes,
nus dans les lacs aux bords desquels poussent les amandiers grêles. Et
c’étaient des scènes charmantes que celles de ces mousmés aux cheveux
d’encre, de ces petits hommes énergiques au teint de safran, jouant
innocemment dans les eaux claires des lacs où des montagnes en pain de
sucre mirent leurs cônes neigeux. Le bonheur de ces jours revit dans les
estampes japonaises pour l’éternelle joie de nos yeux.
Mais les Japonais imaginèrent de nous emprunter nos canons, nos bateaux,
nos ingénieurs, notre droit civil, nos vêtements, l’exercice à la
prussienne, et nos idées morales. Nous leur enseignâmes la pudeur avec
le reste.
En Europe, les hommes et les femmes ne se baignent ensemble que vêtus
jusqu’au cou. Mettre, au bain, les hommes à droite et les femmes à
gauche, naître à la pudeur, voilà la vraie civilisation!... Oui, mais ne
plus s’amuser sur les bords de l’eau calme et moirée! renoncer à ces
jeux traditionnels et charmants!
Les Japonais ont tout concilié. Dorénavant, à la surface du lac, pour
séparer les sexes, on tend entre deux pieux... une ficelle.
J’aime l’offrande de cette ficelle mince, si mince, à la déesse de la
Pudeur.