Il connaît beaucoup le Maroc, pour avoir placé à Tanger, et même, à

Fez, assure-t-il, un lot important de machines à coudre et à écrire...

«pas puniques, pas phéniciennes... non... allemandes, monsieur... Ah!

ah! ah!... De la bonne fabrication allemande!...» Il s'écrie:

--Très beau, le Maroc!... Un pays, très beau... Et les Marocains, de

très braves gens, monsieur... de si excellentes gens!... Ah! les braves

gens!...

Nous parlons de la toute récente frasque de l'empereur Guillaume, son

débarquement à Tanger... Le docteur dit:

--À quoi bon faire des choses si inutiles?... Toutes ces démonstrations

bruyantes... théâtrales... Ah! je n'aime pas ça... Oui... je sais,

l'honneur national?... Mais l'honneur national, monsieur, c'est le

commerce... Et le commerce allemand va très bien au Maroc... Il va

très bien, très bien... parce que nous avons, au Maroc, des agents

admirables... admirables... oui, monsieur... les meilleurs agents du

monde... les Français!...

Un rire agite, dans tous les sens, tous les longs poils de sa barbe...

Et il reprend sur un ton où l'ironie est restée...

--J'aime beaucoup les Français... Vous autres Français... vous avez de

grandes... grandes qualités... des qualités brillantes... énormes...

vous êtes... vous êtes...

Il cherche à définir ce que nous sommes, nous autres Français... à

citer des exemples caractéristiques de nos si brillantes qualités; et,

ne trouvant ni définition ni exemples, il s'en tient, décidément, à sa

première affirmation, si vague:

--Enfin... vous avez de grandes qualités, ah!... Mais, excusez-moi...

vous n'êtes pas toujours faciles à vivre... Autoritaires en diable...

tracassiers, agressifs, chercheurs de noises et de querelles... un

peu pillards... hé!... hé!... et même cruels...--je parle, dans vos

colonies, vos protectorats... partout, où vous avez un établissement,

une influence quelconque...--est-ce vrai?... Enfin, on vous déteste...

on vous a en horreur!... Hein?... Vous en convenez?... C'est très

triste...

Voyant que je ne réponds pas, il va, il va, le bon docteur.

--Alors, les indigènes ne pensent qu'à se soustraire à votre

autorité... à ruiner, s'ils le peuvent, votre influence... Et s'ils

trouvent une bonne occasion--on trouve toujours une bonne occasion--de

vous embêter, de vous massacrer, de vous supprimer... Dame! écoutez

donc?... Ne vous fâchez pas, monsieur... Nous causons, n'est-ce pas?...

Je fais de l'histoire... Je fais votre histoire... votre histoire

coloniale... et même votre histoire nationale... Si elle a été souvent

glorieuse--mais qu'est-ce que la gloire, mon Dieu?--elle n'a pas

été toujours bien généreuse... Toutes ces querelles... toutes ces

guerres... tout ce sang...au long des siècles!... Enfin, n'importe...

J'aime beaucoup les Français... Nous leur devons la grandeur

allemande... On ne peut pas oublier ça!... Ah! ah!... Et tenez...

je suppose... au Maroc... parfaitement... au Maroc, il y a aussi

des Allemands... Les Allemands sont lourds, bêtes, ridicules... Ils

boivent de la bière et mangent des saucisses fumées... Je sais... je

sais bien... Mais ils sont gentils avec le Marocain... Ils respectent

ses mœurs, ses coutumes, sa religion, son droit à rester un être

humain... Ils l'aident, à l'occasion, et, au besoin, le défendent,

sans l'exciter ostensiblement contre les autres... Ils lui donnent

confiance... Et, comme il y a toujours quelque chose à faire, au Maroc,

quelque chose à y vendre... hé, mon Dieu, c'est l'Allemand qui profite

tout naturellement des bonnes dispositions de l'indigène, et de sa

haine contre les Français... Voyez-vous... ça n'est pas plus compliqué

que ça!... La diplomatie, monsieur... quelle sottise!... Moi, j'aurais

été l'Empereur, je ne me serais mêlé de rien. J'aurais dit, en fumant

tranquillement, ma bonne pipe de porcelaine: «Laissons faire les

Français... Ils travaillent pour nous...» Et, là-dessus, j'aurais pris

un grand verre de cette bière excellente, qui nous rend stupides et si

lourds...

Tout à coup, il embrouille encore plus sa barbe, dont les mèches dorées

se projettent de tous les côtés.

--Tenez! propose-t-il... Nous allons faire un pari... c'est cela...

un petit pari... Nous allons parier mes très belles pierres puniques

contre ce que vous voudrez... ce que vous voudrez, ah!... Nous allons

parier que, si les Français quittaient le Maroc, et qu'il ne restât

plus, au Maroc, avec les Marocains, que des Allemands... il n'y aurait

plus d'embêtements... plus de grabuges, d'anarchie, de guerres, de

massacres... plus rien... Le Maroc redeviendrait, subitement, une sorte

de Paradis terrestre... Vous ne voulez pas?... Non? Vous avez raison...

Puis, après un petit silence:

--Vous ne voulez pas non plus, décidément, de mes inscriptions

puniques, phéniciennes, syriaques ou persanes?... Allons, monsieur,

cent marks?... Non plus?... Dommage... dommage!...

Strasbourg.

Après avoir traversé le Rhin à Kohl, en dépit de nos lettres de

recommandation et de nos beaux cachets rouges, nous avons dû passer

par de longues et coûteuses formalités douanières. Absolument libre,

en Allemagne, la circulation automobile subit en Alsace des règlements

vexatoires, qui ont pour résultat de gêner beaucoup le commerce

alsacien. Les hôteliers, les marchands, et surtout les propriétaires

de ces luxueux garages installés dans les villes, supplient le

gouvernement de rapporter des mesures qui les ruinent, en éloignant, de

plus en plus, les automobilistes de ces régions admirables, hier encore

très fréquentées pour la joie et au bénéfice de tout le monde. Mais le

gouvernement reste sourd à ces doléances. Il a encore de la défiance,

une sorte de rancune sourde contre ce pays.

Je n'avais pas revu Strasbourg depuis 1876. Faut-il dire que je ne

l'ai pas reconnue? À l'exception du quartier de la cathédrale, et de

ce vieux quartier si pittoresque, qu'on appelle la petite France,

rien d'autrefois n'est resté. Et encore, ces derniers vestiges, où

nous nous retrouvons, vont bientôt disparaître. La pioche y est

déjà. Aujourd'hui Strasbourg est une ville magnifique, spacieuse, et

toute neuve, la ville des belles maisons blanches et des balcons

fleuris. Nous n'en avons pas une pareille en France. Les larges voies

des nouveaux quartiers, luisantes comme des parquets suisses, les

universités monumentales, tous ces palais élevés à l'honneur des

lettres, des sciences, et des armes aussi, par lesquels l'Allemagne

s'est enfoncée jusqu'au plus profond du vieux sol français, ces jardins

merveilleux, ce commerce actif qui, partout, s'épanouit en banques

énormes, en boutiques luxueuses, et cette armée formidable qui veille

sur tout cela, doivent faire réfléchir bien douloureusement ceux qui

gardent encore, au cœur, d'impossibles espérances. Ah! je plains le

pauvre Kléber qui assiste, sur sa place, impuissant et en bronze, au

développement continu d'une cité à qui il a suffi d'infuser du sang

allemand pour qu'elle acquît aussitôt cette force et cette splendeur.

Telle fut, au moins, ma première impression.

Je n'ai pas la prétention, en traversant une ville, de juger de sa

mentalité. Un voyageur est dupe de tant d'apparences! Et tant de choses

lui échappent!... Mais j'ai longuement causé avec un Alsacien très

intelligent, qui ne se paie pas de mots. Il m'a dit:

--Strasbourg est complètement germanisée... Quelques familles

bourgeoises résistent encore. Mais leur résistance se borne à

ressasser, en français, d'anciens souvenirs, le soir, autour de la

lampe... Elles n'ont ni influence, ni crédit. N'oubliez pas, non plus,

que le prêtre, en ce pays très catholique, s'est fait tout de suite

l'agent le plus ardent, le plus écouté de la conquête définitive.

Par intérêt, par politique, le prêtre est devenu profondément,

agressivement allemand. Il n'a même pas attendu le dernier chant du coq

gaulois, pour renier sa patrie!... Au vrai, il n'y a plus ici que très

peu d'Alsaciens, noyés sous un flot d'Allemands qui, après l'annexion,

sont venus en Alsace, comme on va aux colonies, prospecter des affaires

et chercher fortune. Ce n'est pas la crème de l'Allemagne. Nos

fonctionnaires, tous allemands aussi, ne sont pas, non plus, la crème

des fonctionnaires. Beaucoup avaient de vilaines histoires, là-bas...

Au lieu de les mettre en prison, on les a mis en Alsace... Et ils

espèrent se faire pardonner, en affichant un zèle exagéré... Ils sont

rigoureux, formalistes, très durs, et nous tiennent sous une tutelle

un peu humiliante... Par exemple, nous avons ce qu'il y a de mieux

comme armée... Sous ce rapport, on n'a pas lésiné, pas marchandé...

vingt mille hommes!... Les meilleurs, les plus solides régiments de

tout l'Empire... Oh! nous n'en sommes pas très fiers... Je dois dire

pourtant que les militaires ont beaucoup perdu de leur arrogance, de

leur morgue... Les officiers sont affables, se mêlent davantage à la

vie générale, vivent en bonne harmonie avec l'élément civil... Beaucoup

sont riches et font de la dépense... Et puis, les musiques, qui se

prodiguent dans les squares et sur les places, sont excellentes...

Comme je lui parlais de l'énorme développement de la ville:

--Oui!... fit-il assez vaguement... C'est surtout un décor, derrière

lequel il y a bien de la misère... pour ne rien exagérer, bien de

la gêne. Quoique l'Alsace ait un sol fertile, et qu'elle soit, pour

ainsi dire, la seule province agricole de tout l'Empire, nous n'en

sommes pas plus riches pour cela. La crise économique, qui frappe les

centres industriels de la métropole, nous atteint, nous aussi... Les

impôts nous écrasent... La vie est horriblement chère, quarante-cinq

pour cent de plus qu'autrefois... Matériellement, nous ne sommes donc

pas très heureux... Moralement, politiquement, nous restons, sous

l'autorité de l'Allemagne, ce que nous étions sous celle de la France:

soumis, passifs, et mécontents... Ou se trompe beaucoup en France sur

la mentalité et la sentimentalité de l'Alsacien. Il n'est pas du tout

tel que vous le croyez, tel que le représentent de fausses légendes,

et toute une littérature stupidement patriotique... L'Alsacien déteste

les Allemands, rien de plus exact... Vous en concluez qu'il adore les

Français... Grave erreur! S'il est vrai que dans l'imagerie populaire

et les dictons familiers d'un pays se voie et se lise l'expression de

ses sentiments véritables, vous serez fixé tout de suite quand vous

saurez, de quelle façon peu galante et pareille, l'Alsacien traite

les Allemands et les Français. Il dit des Allemands qu'ils sont des

_schwein_, des porcs; il appelle les Français, des «welches»!...

Je croyais avoir entendu: des belges. Je lui en fis la remarque.

--Welches... belges..., c'est le même mot, répondit-il. Et croyez que,

dans son esprit, ceci n'est pas moins injurieux que cela. Au fond,

ça lui est tout à fait indifférent d'être Allemand ou Français...

Ce qu'il voudrait, c'est être Alsacien... Ce qu'il rêve?... Son

autonomie... Seulement, saurait-il s'en servir?... J'ai bien peur

que non... Un esprit de discipline traditionnel, atavique, le fait

obéir, en rechignant, obéir tout de même, tantôt à la France, tantôt à

l'Allemagne... Mais, livré à lui-même, je crains qu'il ne se perde dans

toutes sortes de querelles intestines. Je ne crois pas qu'il sache,

qu'il puisse se conduire tout seul... Il a besoin qu'on le mène par la

bride... Fâché, il devient vite agressif, abondamment injurieux... Si

vous connaissiez son patois?... Oh! bien plus riche en couleurs que

l'argot parisien... Excellent homme, d'ailleurs, qu'il faut aimer, car

il a de fortes qualités...

Il sourit, et je pus constater que son sourire n'avait aucune amertume.

--Je vous dis mes craintes... Craintes tout idéales, n'est-ce pas?...

Car l'autonomie de l'Alsace, voilà une question qui n'est pas près de

se poser...

Il ajouta:

--Peut-être, de devenir Allemands, y avons-nous gagné un peu de dignité

humaine... Tenez, sous l'Empire, Colmar était ignoblement sale,

puante, décimée par la fièvre typhoïde. Elle n'avait pas d'eau, et en

réclamait, à grands cris, mais vainement, depuis plus de cent ans. Le

lendemain même de la conquête, le premier acte du gouvernement allemand

a été d'amener, du Honach, d'abondantes sources d'une eau excellente,

avec laquelle on a inondé et purifié la ville... Oui, les Allemands

nous ont appris la propreté et l'hygiène, ce qui n'est pas négligeable,

et l'insouciance de l'avenir, ce qui nous a fait une âme moins sordide

et moins âpre. L'Allemand--je ne dis pas le juif allemand--l'Allemand

ignore l'économie. Il est--non pas fastueux--car le faste suppose une

imagination dans le goût, ou une ostentation dans la personnalité, que

l'Allemand n'a pas,--mais très dépensier. Il dépense tout ce qu'il

a, et souvent plus que ce qu'il a, au fur et à mesure de ses désirs

et de ses caprices, presque toujours enfantins et coûteux. Un détail

assez curieux... À Berlin--je dis Berlin, c'est toute l'Allemagne que

je pourrais dire--le jour même des vacances, plus de deux cent mille

familles quittent la ville... Elles vont s'abattre un peu partout, mais

particulièrement en Suisse... Vous avez du les rencontrer, au bord de

tous les lacs, au sommet de toutes les cures d'air... Ces braves gens,

un peu naïfs, un peu bruyants, un peu encombrants, emportent avec eux

tout l'argent qu'ils ont chez eux... Soyez sûr qu'ils ne rentreront à

la maison que lorsqu'ils auront usé jusqu'à leur dernier pfennig...

Aussi les universités, les collèges, les pensions, qui connaissent

ces mœurs-là, obligent-ils les pères de famille à payer, avant de

partir, la future année scolaire de leurs enfants... Sans cela... cette

fameuse instruction!...

Il se mit à rire.

--Eh bien, nous devenons, un peu, comme ça...

--En somme? quoi? interrogeai-je... vous n'êtes pas trop malheureux,

sous le régime allemand?

Il répondit simplement:

--Mon Dieu!... On vit tout de même... Quand on ne peut pas être soi...

d'être ceci, ou bien cela... Turc, Lapon, ou Croate... allez... ça n'a

pas une grande importance...

--Et la Lorraine?

--Ça, c'est une autre histoire... Elle est restée française, jusque

dans le tréfonds de l'âme... Sourires ou menaces, rien n'entame ce

vieux sentiment, obstiné et profond... comme l'espérance...

Berlin-Sodome.

Comme nous allions quitter Strasbourg, pour parcourir l'Alsace, au

moment même de nous installer dans l'auto, nous vîmes accourir, épanoui

d'aise, toujours aussi peu soigné, fatiguant sa barbe et polissant son

front, mon ami Albert D... Il paraissait essoufflé mais ravi de la

rencontre. Il promenait en Allemagne ce vêtement et un chapeau qui ne

sont pas, depuis quelque quinze ans, indifférents qu'aux saisons, comme

je le croyais, qui le sont aussi aux latitudes et aux frontières, j'eus

la surprise de le constater...

--Enfin, s'écria-t-il, après s'être incliné devant les dames, enfin!...

Je trouve des Français... je trouve des Parisiens, des êtres simples,

candides... des êtres normaux et vertueux... Laissez-moi vous regarder!

Ses lèvres s'avançaient pour rire; il ne criait pas moins fort que, rue

Laffitte ou rue Richepanse, lorsqu'il parle d'art, et ne forçait pas

moins sa voix jusqu'au fausset.

--Oui, mes amis, j'arrive de Berlin... Vous n'avez pas été, cette

fois-ci, jusqu'à Berlin?... Allez à Berlin... allez-y... il faut

absolument aller à Berlin... Il faut le voir, le revoir... C'est

prodigieux... kolossal!... comme ils disent... Allez-y!...

Et, me prenant par le bras comme pour m'y entraîner, il parlait

toujours:

--Toutes les fois que j'y reviens, j'y ai une surprise nouvelle...

C'est que j'ai connu Berlin, en 56, moi... Une grande ville de

province, pleine de soldats, triste, l'air pauvre. À présent, le luxe

s'y étale... brououu... Et le dévergondage?... Brououu!... Ah!...

Kolossal!...

Ses yeux se bridaient dans la grimace qu'il faisait en riant, et il

baissait la voix en m'emmenant à l'écart avec Gerald.

--Des pédérastes! des pédérastes!... Tous pédérastes!... Les plus

grands seigneurs, les officiers, les ministres, les artistes, les

chambellans... et les généraux, et les grands écuyers, et les

ambassadeurs..., tous!... tous!... Scandales sur scandales... procès

sur procès... disparitions sur disparitions... Kolossal!... D'ailleurs,

vous avez bien lu, en première page du _Temps_, qui n'en peut mais,

ces télégrammes officiels, concernant des personnages de cour, de

là-bas? Ça dépasse en pornographie les annonces de quatrième page, qui

font la fortune du _Journal?..._

Il sautillait sur ses vieilles bottines déformées par la goutte, et

se tapait les cuisses, comme un enfant qui vient de faire une _bonne

blague_ à son professeur:

--Et savez-vous qu'il s'est formé une ligue de ces messieurs, en vue

d'obtenir l'abrogation d'articles gênants du code, qui les empêchent

de... de...

Et, frottant alternativement son nez et son front, il se mit à pouffer

de rire, au grand dommage de mes joues et de mes narines...

--Oui, mon cher, une ligue... une ligue des Droits de l'homme et

du pédéraste... une ligue avec ses statuts, ses commissions, ses

assemblées générales... brououu!... des assemblées en rond, je

suppose... C'est kolossal!... Vous voyez qu'ils ne s'en cachent

pas... Au contraire... Ils ont eu successivement le bien-être... la

richesse... le luxe... Il leur manquait la dépravation... Maintenant,

ils en ont leur mesure... il ne leur manque plus rien... C'est

l'aboutissement fatal des armes victorieuses, le couronnement de la

_Gründerzeit_... Voilà, maintenant, qu'ils dépassent les peuples qui

ont une histoire... Ah!... ah!... Et ils en sont assez fiers!... Ils

m'ont scandalisé... positivement scandalisé, moi! Scandaliser un

Parisien, ça n'est pas rien!... Et ils étaient aux anges de ma figure

ahurie!... Il fallait les voir!... Kolossal!... Et, pourtant, nous

ont-ils dit assez de fois que nous étions Babylone!... À en croire

leurs pasteurs, ils ne nous ont fait la guerre que pour étouffer ces

germes de vice, brûler Paris qui empoisonnait le monde!... Eh bien...

ils font mieux que nous... Ils sont Sodome... Sodome-sur-la-Sprée.

Naturellement, la province suit le mouvement; les officiers et les

hauts fonctionnaires le propagent... Il y a Sodome-sur-la-Sprée... Mais

il y a Sodome-sur-le-Mein, Sodome-sur-l'Oder, et Sodome-sur-l'Elbe, et

Sodome-sur-le-Weser, et Sodome-sur-l'Alster, et Sodome-sur-le-Rhin...

Ah! ah!... sur-le-Rhin, mon cher.

Comme il n'oublie jamais de manifester son nationalisme, il ajouta:

--Quand nous avons été vicieux, nous autres,--nous ne le sommes plus

guère, la mode en est passée,--nous l'avons été légèrement, gaiement...

Les Allemands, eux, qui sont pédants, qui manquent de tact, et

ignorent le goût, le sont--comment dire?--scientifiquement... Il ne

leur suffisait pas d'être pédérastes... comme tout le monde... ils ont

inventé l'_homosexualité_... Où la science va-t-elle se nicher, mon

Dieu?... Ils font de la pédérastie, comme ils font de l'épigraphie. Ils

savent qui a été l'amant de Wagner, et de qui Alcibiade et Shakespeare

ont été les maîtresses. Ils écrivent des livres sur les amours de

Socrate, et sur celles d'Alexandre le Grand... Ils ont relevé, sur

les vieilles pierres, tous les noms de tous les mignons de tous les

pharaons de toutes les dynasties... Pédérastes avec emphase, sodomites

avec érudition!... Et, au lieu de faire l'amour entre hommes, par vice,

tout simplement, ils sont homosexuels, avec pédanterie... Allez à

Berlin, je vous dis... allez revoir Berlin... Ça vaut le voyage...

Nous lui avions tous serré la main, tour à tour, sans, qu'il s'arrêtât

de parler, de crier et de rire, et nous, étions loin, déjà, que nous le

voyions s'agiter encore, et nous désigner, du doigt, Berlin, à qui nous

tournions le dos...

Les deux frontières.

Nous nous sommes promenés, pendant cinq jours, à travers l'Alsace,

ses cultures d'orge et de vignes, ses houblonnières en guirlande, ses

belles forêts de sapins, ses montagnes, aux contours élégants, aux

pentes molles, aux tons très doux de vieux velours... Quelle lumière

attendrie! Quels ciels légers, mouvants! Il me semblait reconnaître les

transparences infinies de la Hollande. La nature, heureuse d'ignorer

les limites qui séparent les hommes et que leur imposent, tantôt ici et

tantôt là, en avant ou en arrière, leurs sottes querelles, est bien la

même qu'autrefois... Nous nous sommes arrêtés dans ces petites villes

Louis XIV, que gardent souvent des portes plus anciennes, dont les

beffrois, aux faîtes élancés de tuiles vertes, et les façades peintes,

à fresque rose, sont comme des souvenirs de cette vieille Allemagne,

qu'elles sont redevenues, sans qu'elles en sachent rien...

Dans une de ces petites villes, nous manquons d'essence... On nous dit:

--Vous en trouverez chez le pharmacien.

Mais le pharmacien n'en a plus... Il vient de vendre son dernier litre

à des Anglais...

--Vous trouverez cela chez le médecin, renseigne-t-il...

Le médecin est sorti, en tournée de visites. Il n'y a plus à la maison

qu'une petite bonne. Elle nous mène dans un cellier où j'aperçois un

tonneau, plein de «benzine», et un gros bidon d'huile.

--Prenez ce qu'il vous faut...

Elle ne sait même pas ce que cela vaut... Sur mon insistance:

--À votre idée... fait-elle en souriant...

Elle n'est pas jolie, pas même blonde; et elle n'a pas ce costume dont

Henner nous a dégoûtés, et dont, après la guerre, des trafiquants

actualistes de bière et de femmes affublèrent, dans leurs brasseries,

tant de jolies filles de Montmartre et de Montrouge.

Dans une «restauration», où nous avons fort mal déjeuné, on nous a

servi, je ne sais plus quoi:

--Plat allemand! salue l'un de nous.

--Alsacien, monsieur, riposte vivement l'aubergiste.

Et, comme on nous en apporte un autre:

--Plat français!... Ah! ah! crié-je, avec un geste à la Déroulède.

--Alsacien! alsacien! rectifie, sur un ton irrité et plus rude,

l'aubergiste qui nous tourne le dos.

Et j'ai cru voir, sur ses lèvres, le mot: «welches!»... Il ne l'a pas

prononcé.

C'est ainsi, en flânant, que nous arrivâmes, un soir, tard, à la

frontière, à Grand-Fontaine, je crois, joli village égrené, en coquets

chalets, dans un vert repli des Vosges. Il était huit heures et

demie... Et nous avions l'idée folle d'aller coucher à Baccarat...

Pourquoi, mon Dieu? Le douanier activa les formalités. Malgré l'heure

tardive, il ne fit aucune difficulté pour nous rembourser notre dépôt.

--J'ai justement, aujourd'hui, de l'argent français, nous dit-il. Je

pense que vous aimerez mieux ça...

Le bureau était très propre, bien rangé; les hommes, très astiqués,

dans leur vareuse verte. Ils nous souhaitèrent bon voyage.

À Raon-la-Plaine, douane française nous fûmes accueillis comme des

chiens. Un trou puant, un cloaque immonde, un amoncellement de fumier:

telle était notre frontière, à nous... Ce que nous vîmes des maisons,

nous parut misérable et sordide. Des gens hurlaient dans un café...

Petit, maigre, le képi enfoncé de travers sur la nuque, une cravate

bleue roulée en corde autour du cou, la vareuse débraillée, dégoûtante

de graisse, un douanier s'était précipité au-devant de la voiture,

en agitant une lanterne... Il nous interrogea, sur un ton impératif,

presque grossier.

--Qu'est-ce qu'il y a dans ces malles?... ces paquets?

--Rien... des effets.

--Que vous dites?... Faudra voir ça!... Mais il est trop tard... À

c't'heure, bonsoir!... Demain!

J'entrai dans le bureau, pour me plaindre au chef... Une pièce en

désordre... un parquet gluant de saletés... Il n'y avait pas de

chef... Un homme dormait sur un banc, la tête sur un sac... Il

poussa un grognement, puis un juron, au bruit de la porte ouverte...

Dehors, les gens étaient sortis du café... entouraient l'automobile,

nous regardaient hostilement, des êtres chétifs, terreux, la bouche

mauvaise, les yeux sournois...

Je décidai de rebrousser chemin jusqu'à Grand-Fontaine, pour y passer

la nuit...

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 31 / 32 段