--Au cri de «Monsieur est mort!», elle s'était levée, d'un bond,

et s'était mise à courir dans la chambre, pieds nus, sans savoir,

elle aussi, ce qu'elle faisait, et où véritablement elle était...

«Mon Dieu!... Mon Dieu! gémissait-elle... c'est de votre faute!...

c'est de votre faute!»... Elle allait d'un fauteuil à l'autre, d'un

meuble à l'autre, soulevait et rejetait mes vêtements épars, les

siens tombés sur le tapis, culbutait une chaise, se cognait à une

table, où l'on n'avait pas enlevé la desserte du dîner... Et les

glaces multipliaient son image affolée, de seconde en seconde plus

nue... Les coups redoublaient, plus sourds, la voix appelait plus

glapissante: «Madame!... Madame!... Hé! Madame!...» Je vis qu'elle

allait sortir dans cet état de presque complète nudité... Je criai: «Où

allez-vous?... Habillez-vous un peu, au moins. Et puis, calmez-vous!»

Je me levai, l'obligeai à mettre ses bas, à revêtir une sorte de

peignoir blanc, très sale, que j'avais trouvé dans le cabinet de

toilette... Comme elle voulait sortir encore: «Et tes cheveux?...

voyons... arrange tes cheveux!» Elle sanglotait, se lamentait:

«Ah! pourquoi l'ai-je suivi?... Je ne voulais pas... je ne voulais

pas... C'est lui... tu le sais bien... Et toi... Pourquoi es-tu

venu, aujourd'hui?... C'est de ta faute... Et cette vieille-là?...

Que va-t-elle croire?... Mon Dieu!... Mon Dieu!... Et ma fille?...

ma pauvre enfant!... C'est horrible!... Je ne pourrai jamais...»

Pourtant, elle ramena ses cheveux, les tordit, les fixa, sur la nuque,

en un gros paquet, d'où de longues mèches s'échappaient... «Non...

non... je ne veux pas... je ne veux pas y aller... je ne veux pas le

voir... Emmène-moi en Russie... tout de suite... tout de suite...

emmène-moi, dis?»... Et, sur de nouveaux coups frappés à la porte,

sur de nouveaux appels, presque injurieux, le peignoir mal agrafé, la

tête tout ébouriffée, sans pantoufles aux pieds, elle se précipita,

en criant: «Oui... oui... c'est moi... je viens... je viens...» Je me

recouchai... Allongé sur la couverture, les jambes nues, le poitrail

à l'air, les bras remontés et ramenés sous la nuque, sans songer à

rien... sans l'émotion de ce qui venait de se passer, sans la terreur

de ce voisinage de la mort, longtemps, je considérai mes orteils, à qui

j'imprimais des mouvements désordonnés et des gestes de marionnettes...

Le silence de la maison avait je ne sais quoi de si lourd, de si peu

habité, qu'il ne me semblait pas réel... Avec cela, m'arrivaient aux

narines, des odeurs d'amour, d'écœurantes odeurs de nourriture

aussi, et de boisson, que la chaleur aigrissait... Mes vêtements, des

jupons, tramaient sur les fauteuils, pendaient des meubles, jonchaient

le tapis, en un désordre tel et si ignoble, que, n'eût été la splendeur

royale du lit, n'eussent été les cuivres étincelants de la psyché, je

me serais cru échoué, après boire, au hasard d'une rencontre nocturne,

chez une racoleuse d'amour... Pour compléter l'illusion, à ma gauche,

par la porte du cabinet de toilette, j'apercevais une bouilloire qui

chauffait sur une petite lampe... Je restai ainsi cinq heures, durant

lesquelles, pour me prouver que tout n'était pas mort dans la maison,

je cherchais à percevoir, çà et là, dans un demi-assoupissement, le

bruit de chuchotements, d'allées et venues, le long du couloir. Cela

n'était pas gai, certes; cela n'était pas non plus très pénible... Au

fond, je n'étais pas fâché d'être libre, je jouissais presque d'être

seul. Quand Mme de Balzac rentra, j'avais donné un peu d'air à la

chambre et m'étais rhabillé... Elle était extrêmement pâle, défaite...

Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu'elle avait dû

beaucoup pleurer: «C'est fini, dit-elle... Il est mort... il est bien

mort!» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure

de ses mains, soupira: «C'est effrayant!» Et, toute secouée par un

long frisson, elle répéta: «C'est effrayant!... c'est effrayant ce

qu'il sent mauvais!»... Elle ne me donna aucun détail... À toutes mes

questions elle ne répondit que par des plaintes... des plaintes brèves,

agacées... Elle avait un pli amer, presque méchant, au coin de la

bouche. Et la bouche, d'un dessin si joliment sensuel, prenait alors

une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant...

Je lui demandai si elle avait fait prévenir la famille; «Demain...

demain..., dit-elle... À cette heure, comment voulez-vous?» Sa voix,

toute changée, sans cet accent chantant qui me plaisait en elle...

devenait agressive... En me regardant, en regardant le lit, le désordre

de la chambre, elle eut comme un haut-le-cœur... Je crus qu'elle

allait éclater en larmes, ou en fureur... Je l'aidai à s'étendre sur

le lit... «Vous aurez demain une journée fatigante... beaucoup de

monde... beaucoup à faire... Reposez-vous... Tâchez de dormir»--«Oui...

oui... fit-elle... je suis brisée...» Il était quatre heures du

matin; le petit jour allait paraître... Doucement, tendrement, je lui

dis: «Vous ne m'en voudrez pas de vous quitter... Soyez gentille...

Il le faut... Ce ne serait pas convenable qu'on me vit chez vous à

pareille heure!» Je m'attendais à une scène, à des larmes... Elle

ne protesta pas... ne chercha pas à me retenir...--«Oui, vous avez

raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec... C'est mieux ainsi...

Allez-vous-en!...» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant

je ne sais quoi, dans la chambre: «Allez-vous-en!... Eh bien?...

Allez-vous-en!» répéta-t-elle d'une voix plus dure, en se tournant

du côté du mur, avec une affectation qui m'étonna... Elle refusa mon

baiser: «C'est bien...c'est bien...laissez-moi... je vous en prie.»

Était-ce la fatigue?... Était-ce le dégoût?... Ou bien quoi?... Je

dis: «Alors... à bientôt!»--«Comme vous voudrez!», fit-elle... Je

sortis... Personne dans le couloir... Aucun bruit dans la maison...

Une lampe achevait de brûler sur une petite table. Sa lueur tremblante

faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs. En passant devant la

chambre de Balzac, je faillis me heurter à une chaise sur laquelle la

garde avait empilé des paquets de linges souillés, qui dégageaient une

abominable odeur de pourriture... Je m'arrêtai pourtant... j'écoutai...

Rien... Un craquement de meuble... ce fut tout!... J'eus une secousse

au cœur, et comme un étranglement dans la gorge... Un instant, je

songeai à entrer; je n'osai pas... Je songeai aussi à aller chercher ma

boîte de couleurs, et à faire une rapide esquisse du grand homme, sur

son lit de mort... Cette idée me parut impossible et folle... «Non...

non... pas moi..., me dis-je... Ce serait une trop sale blague.» Alors,

je descendis l'escalier lentement, sur la pointe du pied... En bas,

c'était la cuisine... Elle était entr'ouverte, éclairée. Des bruits

de voix en venaient: la voix de la garde, la voix du vieux valet

de chambre... Ils soupaient, gaiement, ma foi!... En m'approchant,

j'eusse pu entendre ce qu'ils disaient. Je n'osai pas, non plus,

dans la crainte qu'ils ne parlassent de moi... de nous... Les autres

domestiques étaient rentrés chez eux, sans doute, et dormaient...

Là-haut, Balzac était seul, tout seul!... Une fois dans la rue, je

poussai un long soupir de délivrance, j'aspirai l'air frais du matin,

avec délices, et j'allumai un cigare.

Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l'atelier, la tête

basse, les mains derrière le dos... marcha longtemps dans l'atelier...

Et, s'arrêtant devant moi, il me dit:

--Et voilà comment Balzac est mort... Balzac!... vous entendez?...

Balzac!... Voilà comment il est mort!...

Puis il se remit à marcher... Après un court silence:

--C'est drôle! fit-il... Je ne suis pourtant pas un méchant homme...

je ne suis pas une canaille... une crapule... Mon Dieu!... je suis

comme tout le monde... Eh bien... je n'ai vraiment compris que plus

tard... beaucoup plus tard... Certes, cette journée-là... cette

nuit-là... j'ai eu de la gêne... de l'embêtement... je ne sais pas...

du dégoût... Je sentais que ça n'était pas bien... Oui, mais ça?...

ça?... l'ignominie?... Non... Je vous donne ma parole d'honneur... ce

n'est que plus tard... Qu'est-ce que voulez?... on aime une femme... on

se laisse aller... et c'est toujours, toujours, de la saleté!... Ah!...

et puis, est-ce que vraiment je l'aimais?...

Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en

faisant claquer ses mains sur ses cuisses:

--Ma foi!... Je n'en sais plus rien...

Haussant les épaules, il ajouta:

--L'homme est un sale cochon... voilà ce que je sais... un sale cochon!

Il tourna, quelque temps, dans l'atelier, tapotant les meubles,

dérangeant les sièges, grommelant:

--Balzac!... Balzac!... Un Balzac!

Puis il revint s'asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de

moi...

--Quant à Mme de Balzac...

Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un

peu...

--Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il... le lendemain, elle s'était

reprise... oh! tout à fait... Elle fut très digne... très noble... très

douloureuse... très littéraire... Épatante, mon cher... Andromaque

elle-même, quand elle perdit Hector... Elle émerveilla et toucha tout

le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude.

Quelle ligne!... Ah! quelle ligne pour un Prix de Rome!... On

l'entoura, on la plaignit... vous pensez?... Le plus comique, c'est, je

crois bien, qu'elle fut sincère dans sa comédie... La considération,

les respects, les hommages, lui redonnaient de la douleur et de

l'amour. Je n'en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses,

déjà!... Ah! ces obsèques!...

Il eut un sourire presque gai:

--Mon cher... figurez-vous... le ministre Baroche, qui représentait le

gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui

dit: «Au fond, ce monsieur de Balzac était, n'est-ce pas?... un homme

assez distingué.» Hugo regarda ce ministre,--qui a une si belle presse

dans _Les Châtiments_,--il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit:

«C'était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps.» Et il

lui tourna le dos... Hugo a raconté cela quelque part... Rien n'est

plus vrai... Je me trouvais à côté de lui, quand cette petite énorme

scène se passa... Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c'est que

le ministre Baroche, s'adressant à son autre voisin qui avait, je me

rappelle, de très beaux favoris... lui dit, tout bas, à l'oreille: «Ce

monsieur Hugo est encore plus fou qu'on ne pense...»

Et Gigoux se mit à rire franchement, d'un de ces rires comme il en

avait, même très vieux, de si sonores. Il ajouta:

--Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade... Il ne l'a pas volé,

hein?...

Il dit encore:

--Ah!... savez-vous ce détail?... Quand, le lendemain de la mort, les

mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de

s'en retourner... bredouille, mon cher... La décomposition avait été si

rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées... Le nez avait

entièrement coulé sur le drap...

Les femmes allemandes et M. Paul Bourget.

Ce même soir, von B... nous emmena souper chez un riche industriel de

ses amis... Ce n'était point une réception priée. Il n'y avait là que

des intimes, six ménages qui avaient l'habitude de se réunir tous les

soirs. Les hommes, un peu lourds de manières, peut-être, mais fort

intelligents et accueillants; les femmes, pas très jolies, pas très

élégantes, mais toutes charmantes, non point à la façon des femmes de

Paris, mais charmantes, d'un charme plus sérieux, plus profond, et plus

lent, qui ne vient point de leurs toilettes, ni de leur coquetterie,

qui vient d'elles-mêmes, de leur naturel et de leur esprit.

La maison est fort joliment arrangée, un peu comme un intérieur

anglais, où le luxe, le confort correspondent si bien aux besoins de

la vie quotidienne... Les meubles, quelques-uns trop massifs, d'autres

trop étriqués, ne satisfaisaient pas toujours mon goût de la sobriété

et de la ligne. Je dois dire pourtant qu'ils étaient réduits au minimum

de laideur que comporte le modern-style... Ce ne fut qu'une impression

momentanée, car les meubles ont ce mystère familier, qu'ils prennent

très vite le visage et l'âme de leurs propriétaires. Par exemple, je

fus ravi de ne voir aux murs que des tableaux français, choisis avec

une décision d'art très hardie et très sûre: de très beaux paysages

de Claude Monet, de puissantes natures mortes de Cézanne, les plus

admirables nus de Renoir. La salle à manger est ornée d'exquis panneaux

de Vuillard. Dans le cabinet de travail, des décorations de Pierre

Bonnard, sobres, substantielles, harmonieuses, avec ce goût si aigu,

si incisif, de l'observation des formes en mouvement, et cette qualité

de matière, cette richesse de couleur, qui n'appartiennent qu'à lui.

Çà et là, des van Gogh, des Vallotton, extraordinairement expressifs,

des Roussel, légers, fluides, dignes de Corot et de Poussin. Un grand

Courbet--paysage de roches jurassiennes--occupe magnifiquement la

place d'honneur, dans le salon. Toute une suite de pastels de Lautrec,

quelques-uns très libres, des aquarelles, des dessins de Guys et de

Forain, égaient le lumineux escalier, ainsi que le palier du premier

étage. Sur des colonnes et des socles, sur les cheminées et les

meubles, des marbres et des bronzes de Rodin, de délicieux bois de

Maillol. Je vis que ce choix, ni le snobisme, ni la mode, ni le désir

d'étonner ne l'avaient imposé, mais une préférence esthétique très

raisonnée, très intelligemment expliquée, surtout par les femmes... Il

fallait donc que je vinsse en Allemagne, pour avoir la joie de voir,

ainsi compris, ainsi fêté, ce que j'aimais, et, pour toute une soirée,

sentir ce plaisir si rare, même en France, d'être en communion de

goûts et de pensées avec les êtres qui vous entourent...

Comme je m'attardais à regarder une très importante toile de Vallotton:

des _Femmes au Bain_, notre hôtesse me dit:

--Je suis choquée de voir que M. Vallotton n'a pas encore conquis, chez

vous, la situation qu'il mérite et qu'il commence à avoir en Allemagne.

Ici, nous l'aimons beaucoup; nous le tenons pour un des artistes

les plus personnels de sa génération. C'est vraiment un maître, si

ce mot a encore un sens, aujourd'hui. Son art, très réfléchi, très

volontaire, très savant, un peu farouche, ne tend pas à nous émouvoir

par les petits moyens sentimentaux. On le sent à l'étroit, et comme

mal à l'aise, dans les sujets intimes. Mais comme il se développe,

comme il s'amplifie dans les grands! Ce qui me plaît si fort en lui,

c'est cette constante et claire recherche de la ligne, des combinaisons

synthétiques de la forme, par où il atteint très souvent à la grande

expression décorative. Je trouve qu'il y a, en lui, la force sévère,

la tenue puissante des grands classiques. Sa sécheresse linéaire,

qu'on lui reproche si injustement, à mon sens, est, peut-être, ce qui

m'impressionne le plus, dans son œuvre... Elle a quelque chose de

mural... Pourquoi ne lui donne-t-on pas, chez vous, à exécuter de

vastes fresques? Aucun autre artiste n'y réussirait davantage... Mais

c'est un art perdu, aujourd'hui, je sais bien... Il ne s'accorde plus à

notre civilisation bibelotière et compliquée.

Les femmes cultivées, les femmes dites intellectuelles, sont

assommantes. Je les fuis comme la peste. Rien ne m'est plus odieux que

leur bavardage, où s'étale, bouffonne et dindonne, une prétention à

l'esprit, au savoir, à l'originalité de la pensée, qui n'est le plus

souvent que l'apanage des ignorants et des sots. Elles ne peuvent avoir

de l'intelligence avec simplicité. Le talent n'est, chez elles, que

l'aggravation de la sottise... Nous avons en France, une femme, une

poétesse, qui a des dons merveilleux, une sensibilité abondante et

neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme

nous serions fiers d'elle!... Comme elle serait émouvante, adorable,

si elle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle

burlesque d'idole que lui font jouer tant et de si insupportables

petites perruches de salon! Tenez! la voici chez elle, toute blanche,

toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur des coussins...

Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la

regarder et de lui parler.

L'une dit, en balançant une fleur à longue tige:

--Vous êtes plus sublime que Lamartine!

--Oh!... oh!... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau

effarouché... Lamartine!... C'est trop!... C'est trop!

--Plus triste que Vigny!

--Oh! chérie!... chérie!... Vigny!... Est-ce possible?

--Plus barbare que Leconte de l'Isle... plus mystérieuse que

Mæterlinck!

--Taisez-vous!... Taisez-vous!

--Plus universelle que Hugo!

--Hugo!... Hugo!... Hugo!... Ne dites pas ça!... C'est le ciel!...

c'est le ciel!

--Plus divine que Beethoven!...

--Non... non... pas Beethoven... Beethoven!... Ah! je vais mourir!

Et, presque pâmée, elle passe ses doigts longs, mols, onduleux, dans

la chevelure de la prêtresse qui continue ses litanies, éperdue

d'adoration.

--Encore! encore!... Dites encore!

Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que

la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle

n'est pas une aventure, une religion, et--qu'on me permette ce mot peu

galant--une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à

nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un

peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de

la passion, dans l'intelligence,--ce qui est une grande séduction,--et,

comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit

critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent,

jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que

j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus

précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la

plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante.

Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient

pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie

très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai

même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté,

de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens

supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la

beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une

femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et

je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine,

ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne

vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de

Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.

Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes

savaient tout, parlaient de tout,--même des choses françaises,

frivoles ou sérieuses,--avec une précision, une justesse, et des

détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout

frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le

plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit

succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et--pourquoi ne

pas l'avouer?--ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi

bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son

œuvre. Aucun des personnages de _La Comédie humaine_ ne leur était

étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la

portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans

la moindre pruderie.

L'une dit:

--Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui

me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs--les mœurs

parisiennes--qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac

est, de tous vos écrivains--de tous les écrivains, je pense--celui qui

me semble avoir exprimé la vie--non pas seulement individuelle, mais

la vie universelle--avec le plus de vérité et le plus de puissance...

Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes

son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de

Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac

peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant...

La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie

nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas

toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les

méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore

asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos

savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on

dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé,

partout, sur la terre allemande.

Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de

tous, et même--dégringolade!--de M. Paul Bourget.

Elles étaient curieuses--comme d'un petit jeu de société, j'imagine--de

savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je

pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!

Je répondis:

--J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions

fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris

par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela

qu'il me semble bien qu'il est mort...

Je mis un temps, comme à la Comédie, et:

--C'était un garçon intelligent... déclarai-je, sur un ton d'oraison

funèbre.

Elles se récrièrent... J'insistai bravement:

--Je vous assure... intelligent... très intelligent... Tenez, c'est

peut-être Bourget qui a le mieux senti Balzac... qui en a le mieux

parlé... Il était très jeune, alors... et charmant... Il avait une

certaine générosité d'esprit... sauf que, déjà, il n'aimait pas les

pauvres... Oh! il avait les pauvres en horreur... Il ne les trouvait

pas dignes de la littérature... ni de l'humanité... Étant plus jeune

que moi, il me protégeait, m'éduquait, me tenait en garde contre

ce qu'il appelait les emballements un peu trop naïfs, un peu trop

grossiers aussi de ma nature... Un jour que nous remontions les

Champs-Élysées, il me dit: «Laissez donc les pauvres... ils sont

inesthétiques... ils ne mènent à rien.» Et, me montrant les beaux

hôtels qui, de chaque côté, bordent l'avenue: «Voilà, cher ami...

C'est là!...» Ah! si j'avais su profiter de ses leçons... Enfin, il

était charmant... Depuis, la vie, n'est-ce pas?... toutes sortes

d'ambitions...

--Il est si ennuyeux!... s'écria une dame, avec une conviction qui nous

fit tous éclater de rire...

--Enfin, comment est-il?... demanda une autre dame... Est-il vrai que

les femmes françaises raffolent de lui? Je ne puis le croire...

--Mon Dieu!... elles ont peut-être raffolé de lui, autrefois. Oh!

autrefois... Tout est possible. Il le croyait, d'ailleurs... Mais

Bourget a cru à tant de choses... auxquelles il ne croyait pas!...

Maintenant, il est gras, un peu bouffi, et il est très, très vieux...

Il ne flirte plus guère qu'avec Joseph de Maistre M. de Donald, la

monarchie, le pape...

--Pauvre garçon!... gémit la dame, avec une voix et une mine également

compatissantes.

--Ne le plaignez pas... Il y a là aussi des dessous à chiffonner... Il

est vrai que ce ne sont plus ceux de la dame au corset noir.

Un souvenir, alors, me revint:

--Le vieux père Augier, qui était un bourgeois impénitent, m'a fait,

sur Bourget, un mot qui le biographie assez bien... Il est pittoresque,

mais un peu vulgaire... Je n'ose...

--Dites... dites!...

--Eh bien, Augier m'a dit... il me l'a même dit en vers: «Votre

Bourget, mon cher, mais c'est un cochon triste!...» Je rapportai le mot

à Bourget... Il s'en montra ravi...

--À cause de «triste»? .. sans doute...

--Non... à cause de «cochon»... C'était bien plus avantageux pour un

romancier psychologue...

--Cela est très drôle... Mais vous ne nous avez toujours pas dit

comment il est?...

--Je vais, si vous le permettez, vous raconter encore une histoire...

La dernière fois que je vis Bourget, c'était à Cannes, comme vous

devez le penser... Maupassant nous avait invités à déjeuner sur son

yacht... En me voyant, attendant, moi aussi, sur la jetée, le canot du

Bel Ami, Bourget ouvrit les bras, s'exclama: «Vous?... Ah! que je suis

heureux!... Il y a tellement longtemps!.. Cela méfait une telle joie

de vous revoir!... Toute ma jeunesse!»... Et il m'embrassa, le cher

Bourget... Après quoi: «Vous savez?... Vous allez être très étonné...

Vous verrez un Maupassant transformé... oh! transformé!» L'orgueil

riait par tous les plis de sa face... Il me confia: «Vous savez?... Je

l'ai enfin amené à la psychologie, oui, mon cher, à la psychologie!»...

C'était, en effet, l'année où le pauvre Maupassant écrivait _Notre

Cœur_, hélas!... Bourget remarqua mon peu d'enthousiasme... Il me

le reprocha: «Comment? fit-il... ce n'est donc pas une chose énorme...

énorme?»--«Si... si... dis-je... oh! si!»--«Mais c'est le plus grand

événement de ce temps... Quel malheur que Taine soit mort! Comme il

eût aimé cela!» Il ajouta: «Ç'a été dur!... Maintenant, Dieu merci,

c'est fait!...» Sur le _Bel Ami_, nous trouvâmes M. Jacques Normand, M.

Henry Baüer, M. Valentin Simond, alors directeur de _L'Écho de Paris_,

et ce bon docteur Cazalis, qui songeait déjà à guérir les rhumatismes

aixois par la méthode préraphaélite... Le déjeuner fut morne, morne...

Maupassant ne disait pas un mot... Il était si affreusement triste, il

nous regardait avec des regards si étranges, si étrangement lointains,

que je ne pus m'empêcher de lui demander: «Qu'est-ce que tu as?...

Es-tu malade?»... Il se décida enfin à répondre: «Non... Je ne suis pas

malade... seulement... voilà... tu comprends?... Hier... tiens!... à la

place où tu es, il y avait la princesse de Sagan... là, où est Baüer,

la comtesse de Pourtalès... Qu'est-ce que tu veux?» J'étais, en effet,

très étonné... mais pas de cet étonnement admiratif que m'avait promis

Bourget... Maupassant avait levé ses bras vers le plafond d'acajou

verni, puis les avait laissé retomber, avec accablement... Maintenant,

le coude sur la table, la tête appuyée sur sa paume, l'œil cerclé

de rouge, et déjà tout brouillé par la buée trouble de cette folie qui

devait bientôt l'emporter, il répéta, en bredouillant: «Qu'est-ce que

tu veux?... qu'est-ce que tu veux?»... Puis: «Ces femmes-là... je les

adore... parce que, mon vieux, vois-tu?... elles ont quelque chose

que les autres n'ont pas, et qu'avaient nos aïeules... nos chères

aïeules... l'amour de l'amour!» Tous, nous avions le cœur serré,

sauf Bourget qui, s'adressant à Maupassant, lui demanda: «Et _Notre

Cœur?_... Où en êtes-vous?» Et comme Maupassant ne répondait pas,

faisait un geste vague: «Quel beau titre!» s'écria Bourget, qui nous

prit à témoins... Vous verrez... ce sera le plus merveilleux livre!...

Un livre extraordinaire!» Il eut le courage ou l'inconscience d'appuyer

plus lourdement encore: «Il me le doit... car c'est moi qui l'ai amené

à la psychologie... N'est-ce pas, Maupassant?... c'est moi? Dites que

c'est moi?» Alors, Maupassant hocha la tête, et il se mit à rire,

d'un rire pénible qui me lit l'effet d'une sonnerie électrique qui se

déclenche... Jamais, rien de si douloureux, de si funèbre... Voilà donc

où il en était, ce rude garçon, que, tant de fois, sur les berges de la

Seine, bras nus, maillot collant, j'avais vu manier l'aviron avec un

si bel entrain de joyeux canotier!... Ce furent d'atroces moments...

Je fis tout pour abréger cette angoissante visite. On nous débarqua

à Antibes... Bourget voulut, à toutes forces, me reconduire jusqu'au

train qui me ramenait à Nice... Comme nous nous quittions, je lui

frappai sur l'épaule, et je lui dis: «Ah! oui!... vous l'avez amené à

la psychologie... Il y est, le pauvre bougre... il y est en plein!...

Mes compliments, mon cher Bourget...» Depuis, je ne l'appelle plus «mon

cher Bourget», ni même «Bourget», je ne l'appelle plus du tout... Car

je ne l'ai jamais revu... C'est le général Mercier qui l'a revu...

Nos colonies.

Le lendemain, von B... rentrait à Berlin par le chemin de fer; sa

Mercédès aussi... Nous, nous filions sur Mayence...

À Mayence, nous avons rencontré un certain docteur Herrergerschmidt,

le vieil Allemand classique, comme il s'en trouve encore, dans

les stations de la Suisse, l'Allemand à longue redingote, à barbe

broussailleuse, et à lunettes rondes. Mais je constate que la race s'en

perd, de plus en plus.

Épigraphiste de son métier, le docteur a rapporté de Tunisie de très

belles pierres puniques, à moins qu'elles ne fussent phéniciennes--il

n'est pas encore fixé--et qui offrent, pour l'Histoire, un intérêt

capital, en ce sens qu'elles sont absolument indéchiffrables...

--Indéchiffrables, répète-t-il, avec admiration... C'est là le plus

beau!

Il en a fait don au musée de Francfort, qui les a refusées...

--Oui, monsieur, refusées... Ce sont des ânes!...

Il consent à me les céder pour pas très cher... pour presque rien...

--De si belles inscriptions!... Syriaques, qui sait?... ou, peut-être,

persanes?... Pour quelques marks!...

Mais je refuse, moi aussi... Le docteur n'insiste pas davantage, hausse

les épaules, et:

--Bêtise!... fait-il simplement... Bêtise!

La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac" · 第 30 / 32 段