d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine,
avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement
d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette
sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait
pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était
la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle
lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries,
elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont
ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient
particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle
avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout
ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très
vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse,
aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes
couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de
feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en
pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves,
et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse,
aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux
surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la
poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental,
ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui
résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets
désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,--il
est permis de le supposer,--un instinct de bas-bleu qui espère
profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui
une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas
n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous
attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose
devant un tel objectif?
Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont
passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début,
l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de
l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne
viendra qu'après.
Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter
leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants
admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur
première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique,
jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se
sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à
Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme
Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom
d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel
meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste
pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux
brutalités du contact?
Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir.
Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se
surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa
personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il
se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis.
Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la
tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on
le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait
être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure
de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son
habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les
attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments
d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent.
N'est-ce donc point là le parfait amour?
Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent--pour combien de temps,
hélas!--ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de
déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse,
plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque
de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de
chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées,
plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites
coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses,
et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette
halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de
misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses
maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait
nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à
la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était
assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...
Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser
Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous
le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne
dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la
situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien
un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un
trait, tout de suite. Il met sur le mari un _deleatur_, comme sur une
faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme
Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de
Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales...
Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?»
Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus
loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine,
j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...».
Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est
resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis,
ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page,
des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans
détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus
désirée de Balzac que de Mme Hanska.
Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse.
Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra
pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces
projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les
encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations
peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et
s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être,
par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède
et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de _La
Comédie humaine_ son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de
bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel
personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme
qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette
histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.
C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est
assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari
et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses
genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion
de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a
entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid,
passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce
ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le
livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un
cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants
après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est
allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des
fiançailles!
Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes,
rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais
que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal
en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres
mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les
dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les
difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord
point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne.
En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il
veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de
merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis
précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par
d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille
et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa
fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur!
Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir,
sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt
imposer à l'admiration de Paris!
De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a
toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se
débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité
intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac
lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante...
L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus.
Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette
royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son
miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa
beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est
que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres
lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province,
la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à
pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps
romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en
voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant,
Paris, à nous deux!»
Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide
Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes
les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?
Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde,
qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers
bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des
hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les
si beaux rêves de la vie promise.
**Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu
mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours
en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de
Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais
la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les
valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment
terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de
cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir
engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il
comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu,
qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte,
il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec
une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait.
Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:
--Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix
millions.
Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre
Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore
totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur
cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé
qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il
semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne
se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait
borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes,
aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa
part d'action. Il croyait pourtant avoir entendu dire à Mme Hanska que
Balzac avait eu beaucoup de peine à la décider. Elle avait réfléchi,
voulait renoncer à une union qui avait subi tant d'entraves et ne la
tentait plus. Il paraît aussi que Balzac avait énormément changé. Il
perdait de sa séduction, de sa gentillesse, montrait une autorité
despotique, de bizarres manies qui l'effrayaient. Son masque tombé,
il devenait rude et violent. Et puis, il était très malade. Il avait
eu, là-bas, des crises au foie, au cœur. La déchéance morale, la
destruction physiologique commençaient... Enfin l'entourage de Mme
Hanska la détournait de ce mariage. On prétend même que l'Empereur y
avait mis son veto... Ah! la pauvre femme était bien revenue de tous
ses rêves!
Il faut croire que la tenace éloquence de Balzac, ou peut-être la pitié
de Mme Hanska, avait été plus forte que tout. Je me souviens, comme
j'émettais cette hypothèse de la pitié, que Gigoux leva les bras au
plafond, et qu'il dit avec un dur sourire ironique:
--La pitié de Mme Hanska?... Ah! mon cher!
Moi, je n'en sais rien... Mais je sais qu'il y avait des choses que
Jean Gigoux ne pouvait pas comprendre.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, un soir du mois de mai 1850, Balzac
rentrait à Paris, marié. Marié et presque mourant...
* * * * *
M. de Spoelberch de Lovenjoul raconte que, ce soir-là, vers minuit,
Balzac et sa femme descendirent de voiture, très fatigués, très énervés
par le voyage, devant le n° 12 de l'avenue Fortunée. De Russie, il
avait écrit à sa mère une longue et minutieuse lettre, dans laquelle
il annonçait la date et l'heure de son retour, et lui recommandait
de mettre les choses en ordre, en fête, dans la maison. Il voulait
que tout y fût gai et souriant, pour les accueillir, les meubles, les
bibelots à leur place... des lumières et des fleurs, partout... un
souper joliment préparé. Il la priait, en outre, de rentrer chez elle,
car il désirait ne lui présenter sa belle-fille que le lendemain,
solennellement. Il attachait beaucoup d'importance à ces formes
protocolaires. Mme de Balzac exécuta ponctuellement les ordres de son
fils. Sa mission terminée, elle se retira, laissant la maison parée,
les fleurs, le souper, à la garde d'un domestique, qu'elle-même avait
engagé pour la circonstance, et qui se nommait François Munck.
Ils arrivent. Ils voient la maison tout illuminée. Ils sonnent.
Rien ne leur répond. Ils sonnent encore. Rien. Toutes les fenêtres
brillent; on aperçoit des fleurs, dans la lumière. Une grosse lampe
éclaire les marches du perron... Mais rien ne bouge. Tout cela est
immobile, silencieux, plus effrayant que si tout cela était noir. Que
se passe-t-il donc? Balzac a peur. Il appelle, crie, frappe à grands
coups, contre la grille. Rien toujours. Quelques passants attardés,
croyant à un accident, à un crime, se sont assemblés, offrent leur
aide. Ils unissent leurs efforts, leurs poings, leurs cris... En
vain... Pendant ce temps-là, le cocher a déchargé les bagages sur le
trottoir. La nuit est fraîche. Mme de Balzac a froid. Elle ramène plus
étroitement sur elle les plis de son manteau, se promène, en tapant du
pied sur le pavé. Elle s'impatiente. Balzac s'agite. Allant de l'un à
l'autre, il explique aux passants:
--C'est incroyable... Je suis M. de Balzac... Cette maison est ma
maison... Je reviens de voyage... Nous sommes attendus. Ah! je n'y
comprends rien!...
L'un propose d'aller requérir un serrurier. Justement il en connaît
un dans une rue voisine... Il s'appelle Marminia... C'est un bon
serrurier...
--Soit, consent Balzac, qui trouve pourtant ce moyen de rentrer chez
soi un peu humiliant... Un serrurier... c'est cela... Car, enfin, M. de
Balzac ne peut rester dans la rue, à une pareille heure de la nuit.
Et, tandis qu'on attend le serrurier, on frappe toujours à la porte; on
essaie de jeter des petits cailloux contre les fenêtres, on crie...
--Hé! Hé! Ouvrez donc!... C'est nous... Je suis M. de Balzac.
Inutilement.
D'autres passants arrivent. Mme de Balzac s'est assise sur une malle,
très lasse, la tête dans ses mains. Balzac va, vient, explique toujours:
--Je suis M. de Balzac... Je n'aurais jamais cru... C'est
extraordinaire!
Enfin on amène le serrurier, qui enfonce la grille... Suivi de ses amis
nocturnes, qui tiennent à le protéger contre on ne sait quoi, Balzac
traverse la petite cour très vite, entre dans la maison. Et alors
s'offre à ses yeux le plus surprenant spectacle. Le valet de chambre
François Munck est devenu subitement fou. Il a saccagé le souper,
éparpillé et cassé la vaisselle. Les meubles dansent dans les pièces;
les fleurs partout jonchent les parquets. Une bouteille brisée achève
de répandre, sur le tapis, un liquide mousseux. Et le malheureux se
livre à mille extravagances. On s'empare de lui, on le maintient et
on l'enferme à clé dans une petite chambre. Il se laisse faire, sans
trop de résistance, et il rit plus qu'il ne se défend. Le calme revenu,
Balzac remercie ses vaillants amis, s'excuse, les reconduit, fait
rentrer les bagages dans la cour, et se couche. Il étouffe, il a la
fièvre. Affalée dans un coin de la chambre, et de plus en plus énervée,
Mme de Balzac ne songe même pas à quitter son manteau de voyage, et
pleure «toutes les larmes de son corps».
Ce petit drame l'impressionna vivement. Elle y vit les plus mauvaises
présages.
Hélas! une réalité plus douloureuse, qu'ils n'avaient pas osé s'avouer
encore, avait précédé ces présages de malheur. Ce n'étaient plus des
présages; c'était le fait brutal, inexorable, d'une situation définie.
Ils revenaient mariés et ennemis.
De tout ce grand amour, qu'avaient surexalté quinze ans d'absence, il
avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu'il ne restât plus
rien... plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On
peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant
où ils entrèrent, rivés l'un à l'autre, dans la maison.
Des scènes intimes, tragiques, des querelles domestiques qui suivirent
cette lamentable arrivée au foyer, nous ne connaissons absolument
rien... Elles durent être violentes et honteuses. Mais pas un document
n'en demeure. S'il en exista jamais, ils ont certainement disparu
dans le tri sévère que Mme de Balzac fit des papiers du grand homme,
après la mort. Trois ans auparavant, Balzac avait brûlé toutes les
lettres de Mme Hanska. Acte impulsif d'amoureux, sans doute. C'était
maintenant à Mme de Balzac de détruire les lettres de Balzac. Acte de
prudence réfléchie, peut-être. Sa mémoire bénéficiera-t-elle de cette
regrettable absence de renseignements?... S'en aggravera-t-elle, au
contraire? Je ne puis le juger.
Je ne puis que me référer aux souvenirs de Jean Gigoux. Là, ils sont
précis, et ils ont la valeur de témoins.
Ce que j'y trouve, c'est que Balzac et sa femme ne se pardonnèrent
point de s'être mutuellement trompés. Balzac savait maintenant que sa
femme n'était point aussi riche qu'il le croyait... De la liquidation
de ses affaires, de ses procès, elle avait, en somme, sauvé peu
de chose, presque rien. Presque rien pour Balzac. Et ce mariage
auquel il s'était, pour ainsi dire, férocement accroché, comme à sa
dernière ressource, ce mariage qu'il avait pensé être le salut, la
fin de ses embarras, l'apothéose de sa vie, n'était, en définitive,
qu'un embarras et une charge de plus. Belle encore, sans doute, et
remarquablement douée par l'esprit? Mais qu'est-ce que cela, devant un
tel effondrement de ses espérances?... Ce n'était pas de la beauté,
ni de l'esprit, qu'il était allé chercher, là-bas, au fond de cette
sauvage Ukraine... C'était de l'argent, toujours de l'argent... Et il
n'y avait plus d'argent, du moins plus assez d'argent... Alors, tout
était à recommencer.
Et elle?... Voilà donc où aboutissaient les promesses de triomphes
mondains, de gloire littéraire, de vie adulée, enivrée, les rêves
de domination universelle, par quoi, durant quinze ans, on l'avait
engourdie, leurrée, volée, et finalement enchaînée à un cadavre!...
Ils aboutissaient à cette maison gardée par un fou, à cette
maison disparate et désordonnée, comme l'existence même de son
propriétaire..., à cette maison qui criait la hâte, la fièvre d'une
vie de fille ou de bohème, le luxe précaire, les sursauts de l'au
jour le jour, la misère du lendemain, à cette maison avec ses pièces,
ici, pleines d'un bric-à-brac parfois douteux et truqué, là, vides,
désolées, et où était figurée, à la craie, sur les murs nus, la place
des meubles vendus, ou des meubles à acheter... Ils aboutissaient à cet
homme, ridiculement laid, isolé de tout et de tous, traqué par toute
sorte de créanciers, sans amis, sans liens de famille, ruiné d'argent,
perdu de santé, dont la grosse chair sentait déjà la pourriture et la
mort!... Avec quelle amertume elle dut se reprocher cette phrase de sa
première lettre: «l'union des anges doit être votre partage», qui avait
été le point de départ de tout ce malheur!...
Ils s'étaient dupés l'un l'autre, l'un par l'autre, ayant cru,
sincèrement, qu'on peut transformer, en élans spirituels, en
exaltations amoureuses, ce qu'il y a de plus vulgaire et de plus précis
dans le désir humain... Et quinze ans... quinze ans de projets, de
rêves, d'idéal fou, de mensonges, pour constater, en un jour, cette
double méprise et cette double chute!...
Dès lors, ce fut fini.
Huit jours après leur arrivée à Paris, excédés de reproches, fatigués
de dégoûts, ils résolurent de vivre, à part, dans la maison, sachant
mettre plus de distance d'une chambre à l'autre, qu'il y en avait de
Paris à Wierszchownia. Et ils ne se rencontrèrent plus, même aux repas.
D'ailleurs, Balzac était presque toujours alité. Un cercle de fer se
resserrait, de plus en plus, sur sa poitrine. Il passait ses nuits à
suffoquer, cherchant vainement, devant la fenêtre ouverte, à happer
un peu de cet air qui ne pouvait plus dilater ses poumons. Ses jambes
enflaient, suintaient; l'œdème gagnait le ventre, le thorax. Il ne
se plaignait pas, ne désespérait pas. Confiant, comme il avait attendu
la fortune, il attendait la guérison, pour se remettre au travail,
avec une jeunesse, une énergie, un immense besoin de créer, qui le
soutinrent jusqu'à l'agonie. Au milieu de la putréfaction de ses
organes, le cerveau demeurait sain, intact. L'imagination y régnait en
souveraine immaculée. Il ne cessait de faire des projets, des projets,
des plans de livres, des plans de comédies, accumulait des matériaux
pour l'œuvre à venir... Il n'avait rien perdu de sa fécondité
merveilleuse. Chaque jour, il demandait à son médecin, le fidèle
Nacquart:
--Pensez-vous que demain je puisse reprendre la besogne?... Hâtez-vous.
Il le faut... Il le faut...
Mme de Balzac, elle, inquiète, nerveuse, désemparée, courait la ville.
Elle avait retrouvé des parentes polonaises, des amis russes. Un jour,
dans un de ces salons, où elle fréquentait, elle rencontra le peintre
Jean Gigoux, qui lui offrit de faire son portrait. Il était très beau;
il avait les muscles durs, la joie bruyante, de longues moustaches de
guerrier gaulois. Elle se donna à lui rageusement, furieusement.
La mort de Balzac.
Je laisse à Jean Gigoux le soin de raconter la mort de Balzac, en cette
terrible journée du 18 août 1850. Ce récit, le voici, tel que je le
tiens de lui, tel que je l'ai noté, le soir même, en rentrant chez moi.
Je n'y change rien... Je ne le brode, ni ne le charge, ni ne l'atténue.
C'était, dans son atelier, parmi toutes les belles choses, toutes les
belles œuvres qu'il avait rassemblées. Il me dit: