tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon,
Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin.
Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités,
disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature
elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,--laquelle n'a
pas de lois,--s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,--des
sensations,--dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des
traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il,
retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains
de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe,
des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens,
des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception?
Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous
connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social,
nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar
Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous
n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.
La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un
universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation,
l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La
pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité,
dans un volcan. Avec une aisance qui confond,--une aisance, une force
d'élément,--il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre,
des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours
de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes,
du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme,
la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.»
Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un
affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus
ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le
corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé
par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit
avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne
s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives
neurasthénies!
Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a
accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en
a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets,
parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois
cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on
lit ces émouvantes, ces stupéfiantes _Lettres à l'Étrangère_, quand
on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend
bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris
de vertige. Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si
lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.
* * * * *
L'Académie n'a pas voulu de Balzac.
M. Dupin disait à Victor Hugo:
--Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi...
Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une
chose: il le mérite.
Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet,
de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville,
Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet,
impardonnable.
Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une
telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment
couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste,
catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses
propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation
politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les
plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences,
toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe
quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la
révolution»? Est-ce que cela se pouvait?
Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas
son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas
un bohème,--et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,--c'était
quelque chose de bien pis.
L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide,
athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc,
très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas,
ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore,
elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer
que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des
entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite
retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait
à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier,
au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers,
avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect
de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux
qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des
autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des
terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait,
au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches,
qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise
pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce
que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de
telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches,
comme tout le monde...
--Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite,
disait M. Viennet.
Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui
n'a pas cours à l'Académie.
* * * * *
Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De
la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de
l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans
cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque
chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?
M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté,
dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en
amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs
mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères;
pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette
image par ce mot: un faiseur.
Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec
médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité
d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la
routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une
affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas,
en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un
escroc, la plupart du temps.
Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes
ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même
qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité
logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait,
quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le
drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait,
avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la
même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des
hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers,
par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la
connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique,
économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute,
étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours
trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il
faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe.
L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence
fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus
tard, les ont réalisées. Épilogue connu.
**Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en
dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale
pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle.
Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit
l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui.
Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste
révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement
des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il
rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de
secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres,
qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien
oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme
l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il
rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création
du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la
vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative
des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et
maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se
réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze
ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit:
«Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et
l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi,
achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare
y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux
Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach,
célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac,
mais celui de Gambetta.
**Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes
pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde
artificiel,--le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer
au monde de la réalité,--que, toute une catégorie d'ambitieux,
d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité
triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme
sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait
pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et
le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art,
entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.
On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en
riant,--riait-il autant qu'on veut bien le croire?--un moyen sûr,
rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un
grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait
eu souvent la hantise.
--Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les
intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille
hebdomadaire, qu'on appellerait _Le Journal des Médecins._ Cette
feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la
semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la
distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici
les médecins... Ce serait énorme.
Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.
Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui
ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac,
réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des
plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.
* * * * *
Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et
grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il
était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de
journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté
scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui
avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse,
parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la
procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur
rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses?
N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant
l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme
d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait,
avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...
Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes,
mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne
s'en est pas caché. Les _Lettres à l'Étrangère_, qui, malgré les
beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la
confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même,
et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la
bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe
qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent
des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute,
mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de
Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce
point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un
homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours:
«L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en
fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination,
par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail,
l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses
réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima
ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement
de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses
hontes.
Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de _La Comédie
humaine_ évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on
se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où
chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui
le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les
étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le
lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir
d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de _Modeste
Mignon_, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix
feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de
forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il
ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise
de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne
de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes
spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse
Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir
où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et
dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de
l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique
et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un
plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une
compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres
incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement
plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses
revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a
laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine
les mœurs et les formes judiciaires.
Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de
la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il
a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la
balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de
demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en
vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour
agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?...
N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il
prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune
certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir,
peut-être au centuple...
Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de
leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le
raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses
douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle,
la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le
sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu...
Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux
décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à
leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il
va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques
créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en
éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut
donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de
l'argent?
La femme de Balzac.
Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de
Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains
épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps
que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de
deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques
éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre
Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac,
à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont
un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est
vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que
les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences
écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage.
Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné.
Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu
un grand courage, ou un grand cynisme--ce qui est souvent la même
chose,--pour aller jusqu'au bout de sa confidence.
Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme,
l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste,
trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832.
Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'_Étrangère._ Balzac
était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut
dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre
le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain.
Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac
la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un
drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui.
Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a
dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle
révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à
en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre...
Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et
bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans
l'amour.
Il y est écrit, textuellement, ceci:
«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être
votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités
inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être
votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah!
vous me comprendrez!»
Plus loin:
«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et
embaumées.»
On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de
correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je
suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à
celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles
femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces
lettres, y répondit.
Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie
enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle
était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un
homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le
cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si
profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes
dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à
Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac,
il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer,
éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir
son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa
vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs,
ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination
aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus
merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses
affaires.
Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui
avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait.
Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu
empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très
vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures
sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules,
les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux
très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et
très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise,
un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses
mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité,
une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et
prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent
brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour
être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus
hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus
que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie,
et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments.
Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle
voulait...
--En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine
de toutes les folies.
Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il
m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison
de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son
cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de
rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable,
odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus
chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette
figure entrevue, un souvenir impressionné.
Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac,
car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean
Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie
bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à
Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité
le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la
manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et
puis, n'a-t-on pas prétendu que les _Lettres à l'Étrangère_ étaient un
document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme
Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties
d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me
paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point
convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si
belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle,
qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure.
Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son
caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples
hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne
sera pas levé de sitôt.