Mais les malheurs publics et les fautes privées s'unissent pour dissiper
cette richesse. Pour Aimée, le désordre de la fortune alla de pair avec
celui des moeurs. La première atteinte fut, il est vrai, l'oeuvre de
l'époux légitime. Le duc de Fleury gaspilla les ressources mobilières de
la communauté, jusqu'à vendre les diamants de sa femme. L'hôtel de la
rue Saint-Nicaise semble n'appartenir plus à la famille dès 1793; c'est
chez sa belle-mère, la duchesse douairière de Fleury, rue
Notre-Dame-des-Champs, qu'Aimée habite, même quand elle a demandé le
divorce contre son mari.
Du moins celui-ci avait-il laissé intactes à sa femme la terre de
Mareuil et ses bonnes fermes. Montrond coûta à Aimée les fermes, qui
disparurent dans des pertes de jeu. Restaient le château et le parc;
Aimée dut les vendre dès l'an X pour subvenir aux frais de son existence
commune avec Garat. Dès lors, elle fut, comme elle le dit, une «pauvre
citoyenne», d'abord logée, quand elle quitta Garat, par la princesse de
Vaudemont, puis installée place Beauvau, 88, dans un appartement dont
elle payait le loyer dix-huit cent francs. Dans cette demeure étroite,
quelques beaux meubles de famille et quelques objets d'art restaient les
témoins de l'ancienne opulence; le contraste, image de sa vie, ne
changea rien à son humeur, et, soit orgueil, soit détachement, ces
restes de splendeur, dans sa médiocrité nouvelle, lui étaient des
souvenirs et pas des regrets. C'est là qu'elle recueillit, en fille
toute dévouée et tendre, son père revenu d'émigration. Le placement de
quelques capitaux, prix des dernières ventes faites à Mareuil en l'an X,
les secours accordés au comte et peut-être à Aimée elle-même par le duc
de Coigny, deviennent les uniques ressources du père et de la fille[56].
[56] Dans son testament Aimée a écrit: «Pour les petites dettes de
marchands ou autres qui resteraient à acquitter, je désire que ma
famille y fasse honneur sur une somme qu'elle assignerait elle-même,
supposant, par exemple, que j'eusse vécu quatre ans, ce qui vraiment
était dans les choses non seulement probables, mais presque
indiquées par mon âge et ma santé.» Cela peut signifier également:
ou que la famille est priée de réserver pendant quatre ans, pour
cette liquidation de comptes, les revenus laissés par la testatrice;
ou que la famille est priée de verser encore pendant quatre ans la
pension qu'elle servait à Aimée de Coigny et d'éteindre ainsi les
dettes.
Le comte mourut au retour des Bourbons, trop tôt pour qu'il fût restitué
en quelques-uns de ses biens et les transmît à sa fille. Pas davantage
elle ne put prendre sa part des faveurs accordées alors à son ancien
époux, le duc de Fleury, qui, fidèle compagnon de l'exil, se trouva, dès
la Restauration, premier gentilhomme de la chambre. Si Aimée, en dépit
de ses griefs et de ses torts, était demeurée, même de loin et de nom
seul, l'épouse de ce mari, si elle n'avait pas contracté d'autres liens,
elle eût été de moitié dans les avantages de fortune et de rang
restitués au duc, et elle les aurait payés d'un court sacrifice, puisque
le duc de Fleury mourut en 1816. Mais entre elle et lui, comme entre
elle et la Cour, le mariage de la duchesse de Fleury avec Montrond avait
mis de l'irréparable. Au lendemain du jour où elle a, plus activement
que la plupart des royalistes, travaillé à la restauration de la
monarchie, à l'heure où les Bourbons dédommagent les plus inutiles de
leurs partisans, Aimée de Coigny reste ignorée de ceux qui reviennent.
Le sort ne s'occupe plus d'elle que pour la dépouiller une fois encore.
Un incendie dans l'appartement de la place Beauvau détruit ou endommage
ces restes de luxe et d'art, qui défendaient, de leur élégant et frêle
rempart, la grande dame contre les vulgarités de la vie pauvre, fait
disparaître les quelques titres de créances d'où elle tirait ses
revenus, la chasse elle-même de sa demeure. Elle subit cette humiliation
d'être recueillie, rue de la Ville-l'Évêque, par cette marquise de
Coigny à qui autrefois elle a voulu enlever Lauzun. La marquise,
oubliant qu'elles avaient été rivales, pour se souvenir qu'elles étaient
parentes, lui ouvre sa maison.
C'est là qu'Aimée malade écrivit de sa main le testament que voici:
«Aujourd'hui neuf janvier mil huit cent vingt, demeurant chez ma
cousine rue Ville-l'Évêque nº 7, quartier du Roule, je confirme la
donation du billet de trois mille francs que j'ai fait à Marie, ma
femme de chambre, lui laissant le droit de réclamer cette somme de
trois mille francs six mois après ma mort. Plus je reconnais la
donation que je lui ai faite de meubles dont elle jouissait place
Beauvau et dont je n'ai pu revêtir l'inventaire de ma signature. J'y
ajoute un billet de mille francs qu'on lui donnera quinze jours après
ma mort.
»Mes dispositions précédentes étant consignées dans un écrit, je les
annule parce que plusieurs sont déjà remplies.
»Voici ce que je désire qu'il subsiste:
»1º Un diamant de cent louis au bon M. de Châteauneuf auquel je lègue
cette faible marque d'une reconnaissance qui m'a suivie jusqu'au
dernier moment;
»2º Tous mes livres, papiers, albâtres, porcelaines, à M. de
Boisgelin, auquel je lègue surtout, j'espère, la reconnaissance et
l'amitié de toute ma famille;
»3º Tout ce qui est argenterie à ma cousine. Elle retrouvera dans ce
petit fatras dépareillé des souvenirs sensibles de tous les nôtres,
depuis le maréchal de Coigny qui a secouru la noble misère de son
frère jusqu'aux attentions délicates de Gaston.
»J'aurais voulu léguer à mon oncle l'image de son excellent frère;
l'incendie nous en a privés.
»Que le maréchal de Coigny trouve ici l'expression d'une
reconnaissance qui ne peut être suspecte.
»Que Gaston et le général Sébastiani y trouvent aussi celle d'un
sentiment dont, j'espère, ils n'ont pas douté pendant ma vie et que
Gaston surtout acquierre bien la conviction que jamais, _jamais_, et
je le répète en ce moment solennel, aucun vil commérage n'a pu me
porter à dire du mal de lui à mon respectable père.
»Je souhaite aussi que ma cousine apprenne ici ou se confirme dans la
pensée que, depuis que je suis née, je l'ai aimée et que ce sentiment
n'a jamais cessé d'exister jusqu'à ma mort.
»Pour les petites dettes de marchands _ou autres_ qui resteraient à
acquitter, je désire que ma famille y fasse honneur sur une somme
qu'elle assignerait elle-même, supposant, par exemple, que j'eusse
encore vécu quatre ans, ce qui vraiment était dans les choses non
seulement probables, mais presque indiquées par mon âge et ma santé.
»Que M. le prince de Talleyrand, qui a la bonté de se charger de
remettre ce papier à M. le maréchal de Coigny, ce papier qui sera lu
devant lui par toute ma famille, reçoive par elle et avec elle
l'assurance des sentiments d'amitié dont il a rempli mon coeur depuis
qu'il m'a permis de le connaître tout à fait et qu'il a bien voulu
m'admettre dans son intimité.
»AIMÉE DE COIGNY.»
L'essentiel manque à ces dernières pensées, puisque l'approche de la
mort n'inspire à cette femme aucune sollicitude de l'au delà. Mais du
moins le calme de sa fin sans espérances a-t-il la gravité décente de
vertus tout humaines. Les liens du sang, qu'elle a respectés par son
amour filial, mais que, cette affection exceptée, elle a tenu pour nuls,
lui deviennent réels et chers. Dans la suite des aventures où s'égarait
son coeur, elle n'a trouvé stables que ces affections maintenues par la
solidarité de la race. Si calmes, si tièdes qu'elles aient été pour ses
malheurs, du moins ne lui sont-elles pas restées étrangères et, grâce à
elles, ses derniers jours ne connaissent pas la cruauté du complet
abandon. Cette tardive douceur apprend à cette femme plus de justice
pour la famille dont elle a si longtemps fui les servitudes et méconnu
l'utilité. Dans cette demeure où les siens l'ont amenée, dans ce lit où
ils la soignent, elle se sent associée à un nom, à un rang, à des
souvenirs, à des intérêts qui n'appartiennent pas à elle seule. Et il
lui paraît juste que les débris de sa fortune héréditaire restent après
elle aux gardiens de ce passé et de cet avenir.
Cette justice lui inspire, avec la générosité des dons, celle des
regrets. Ce n'est pas assez d'offrir les pauvres restes de ses biens,
elle voudrait reprendre toutes les paroles que dans les temps
d'indifférence elle a pu dire sur ses proches, alors si lointains. Elle
songe à son autre richesse qu'elle a aussi prodiguée et qu'elle n'épuisa
jamais, à son redoutable esprit. Elle se repent de tout ce que sa verve
accoutumée contre tout le monde, et à certains moments sa jalousie
contre la marquise, ont pu se permettre. Elle reconnaît malfaisantes ces
flèches qui partent toutes seules d'une ironie toujours bandée, qu'on
lance sans dessein de blesser, mais qui s'empoisonnent en route et font
d'inguérissables plaies. Il y a une demande de pardon dans ce rappel des
méchants propos qu'on lui aurait prêtés. Il y a le ton de la sincérité
dans ce serment solennel que du moins sa langue ne fut jamais ni perfide
ni fausse. Il y a une délicatesse inspirée par le coeur dans le legs des
souvenirs si bien choisis et si bien offerts à la parente qu'elle avait
offensée.
Si, quand elle désigne à la gratitude de sa famille M. de Boisgelin,
elle offense une pudeur de morale, et si ce passage du testament achève
la preuve que la lumière du devoir n'éclairait pas la mourante, du moins
choisit-elle avec une pudeur de goût le legs fait à celui dont elle veut
dire le nom une fois encore. Aucun des objets qu'Aimée a recueillis des
Coigny ne passera de la famille à l'étranger, cet étranger fût-il le
plus aimé. Mais elle lui laisse ce qui est elle-même et elle seule, les
riens qui lui plaisaient, qu'elle s'est donnés, les albâtres rapportés
probablement d'Italie, surtout les livres qui ont été le plus sérieux
intérêt et la plus efficace consolation de sa vie. Et elle remercie de
cette sorte le seul des hommes passionnés pour elle, qui en elle ait
aimé aussi l'intelligence.
Enfin, il y a une exquise délicatesse dans la déférence qu'elle sait
témoigner à Talleyrand. Elle n'a pas de présents à lui faire.
Qu'offrirait sa pauvreté à l'homme comblé par la fortune? Mais elle veut
du moins lui avoir gardé une pensée fidèle jusqu'à la fin et qu'il le
sache. Voilà pourquoi elle lui adresse son testament, veut qu'il soit
remis et lu par lui aux légataires, que ses proches tiennent, en quelque
sorte, leur investiture de son plus constant ami, et qu'entre eux et lui
elle soit, même après sa mort, un lien.
Ces délicatesses de raison et de coeur étaient, d'ailleurs, le plus
précieux de son héritage. Le temps et l'incendie avaient si fort consumé
la fortune d'Aimée qu'il ne lui était guère resté à léguer que des
intentions. L'inventaire dressé le 2 février 1820 donne, comme total des
valeurs inventoriées, six mille six cent cinquante-neuf et mille cinq
cents francs en deniers comptants.
Et l'inventaire ajoute:
«Déclare monseigneur le duc de Coigny qu'à l'époque du décès de madame
de Coigny, duchesse de Fleury, sa nièce, il n'existait aucuns deniers
comptants autres que ceux ci-dessus constatés. Que, par suite de
l'incendie qui s'est manifesté chez ladite dame, il paraît que les
titres et papiers qu'elle pouvait avoir ont été brûlés, puisque
quelques recherches qu'on ait faites depuis qu'on s'occupe du présent
inventaire, il ne s'en est trouvé aucun. Qu'il est à sa connaissance
qu'il a été fait, contre la succession dont il s'agit, diverses
réclamations pour fournitures et mémoires d'ouvrages faits pour le
compte de madame sa nièce, mais qu'il ne saurait fournir aucun
renseignement précis à ce sujet. Qu'il est dû le terme courant de
l'appartement, dans lequel il est présentement procédé, à raison de
dix-huit cents francs par an; que les frais funéraires ont été payés.
Et a monseigneur le duc de Coigny signé en fin de ces déclarations et
a signé:
»MARÉCHAL DE COIGNY.
»Avant de clore le présent mémoire, monseigneur le duc de Coigny a
fait observer qu'il est dans l'intention d'accepter la succession de
madame sa nièce, comme son légataire universel, seulement sous
bénéfice d'inventaire.»
Ainsi la famille cadette, s'éteignant avec Aimée de Coigny, disparut
sans rien laisser d'elle-même, sinon quelques souvenirs de famille qui
furent recueillis par la famille aînée, où des femmes seules ont
perpétué la race.