Staël tenait le premier rang. Le roman de _Delphine_ venait de
paraître, de sorte que la critique du livre et les épigrammes contre
l'auteur étaient un thème de conversation. Je ne connaissais pas
encore madame de Staël. Un an après, lorsque je revins de Coppet, où
elle m'avait reçu avec bonté, où j'avais vécu dans sa société, où je
m'étais lié avec ses amis, je pensais que je ne devais pas
l'entendre ainsi déchirer. Il ne pouvait m'appartenir, à mon âge, de
la défendre et d'élever une contradiction, mais il me semblait que
M. de Narbonne manquait un peu à la perfection de son bon goût en
admettant cet épanchement de haine. Petit à petit je cessai d'aller
chez madame de Laval.»--_Souvenirs_, t. Ier, pp. 88-89.
Voilà bien des laideurs: la méchanceté de madame de Laval, la
complicité de M. de Narbonne, et plus encore la tolérance
universelle pour la publique immoralité de leur double adultère.
Car, à la fin de l'ancien régime, l'audace du désordre était admise.
Le chancelier Pasquier raconte en ces termes ses débuts dans le
monde: «L'oisiveté, le besoin d'argent avaient amené de nombreux
scandales. Il me suffira de dire que, quand je suis entré dans le
monde, j'ai été présenté en quelque sorte parallèlement chez les
femmes légitimes et chez les maîtresses de mes parents, des amis de
ma famille, passant la soirée du lundi chez l'une, celle du mardi
chez l'autre, et je n'avais que dix-huit ans et j'étais d'une
famille magistrale!»--_Mémoires_, t. Ier, p. 48.
Quand on s'étonne que cette aristocratie ait offert si peu de
résistance au premier choc des événements, il faut penser à cette
corruption. Il n'y a jamais d'énergie où il n'y a plus de moeurs.
L'extraordinaire fut que la caste mutilée gardât tout entiers ses
vices et se fît des changements révolutionnaires autant de
ressources pour recommencer avec plus de sans-gêne l'ancienne vie.
Les débris d'émigration qui se rejoignent sous le Consulat ne
reconstituent pas des familles, ils assemblent des fantaisies. Les
doctrines du vicomte de Laval ont gâté sa vie conjugale, mais lui
ont permis de la rompre. Il a demandé et obtenu le divorce contre sa
femme, et s'est remarié. Les cinquante ans de madame de Laval ne
trouveraient plus, fussent-ils assagis, à s'abriter sous un toit
conjugal. Ils cherchent un asile définitif sous le toit d'un ancien
amant. La Terreur a jeté madame de Narbonne à Trieste; la sécurité
revenue, M. de Narbonne ne songe pas à se rapprocher de sa femme,
mais à la laisser où elle est et à vieillir à Paris avec la femme
d'un autre. M. Mathieu de Montmorency, le fils d'une des plus
illustres maisons de France, n'a pas de foyer, bien que son père et
sa mère vivent encore. S'il les jugeait, il oublierait le respect
qu'il leur doit. Il est réduit à les comparer: qu'était donc le
père, pour que le fils préférant une telle mère, consentît à vivre
entre elle et M. de Narbonne?
Il y a cent ans, de telles impudeurs n'offensaient pas l'élite
destinée, croyait-elle, à conduire la société, et s'offraient aux
regards de la petite bourgeoisie et du peuple encore sains. Au cours
du siècle, cette élite a réappris la décence et la foi, mais, tandis
qu'elle se réformait, le mauvais exemple donné d'abord par elle
descendait peu à peu. Aujourd'hui il gagne la multitude, devenue à
son tour maîtresse de cette société, et qui met en lois, contre le
mariage et la famille, les anciennes moeurs des hautes classes.
La vicomtesse de Laval vit commencer, indifférente, ces changements,
survécut jusqu'en 1838 à la plupart de ses affections, légitimes ou
non, et il est vrai que l'égoïsme prolonge les jours, puisqu'elle
dépassa quatre-vingt-dix ans.
L'intérieur de cette petite chambre de madame de Laval, donnant à M. de
Talleyrand l'assurance que le lien qui le tenait à la bonne compagnie
n'était pas rompu, rassurait sa conscience. N'ayant point de crime à se
reprocher, ses fautes lui semblaient plus légères quand il acquerrait la
preuve qu'elles ne l'avaient point détaché de ceux qui, seuls, pouvaient
les trouver choquantes.
La cour de Bonaparte n'offrait point de repos ni d'agrément, remplie
comme elle était de gens occupés de leurs affaires, les faisant bien,
prenant tout au sérieux, affrontant les dangers, mais ne sachant point
en rire et employant tous leurs moments parce qu'ils ignoraient comment
on peut les perdre. Cette manière de vivre _positive_ est insupportable
pour ceux qui ont goûté du _savoir-vivre_ d'autrefois, composé de
_nuances_, d'_à peu près_, et d'un _doux laisser-aller_, où la gaieté,
la plaisanterie, la molle insouciance berçaient la moitié de la vie.
_Laisser couler le temps_ était une façon de parler habituelle et
familière qui est presque bannie de la langue. M. de Talleyrand avait
besoin de dire et d'écouter quelques paroles sans suite et sans
conséquence pour se reposer de celles toujours écoutées et comptées qui
se prononçaient à la cour. Ce fut, je crois, ce qui éveilla en lui la
curiosité de connaître la société de gens de lettres et d'artistes qui
se trouvait chez mesdames de Bellegarde, qu'il connaissait depuis
quelques années. Madame de Laval convint avec elles qu'on se réunirait,
une fois la semaine, à un dîner où se trouveraient MM. Lemercier,
Gérard, Duval[48].
[48] Gérard était le grand peintre, Alexandre Duval un de ces auteurs
dramatiques traités par la fortune un peu comme les acteurs, et pour
lesquels une exagération de succès éphémères précède un excès
d'oubli définitif. Il était alors à la mode, sur le seuil de
l'Académie française où il entra en 1816, et certes ne prévoyait
guère, car il avait la vanité sensible, que, de toutes ses pièces,
la plus durable, la seule survivante serait _Joseph_, grâce à la
musique de Méhul.
Ces dîners eurent lieu pendant quatre ou cinq années. Je m'y rendais: le
ton froid de M. de Talleyrand avait commencé par y répandre une telle
contrainte que je formai le projet de m'en retirer, mais, petit à petit,
on s'accoutuma ensemble et on finit par se convenir.
M. Lemercier animait la conversation par la brillante légèreté de son
esprit. Son caractère noble et ferme sied à ses discours comme à ses
actions et rend ses sentiments communicatifs; aussi l'empereur
redoutait-il jusqu'à sa gaieté, car elle captive la confiance,
quoiqu'elle soit pleine de sel.
M. Gérard n'inspire pas la même sécurité; mais son esprit, comme son
talent, est brillant et plein de finesse. Il abonde en saillies
ingénieuses et force à un exercice d'esprit à la fois agréable et
amusant qui ressemble un peu à l'escrime; pour se mettre en garde contre
les railleries, on fait sortir de son propre fonds le mouvement et
l'adresse qui doivent en garantir, et cette émulation ne manque pas d'un
certain charme.
Quant à M. Duval, content d'avoir écrit quelques opéras-comiques fort
gais, deux ou trois comédies où le dialogue ne manque pas d'esprit, il
se croit quitte envers la postérité, le temps présent, la gaieté et
l'esprit; il est, en conséquence, le plus insignifiant et le plus muet
des hommes[49].
[49] «Il vient de donner, en 1817, une comédie sous le nom de _la
Manie des Grandeurs_, dont j'avais entendu, il y a dix ans, la
lecture sous celui de _l'Ambitieux_. Il n'y a de comique dans cette
pièce que son succès parce qu'il prouve que nos formes politiques
n'ont pas la durée nécessaire pour qu'un poète fabrique une pièce.
Celui que M. Decazes, ministre actuel de la police, veut nous faire
regarder comme un gentilhomme ultra, était calqué sur M. le comte
Regnault de Saint-Jean-d'Angély, qui alors empêcha la police
d'accueillir cette pièce. Il doit sourire maintenant du genre
d'application qu'on cherche à faire d'un rôle qu'il n'aurait
peut-être dédaigné dans aucun temps s'il avait prévu qu'il en
viendrait un où il se ferait prendre pour un gentilhomme.»--_Note
d'Aimée de Coigny._
Nous l'eûmes bientôt banni de notre petite réunion où il avait trop
l'air de l'imbécile sultan devant lequel viennent en vain, pour
l'émouvoir, se prosterner le talent, le savoir et la gaieté. Délivrés de
lui, nous restâmes fort bien partagés entre la grâce piquante de madame
de Laval, le doux murmure de conversation de mesdames de Bellegarde, ma
bonne volonté de plaire et de m'amuser, et le charme inexprimable que M.
de Talleyrand sait répandre quand il n'enveloppe point cette qualité
dans un dédaigneux silence. Ce fut dans ces réunions que je contractai
l'habitude de M. de Talleyrand et la familiarité nécessaire pour pouvoir
lui parler de tout sans conséquence et sans embarras.
Dans les vieilles monarchies, il y a une manière d'être, un ton de
société, plus ou moins nuancé par la distance où l'on se trouve de la
cour, que l'on cherche à imiter dans tous les états. Après notre
Révolution où rien n'a d'ensemble, où aucune habitude n'est enracinée,
tout est encore dans le désordre et l'on rencontre encore d'anciens
grands débris près d'édifices naissants. Ce qu'on appelait le ton du
monde se ressentait de cette situation: les manières de la cour, celles
de quelques vieux salons, restes de l'ancienne bonne compagnie, et les
lieux où l'on prodiguait les égards en raison de l'esprit et du talent
étaient aussi éloignés que s'ils avaient appartenu à trois peuples
différents. Ils ne tendaient même point à se réunir, car il semblait
qu'il manquât d'un lien pour les rapprocher, comme il manquait d'un
empire, d'une force pour confondre en un seul tous les vastes
territoires qui le composaient. M. de Talleyrand, mieux placé qu'un
autre pour juger ces distances singulières qu'il franchissait souvent en
un jour, pouvait sentir combien l'acquisition de nouvelles provinces
servait peu pour le bonheur public; quel abus étrange de la victoire on
faisait en imposant le nom de Français à des gens si loin d'être réunis
par le même intérêt et de former un même peuple, puisque, au sein de
Paris, tant de fractions de société divisaient cette ville en autant de
petits mondes souvent contraires de principes, de voeux et de positions.
Tout ce qui portait aux yeux de M. de Talleyrand l'évidence de ce fait
me faisait plaisir et c'est une des raisons qui me rendaient agréable
notre réunion chez mesdames de Bellegarde, car c'était une des mille
différences qui existaient dans la ville.
Sur la fin du règne de Bonaparte, les nuances de caractère qui existent
entre les hommes se manifestaient par des plans d'organisation publique;
on rêvait _république_, _royaume_, _état fédératif_, etc., et chaque
homme, comptant pour rien le lien social du moment, portait dans ses
voeux, avait en ses desseins l'ordre quelconque d'un changement total.
Ceci est un des malheurs les plus fatals et les moins aperçus
qu'entraînent les révolutions. Manquant de cette assurance intérieure
que ce qui existe peut s'améliorer ou s'altérer, mais ne peut être
détruit, les hommes cessent d'être favorables à la société et font
servir leurs qualités personnelles à des règles isolées qui ne
tendraient qu'à la dissoudre. Rien n'est mortel pour les États comme
l'idée qu'ils peuvent changer; lorsqu'on peut envisager ce fait sans
reculer comme devant le plus énorme forfait, quand on ne sert le
gouvernement que lorsqu'il entre dans _la fantaisie_, le lien social, il
me semble, est détruit. Si l'on avait pu rêver sans crime à autre chose
qu'à l'ordre actuel du gouvernement, croit-on que l'histoire de France
aurait à citer les hommes publics qui l'ont honorée? Croit-on que
l'Hôpital, que Sully, que Montausier même, que Colbert n'auraient pas
préféré d'attendre tranquillement un renversement pour arranger à leur
fantaisie, au lieu de braver pour le bien public l'humeur, la colère,
les injustices de tous ceux qu'ils étaient obligés de blesser et au
milieu desquels il fallait qu'ils vécussent? L'idée d'améliorer est la
seule dans laquelle le courage et la force de caractère aient un emploi
utile. Les plans entiers de bons gouvernements peuvent partir de têtes
saines et de coeurs droits, mais leur application est toujours funeste
parce qu'elle ne peut avoir lieu que sur des terrains nus, c'est-à-dire
après des renversements. Ces rêves-là ne sont pas faits pour les temps
où il y a des moeurs, autrement dit des habitudes, et sans elles il n'y
a pas d'avenir. On peut perfectionner, mais vouloir faire une bonne
chose toute seule et sans précédents, c'est _rêver le bien_ et _faire le
mal_. Vingt-huit ans de convulsions politiques ont produit ce mal moral
de faire dire aux plus honnêtes gens sans répugnance en parlant de
l'État: «Ceci ne durera pas.» Et le régime de fer et de gloire imposé
par Bonaparte n'avait pas mis sa puissance à l'abri de ce doute.
Mais revenons à mon récit. Attaquée comme tant d'autres de la maladie
que je viens de décrire, je faisais cas de tout ce qui pouvait nuire à
Bonaparte comme d'un moyen de plus pour hâter sa chute, recueillant avec
empressement chaque démonstration qui pouvait persuader M. de Talleyrand
de l'impossibilité que la France pût jamais jouir d'un noble repos sous
un homme, qu'il ne fallait point croire que les événements
corrigeraient, parce qu'il faisait les événements et ne voulait les
faire que tels qu'ils étaient alors, puisque la victoire n'avait point
encore déserté ses drapeaux.
Cherchant à tirer parti, pour notre projet, de l'intimité qui existait
entre moi et M. de Talleyrand, j'allais, comme je l'ai dit ci-dessus,
passer seule avec lui le matin une heure ou deux, mais je n'osais pas
parler d'avenir. Souvent, après m'avoir montré en homme d'État les maux
que l'empereur causait à la France, je m'écriais:
--Mais, monsieur, en savez-vous le remède? pouvez-vous le trouver?
existe-t-il?
Il n'écoutait point ma question ou éludait d'y répondre.
--Il faut le détruire, me dit-il un jour, n'importe le moyen.
--C'est bien mon avis, lui répondis-je vivement.
--Cet homme-ci, continua-t-il, ne vaut plus rien pour le genre de bien
qu'il pouvait faire, son temps de force contre la révolution est passé;
les idées dont il pouvait seul distraire sont affaiblies, elles n'ont
plus de danger et il serait fatal qu'elles s'éteignissent. Il a détruit
l'égalité, c'est bon; mais il faut que la liberté nous reste; il nous
faut des lois; avec lui c'est impossible. Voici le moment de le
renverser. Vous connaissez de vieux serviteurs de cette liberté, Garat,
quelques autres. Moi, je pourrai atteindre Sieyès, j'ai des moyens pour
cela. Il faut ranimer dans leur esprit les pensées de leur jeunesse:
c'est une puissance, et puis, l'empereur étant en retraite de Moscou, il
est bien loin. Leur amour pour la liberté peut renaître!
--L'espérez-vous? lui dis-je.
--Pas beaucoup, reprit-il; mais enfin il faut le tenter.
Je le lui promis de bon coeur et effectivement je causai avec un homme
qui, lui-même fort révolutionnaire, se trouvait intimement lié avec ceux
qui l'avaient été davantage et les sénateurs qui passaient pour avoir du
talent et des idées libérales. J'excitai facilement sa bile contre
l'empereur et son désir de le voir remplacé par un gouvernement où la
liberté fut respectée. Il communiqua même bientôt ces impressions dans
sa société, une des plus étendues de celles qui forment à Paris la haute
bourgeoisie. On était encouragé par la tentative que venait de faire
Mallet, tentative qui, bien que suivie par la mort violente des
coupables, avait répandu une certaine idée de faiblesse sur le
gouvernement déconsidéré. L'enlèvement du ministre et du préfet de
police, la fuite surtout de ce dernier chez son apothicaire avaient
imprimé sur lui un vernis de ridicule qui se répandait jusque sur la
puissance, quoiqu'il fût un de ses moindres agents. Il n'a manqué à
Mallet qu'un plan raisonnable, disait-on. Il a _remplacé_, il ne
s'agissait que de _déplacer_, c'est peu de chose: le plus difficile
était fait. Sa République est une idée de prisonnier, personne n'en veut
plus, mais enfin il a réussi à surprendre la police. Ainsi le
gouvernement de l'empereur n'est point inébranlable, son armée est
battue et sa police peut être enlevée: on peut donc mettre sa puissance
civile et militaire en déroute!
On se sentait plus à l'aise et on regardait Mallet comme un homme qui
avait ouvert une porte à l'espérance.
Le fameux vingt-neuvième bulletin vint rallumer l'indignation contre son
auteur qui faisait la froide énumération des maux dont les Français
étaient accablés, dans ce jargon moitié soldatesque, moitié rhéteur
qu'on appelait son style. La description entre autres de l'incendie de
Moscou, qu'il comparait à l'éruption d'un volcan, était révoltante.
L'indignation qu'on en ressentit dans le moment fit croire à la chute
prochaine d'un despote militaire qui cessait d'être conquérant. Mais son
retour subit arrêta tout autre sentiment que l'étonnement: il sauta de
sa chaise de poste sur son trône et ressaisit le sceptre aux Tuileries,
tandis que son armée délaissée couvrait de malades et de morts le vaste
territoire qui est entre la Bérésina et le Rhin.
Qui gurges aut quæ flumina lugubris
Ignara belli? Quod mare Dauniæ
Non decoloravere cædes?
Quæ caret ora cruore nostro?
Frappés comme tout le monde de l'adresse hardie et aventureuse de cet
homme et de la manière dont il venait encore de subjuguer les
imaginations, nous désespérâmes un moment. Je cessai mes fréquentes
visites chez M. de Talleyrand dans la crainte de le compromettre et
parlai moins vivement à ceux dont j'excitais le mécontentement. Nous
montâmes plus souvent chez madame de Vaudemont pour prendre le thé et
apprendre des nouvelles.
Nous nous félicitions de ne pas nous être ouverts à M. de Talleyrand par
la simple réflexion qu'il est plus facile de garder un ressentiment
qu'un projet, et nous tenions tellement au nôtre que, plutôt de
consentir à le changer dans la moindre partie, nous préférions conserver
Bonaparte.
Quelques paroles de l'empereur venaient de produire une espèce
d'enthousiasme factice qui n'était au fond que l'habitude d'une
obéissance qu'il avait suspendue et qui reprenait sa force, mais qui lui
valut des hommes et de l'argent avec lesquels il conçut l'idée de
recommencer une campagne, comme un joueur recommence une partie avec la
petite émotion de perdre l'enjeu ou de se racquitter.
Nous allions, comme je viens de le dire, chez madame de Vaudemont, le
soir, où vivaient dans l'intimité MM. de Saint-Aignan, beau-frère de M.
de Caulaincourt; Pasquier; Molé; La Valette; Montliveau, alors intendant
de l'impératrice Joséphine; le duc d'Alberg; Vitroles, son complaisant,
faufilé par sa protection jusque chez des ministres, adroit, dévoué,
courageux pour la cause qu'il embrassa, alors intrigant subalterne; puis
un comte de S... ancien envoyé de Perse à la cour de France, Piémontais
par son père, Polonais par sa mère, cocu allemand par sa femme, Anglais
par ses alliances, Russe par une cousine, Français par conquête et
espion par goût, état et habitude. Tel était à peu près le corps d'armée
napoléonienne qui, tous les soirs, siégeait autour de la table d'acajou
du petit salon bleu de madame de Vaudemont, où leurs espérances, où
leurs inquiétudes se manifestaient sans contrainte.
De tous ces messieurs-là, je n'estimais que le comte de La Valette. Je
m'amusais à disputer contre lui; resté seul après les autres, il perdait
toute réserve, excité par la contradiction de mon discours et par le
petit morceau de sucre continuellement arrosé de rhum qu'il faisait
entrer dans sa bouche à chaque parole qui sortait de la mienne. Cet
exercice, prolongé quelquefois bien avant dans la nuit, nous a révélé
plus de choses, fait pressentir plus d'événements qu'il n'en savait
peut-être lui-même et jamais ne nous a trompés. La conversation aussi de
S... avait fini par nous amuser. Ce vieux espion de Maret, accoutumé à
passer la fin de ses soirées avec nous et ne pouvant en tirer parti pour
son métier, semblait le mettre de côté passé minuit et, resté seul dans
le petit cercle de trois ou quatre personnes dont nous faisons nombre
jusqu'à une ou deux heures du matin, il nous racontait des anecdotes
curieuses de tous les temps et, par entraînement de causerie, il
finissait par nous dire ce qu'il savait de la veille ou du jour et nous
mettait ainsi au fait de ce que nous voulions savoir.
Il était aisé de conclure que le lien de la peur qui attachait la France
à Bonaparte était indissoluble, en sa présence au moins, et qu'alors il
n'existait plus de sentiment public. L'indignation était éteinte, la
campagne de Russie était déjà presque complètement oubliée et, quoique
les débris de l'armée qui l'avait entraînée errassent encore mutilés
loin de leur pays, on en reformait une à la hâte pour recommencer de
nouvelles entreprises et l'on donnait partout les hommes et l'argent
demandés, sans plainte et sans regret!
Malgré ces preuves de soumission sans borne données à Napoléon, je ne
sais quelle assurance de le voir renversé vivait au fond de notre âme.
M. de Boisgelin et moi nous exaltions par nos espérances que nous
appelions même nos projets. L'idée de rendre à la France l'énergie
nécessaire pour secouer le joug despotique qui la courbait nous occupait
jour et nuit. Cette malheureuse habitude d'obéir que l'on avait si
universellement contractée nous affligeait parce qu'elle nous donnait la
preuve qu'à moins d'opposer à Napoléon _un homme auquel on pût obéir_,
sa tyrannie, la haine même qu'il pouvait inspirer ne feraient lever
personne contre lui. M. de Talleyrand nous paraissait toujours cet
homme-là, mais il était encore moitié chimérique pour nous. La seule
partie qui nous fût apparente était son mécontentement, mais la forme
qu'il lui ferait prendre nous était inconnue et nous inquiétait bien
autant qu'elle pouvait nous donner d'espérance.
Revenons à cette époque de la campagne de Dresde, où l'indignation
contre l'empereur était éteinte, ou du moins si dissimulée qu'il était
impossible de fonder sur elle aucun espoir de délivrance. Ne voyant plus
de probabilité prochaine pour la réussite de nos projets, M. de
Boisgelin et moi partîmes pour le château de Vigny, que me prêta la
princesse Charles de Rohan. Nous y passâmes trois mois en deux fois.
Rien ne me presse, je veux me rappeler les impressions que m'a fait
éprouver le séjour de Vigny. C'est le seul endroit où l'on ait conservé
mémoire de moi depuis mon enfance. On voit encore mon nom écrit sur des
murs, des êtres vivants parlent de ce que je fus, enfin là je me crois à
l'abri de cette fatalité qui semble avoir attaché près de moi un spectre
invisible qui rompt à chaque instant les liens qui unissent mon
existence avec le passé et qui efface la trace de mes pas. Je retrouve à
Vigny tout ce qui, pour moi, compose le passé et j'acquiers la certitude
d'avoir été aussi entourée d'intérêt doux dans mon enfance et de
quelques espérances dans ma jeunesse. Voilà la chambre de cette amie qui
protégea mes premiers jours, je vois la place où je causais avec elle,
où je recevais ses leçons. Voilà le rond où je dansais le dimanche,
voilà les petits fossés que je trouvais si grands et le saule que mon
père a planté au pied de la tour de sa maîtresse. Hélas! sa maîtresse, à
la distance d'une chambre, gît là, dans la chapelle, derrière le lit
qu'elle a si longtemps occupé et où peut-être elle a rêvé le bonheur!
Ah! mon père, lors de ce dernier voyage à Vigny, était vivant et la
douce idée de sentir encore son coeur battre contre le mien embellissait
pour moi un avenir où il n'est plus!
Ces grands arbres, sous lesquels mon enfance s'est écoulée, qui ont reçu
sous leur ombre protectrice mes parents, le duc de Fleury, un moment
même M. de Montrond[50], après un espace de dix-huit années je les
revoyais, j'étais sous leur abri! j'habitais cette même chambre verte où
les mêmes portraits semblaient jeter sur moi le même regard! Eux seuls
n'ont point changé! La belle Montbazon, la connétable de Luynes avaient
traversé intactes cet espace de temps nommé _révolution_ qui a attaqué,
dispersé toutes les nobles races de leurs descendances. Les rossignols
de Vigny nichent dans les mêmes arbres, les hiboux dans les mêmes tours;
moi j'ai la même chambre, et le vieux Rolland et sa femme habitent le
même pavillon!
[50] Voilà la seule mention qu'Aimée dans ses Mémoires fasse de son
premier mari. Elle nomme dans un autre passage, mais sans plus de
détails, Montrond.
Le duc de Fleury, dès sa sortie de France, s'était rendu près de
Louis XVIII, ne le quitta plus, devint un favori du prince, et, au
dire de Rivarol «un beau débris d'ancien régime». Il rentra en
France avec son maître, mais pour mourir en 1816.
M. de Montrond, un peu persécuté sous l'Empire, vécut sous la
Restauration et la Monarchie de Juillet, tantôt enrichi tantôt ruiné
par le jeu, toujours familier de Talleyrand. Il mourut le 20 octobre
1844 à soixante-seize ans.
Quel charme est donc attaché à ce retour sur la vie, quelle émotion me
saisit en montant ces vieux escaliers en vis? Pourquoi la vue de ces
meubles vermoulus, de ce billard faussé, de cette grande et triste
chambre à coucher, fait-elle couler les larmes de mes yeux? O existence!
tu n'attaches que par le passé et tu n'intéresses que par l'avenir! Le
moment présent, transitoire et presque inaperçu, ne vaudra que par les
souvenirs dont il sera peut-être un jour l'objet!
Mon nouveau séjour à Vigny a laissé aussi dans mon coeur des traces qui
me sont chères. Mon âme, réunie à celle d'une noble créature, se sentait
relevée et mise à sa place. J'étais devancée et soutenue dans une voie
où notre guide était l'honneur. Nos projets étaient bien purs et
l'ardeur qu'ils nous inspiraient avait quelque chose de sacré, car les
voeux d'un honnête homme ont une telle puissance qu'ils forcent presque
la Divinité; pourrait-elle les rejeter sans blesser la justice?...
Le temps, employé avec ordre mais sans monotonie, coulait avec une
extrême rapidité entre la promenade, la lecture, la chasse et la
conversation.
Les campagnes étaient désertes, les champs couverts de blé mûr
paraissaient une calamité, à voir les êtres faibles occupés à rentrer
les moissons. La France n'était plus peuplée que de veuves et
d'orphelins en bas âge. Tel était l'état où la réduisait la gloire des
armes, que tous les bras qui pouvaient les porter lui manquaient et
qu'il n'y restait que ceux de la vieillesse et de l'enfance. Les bals
des dimanches n'étaient composés que de femmes. Bonaparte avait fait
disparaître les artisans, les pères, les époux, les laboureurs; il en
avait fait des soldats qui, pour ravager les champs des étrangers,
avaient abandonné les leurs.
Nous faisions quelquefois ces remarques devant l'abbé Desnoyelles,
chapelain du château, homme fort attaché à la princesse de Guéménée, qui
l'avait recueilli dans les temps les plus dangereux de la Révolution.
Cet abbé avait été moine, par conséquent mauvais prêtre; mais il était
bon homme, dévoué à ceux qu'il aimait, ayant la Révolution en horreur et
regardant l'empereur comme un parvenu. Il avait été lié avec M.
Bouvet,--gravement compromis dans le procès de Georges,--et avait donné
refuge pendant deux jours, dans le château de Vigny, à Georges et à
Armand de Polignac, alors son aide de camp, au moment où ils étaient le
plus chaudement poursuivis. Cet événement lui paraissant le plus
important de sa vie, il était possible de lui faire faire des
entreprises dans le même sens. Courageux, brutal, adroit, l'habitude de
vivre à la campagne sans travailler lui avait conservé cette partie
d'imagination aventureuse qui se perd si vite dans l'habitation des
villes et on pouvait facilement supposer que les dangers auxquels il
s'exposerait, pour contribuer à un événement extraordinaire qui nuirait
à Napoléon, ne l'effrayeraient pas plus que les messes qu'il avait dites
quand le culte était proscrit. Il les avait dites pour narguer
l'autorité d'alors. Il n'est pas sûr qu'il n'eût préféré toute autre
manière et il est certain qu'il pouvait braver beaucoup de périls pour
détruire l'autorité du moment.
Nous lui fîmes envisager la possibilité que, l'empereur n'acceptant pas
la paix après la campagne de Dresde, les conséquences très probables
d'une fierté déplacée seraient sa perte. Quand nous eûmes ajouté que
peut-être alors un Bourbon pourrait remonter sur le trône, le pauvre
abbé resta interdit:
--Je ne vous crois pas, nous dit-il brutalement, vous voulez me tenter.
Cependant, s'accoutumant à cette idée, elle lui devint bientôt si
familière qu'il ne pensait plus à autre chose.
--Je donnerais mon bras pour cela, disait-il. Ah! que de coquins
seraient attrapés! Dame, tout le monde rentrerait chez soi et bien
d'autres en sortiraient!
--Point du tout, l'abbé, personne ne sortirait et personne non plus ne
reviendrait comme il a été.
Alors l'abbé entrait en colère, car il était moine, cordelier et royal
jacobin. Il voulait que les royalistes fissent comme on leur avait fait,
qu'ils dépouillassent leurs ennemis, les fissent exiler, confisquer,
égorger et puis: «Vive le roi!» par là-dessus.
--C'est justice, disait-il. On leur en a fait autant, le talion c'est ma
loi. Pour ma part, j'en indiquerais un bon nombre; laissez-moi faire. Ma
foi, ajoutait-il, échauffé par tous ces beaux projets, le retour seul du
roi peut ramener ici le bonheur et la paix.
--Mais ce n'est pas comme vous l'entendez, lui disais-je.
M. de Boisgelin voulant entrer en explications avec lui, l'abbé
s'emporta et lui dit:
--C'est donc pour continuer la Révolution tout à votre aise que vous
voulez faire revenir le Roi? C'est pour donner force aux lois
d'usurpation et aux misérables qui ont détruit la noblesse, le clergé,
en mettant à leur place des assemblées de bavards qui, tous les ans, au
nom de la nation, voudraient fricoter dans les revenus du Roi? Par ma
foi, si c'est là votre but, que ce brave homme de roi reste où il est,
je ne sais où, et gardons notre mangeur d'hommes. Au moins croque-t-il
les révolutionnaires et quoiqu'il les couvre d'or et les appelle comtes
ou ducs, il les effraie au moins par l'idée d'un emprunt bien onéreux
sur leurs effets volés. Les acquéreurs en ont l'inquiétude, il exile, il
chasse des places les jacobins, il supprime, de temps en temps, ces
vilaines assemblées publiques,--voyez le Tribunat,--il fait obéir les
autres, enfin il sabre la Révolution comme les ennemis et cela réjouit!
--Eh bien! l'abbé, lui répondit M. de Boisgelin, vous êtes donc content
comme cela?
--Non, parbleu, mais...
Enfin le bon abbé Desnoyelles était le précurseur et le modèle des ultra
et il est assez comique d'avoir vu, en 1815, une Assemblée nationale
gouverner l'État, comme l'avait rêvé, en 1813, un pauvre moine
cordelier, libertin, ignorant, paresseux, vindicatif, sans esprit,
courageux et honnête homme que, à force de prêcher, nous ne convertîmes
pas, mais que nous réduisîmes au silence et qui renonça à la vengeance
qui lui était si chère, dans la crainte de ne pas être employé au
renversement de Bonaparte et surtout au retour du roi dont il croyait
que nous nous occupions. Il répétait souvent:
--Bouvet est à Londres; si j'y étais aussi, je verrais le roi, puisque
vous dites qu'il est en Angleterre. J'ai eu l'honneur de dire autrefois
la messe, à Nelle, chez madame la comtesse de Châlons, devant
monseigneur le comte d'Artois. C'était le bon temps, j'étais cordelier
alors, et monseigneur me disait toujours: «Bonjour, père, comment vous
portez-vous?»
Ces paroles mémorables paraissaient gravées dans le coeur de l'abbé et
lui haussaient le courage au point d'éveiller le nôtre.
--Que ne profitons-nous de l'abbé, me dit un jour M. de Boisgelin, pour
communiquer avec le roi? Desnoyelles est presque inconnu au monde
entier, il est Belge, ses parents sont fermiers, que ne va-t-il les
joindre? De là il trouvera des moyens faciles pour se rendre en
Angleterre et l'on pourrait ainsi faire passer au roi un état véritable
de la situation de la France, dont il n'a aucune idée, et lui indiquer
les personnes ou plutôt l'unique personne qui peut donner à son retour
des chances favorables, si cette personne se persuade à elle-même que le
roi puisse être utile au pays.
Cette proposition devint aussitôt un plan: l'abbé y entra avec zèle et
bonhomie. Il promit de ne point pérorer et de porter un papier écrit par
M. de Boisgelin. Nous convînmes alors de l'avertir au moment jugé
convenable, de lui donner l'argent nécessaire et nous partîmes pour
Paris.
Bonaparte était de retour de la campagne de Dresde dont il s'était
échappé par la fameuse trouée de Hanau. A la vue de l'irruption des
troupes étrangères qu'il entraînait à sa suite, il conçut l'espoir de
donner au peuple français l'élan nécessaire pour les repousser et
l'aider même à de nouvelles conquêtes. Dans ce dessein, il chercha à
ramener en eux des sentiments qu'il s'était efforcé d'anéantir depuis
quinze ans, remettant à un autre temps le soin de les comprimer de
nouveau. Ainsi l'on publia des appels au patriotisme des citoyens,
signés Napoléon, des proclamations adressées au _grand peuple_, des
invocations au souvenir de 92, année de la destruction des hordes
étrangères sur notre territoire, signées Napoléon, _empereur_ des
Français. Mais ce langage jacobin impérial ne produisit que de
l'étonnement. On aurait accepté le titre de citoyen avec soumission; les
faubourgs eussent porté la pique, la carmagnole et le bonnet rouge, mais
par ordre du ministre de la guerre. L'empereur put se convaincre que si,
jusqu'à un certain point, son autorité était à l'abri de la révolte, il
ne pouvait pas espérer, en sa faveur, de ces crises populaires qui, par
une convulsion généreuse, repoussent violemment du sol de la patrie ceux
qui tentent de la soumettre.
Cette idée nous attristait, quoiqu'elle rendît peut-être nos projets
plus faciles. Tous les peuples ont trouvé pour nous repousser,
disions-nous, une énergie patriotique, pourquoi en manquons-nous?
Qu'est-ce donc que la patrie, sinon l'amour des longues habitudes, de la
famille, du pays et du repos? Hélas! la France n'est plus maintenant
qu'une garnison où règnent la discipline et l'ennui. On défendra par
obéissance cette garnison, mais les habitants ne se mêleront point de la
querelle, et la conquête de la France n'est qu'une affaire militaire,
menaçant seulement l'honneur de l'armée. En Espagne, où aucune habitude
n'était ébranlée, un changement effrayait, depuis le noble titré
jusqu'au pauvre fainéant qui se plaisait dans sa vie vagabonde. Chacun
était prêt à défendre l'abus auquel il était attaché, dont il
subsistait, et à se battre, sinon pour _la liberté_, au moins pour _sa
préférence_. C'est un sentiment patriotique qui s'oppose à recevoir la
loi du vainqueur: chez nous, où trouver des sentiments qui nous
défendent? Employé par la guerre, séparé de ses enfants, loin de ses
foyers, dépendant d'un gouvernement qui change à tout moment de forme et
de principe, que peut-il y avoir de fixe dans la tête d'un Français? En
1792 même, lorsque les troupes prussiennes furent chassées du
territoire, était-ce un mouvement national qui les repoussa? A cette
époque terrible, les riches propriétaires, renfermés dans des cachots,
spoliés, égorgés au nom de l'anarchie, n'étaient plus comptés dans la
nation, et peut-on appeler nation un peuple sans discipline et sans
chefs?
Mais ces tristes réflexions ne pouvaient nous abattre. On est si heureux
d'avoir l'esprit occupé par un projet bien déterminé, qu'il donne du
courage pour envisager les plus grands maux parce qu'on croit en
posséder le remède. A la vue, par exemple, de l'obéissance passive qu'on
montrait aux ordres de l'empereur et de ce regard indifférent qu'on
jetait sur les armées ennemies prêtes à fondre sur le pays, nous
disions: Quel besoin nous avons de lois sages mises en activité et de
rois nés sur le trône, ayant l'habitude d'exercer leurs pouvoirs dans un
certain espace d'où ils sortent peu et ne font jamais sortir les
peuples! Alors le cercle d'aventures, parcouru dans toute une vie, se
trouvant autour de soi ainsi que les moyens de fortune et d'industrie,
font aimer son pays, puisque c'est en lui et pour lui seul que peuvent
se développer tous les sentiments.
--Notre plan, notre plan! répétions-nous.
M. de Boisgelin rédigea, en forme de lettre, un mémoire adressé au roi,
dans lequel, en rendant un compte exact des événements et de l'effet
qu'avaient produit sur les opinions les changements opérés depuis 1792,
il indiquait les chances de retour que pourrait avoir la famille des
Bourbons, si elle entrait dans la volonté du siècle, en substituant
franchement la forme monarchique constitutionnelle au sceptre absolu
qu'avaient porté ses ancêtres. Il faisait envisager, dans cette
supposition, l'arrivée en France d'un roi de l'ancienne famille comme un
intermédiaire tutélaire qui, s'interposant entre les ennemis attirés par
Bonaparte et le pays, pourrait le garantir. Les détails donnés étaient
positifs et le mémoire, un vrai chef-d'oeuvre de clarté, de patriotisme
et de courage. Quand il fut écrit, nous attendîmes quelque temps avant
d'avertir l'abbé.
Cependant Bonaparte, inquiet de l'avenir et sentant la nécessité de
rejoindre son armée, en même temps qu'il craignait Paris en son absence,
eut recours au moyen qu'il redoutait le plus dans l'exercice habituel de
sa puissance, entre autres à la formation d'une garde nationale dont il
se déclara général commandant. Il nomma Marie-Louise régente, établit un
Conseil de régence à la tête duquel il mit son frère Joseph, et, voulant
essayer avant son départ d'éveiller un enthousiasme nouveau et d'un
genre plus doux que celui que produisaient ses succès, il reçut les
officiers de la garde nationale en bon mari, en bon père, en bon homme,
en citoyen se préparant à défendre ses foyers, et il remit sa femme et
son fils entre les bras des Parisiens, sous l'uniforme de la plus
paisible des troupes. Il faut savoir que ceux qui étaient venus vers lui
étaient mécontents de ses projets, de sa conduite et montaient en
murmurant l'escalier qui conduit à la salle où ils furent reçus. Comme
ils ne s'attendaient pas au petit drame bourgeois qui leur fut donné,
ils en furent étonnés et se retirèrent agités par une certaine émotion.
Pendant qu'ils redescendaient l'escalier avec des impressions si
différentes de celles qu'ils venaient d'éprouver, Napoléon, rentré dans
sa chambre, sautait de joie d'avoir si bien réussi par sa pasquinade.
--J'ai bien joué mon rôle! disait-il.
Mais il se trompait lui-même par cette fourberie, comme font, de notre
temps, tous les fourbes. Le lendemain, même le soir de cette comédie,
l'impression qu'elle avait causée était effacée, et ceux pour lesquels
on l'avait jouée, ne se croyant engagés que par le serment qu'ils
avaient prêté à l'impératrice et à son fils, rirent de la scène dont ils
avaient été témoins.
Une chose que les gens dans le pouvoir ne savent jamais et que ceux qui
désirent le pouvoir ne veulent pas savoir, c'est que la ruse, une
adresse trop raffinée les déconsidèrent, ne font point illusion et les
privent de la faculté de bien faire, en accoutumant à regarder leurs
actions comme le masque de leur pensée. Le siècle n'est plus où l'on
admirait l'incompréhensible. L'intrigue est un moyen arriéré qui donne
des entraves à ceux qui s'en servent et abreuve les premiers
personnages, lorsqu'ils y ont recours, de tous les dégoûts que méritent
les baladins et les histrions. Plus d'une fois Napoléon a éprouvé cette
vérité.
Enfin, il partit pour repousser l'ennemi, déjà avancé bien au delà de
nos frontières. Je ne me charge pas de rappeler les trois mois de la
campagne la plus savante de Bonaparte. Cette partie fatale, dont la
France était l'enjeu, fut admirablement bien jouée par l'empereur, et si
tous les habitants, les citoyens doivent le regarder comme leur
destructeur, pas un militaire, dit-on, n'a le droit de le critiquer.
Comme athlète, il est tombé de bonne grâce, son honneur de soldat est à
couvert, sa vie comme homme a été conservée, il n'y a eu que notre pays
et nous de perdus. On n'a donc aucun reproche à lui faire: tels sont les
raisonnements de certaines gens. Mais enfin, je le répète, je n'écris
point de mémoires militaires et je ne m'occupe que des mouvements dont
j'ai été témoin et auxquels nous avons pu le voir participer.
Après le départ de l'empereur, une sorte d'aise générale se faisait
sentir au travers du trouble dont les esprits étaient agités; on
respirait mieux et l'on se plaignait ensemble.
--Il m'a enlevé tous mes enfants, disait l'un.
--Mes amis sont dispersés, s'écriaient les autres. Il ne veut pas que
les femmes soient jolies, ni les hommes amusants, parce qu'il trouve que
cela distrait du respect et de l'occupation continuelle qu'on lui doit.
Voyez madame Récamier, voyez M. de Montrond! Madame de Staël, M.
Benjamin de Constant paient par l'exil la peine de savoir écrire et,
s'il avait le temps, il remonterait jusqu'à Tacite pour infliger des
punitions aux écrivains et livrerait aux flammes toutes les
bibliothèques, afin de persuader la postérité que le monde commence à
lui. Il veut servir de modèle en échappant aux comparaisons.
Ces propos et mille autres semblables couraient de bouche en bouche.
Au milieu de ce mouvement des esprits, les fréquents bulletins de
l'armée qui, sous les noms de batailles gagnées, nous déguisaient des
revers, donnaient de la probabilité à nos espérances et de l'activité à
nos démarches. M. de Boisgelin se rapprocha, dès cette époque, de M.
Édouard de Fitzjames et de Mathieu de Montmorency, désirant, comme lui,
revoir les Bourbons sur le trône de France, mais ayant moins combiné la
manière de les y maintenir. Sans regarder au véritable état du pays et
aux concessions à faire au peuple, ils ne songeaient qu'à la bonne
occurrence qui se présentait pour le renversement de l'empereur.
Un M. de Gain de Montagnac, demeurant alors chez madame de Catelan, où
se rendait souvent M. de Boisgelin, était un homme d'imagination, de
probité, qui avait toujours l'air d'avoir quelque chose à dire à Bruno
et cependant en laissait fuir l'occasion d'une manière affectée. Il fut
un jour chez lui et lui dit que, membre d'une société étendue dont les
lois, formées sur la plus pure morale, étaient ensevelies dans la
conscience de ceux qui la composaient, il était chargé de lui faire la
proposition d'y entrer, que le serment exigé ne devait point alarmer
l'âme la plus religieuse et la plus délicate.
--Ce que je puis vous dire, ajouta-t-il, c'est que, ce que vous voulez,
nous le voulons; le retour de la famille des Bourbons est notre but, et
je crois que nous avons quelques moyens pour le voir accomplir.
M. de Boisgelin lui répondit qu'il ne lui convenait pas d'engager sa
liberté par aucun serment, mais que, si on voulait se contenter d'une
simple promesse du secret et le mener dans ces réunions, il y
consentait. Il fut accepté, et M. de Gain le conduisit, le soir même,
rue de la Paix, où, dans une assez mauvaise chambre, il trouva beaucoup
de monde, entre autres MM***[51]. M. de Boisgelin, qui n'était entré là
que pour s'assurer des forces qu'on en pourrait tirer, après avoir
reconnu qu'il n'existait ni plan, ni chef, et que tout se bornait à un
désir vague, plus ou moins fortement exprimé, de profiter des
circonstances pour rappeler les Bourbons, eut l'idée de tirer des liens
secrets de cette association qui, dans toutes les provinces, avait de
petits groupes correspondants, une apparence d'unanimité dans de
certains voeux et de montrer une surface de royalisme qui pût imposer en
cas de besoin. Il se mit, en conséquence, à parler de _Constitution
royale_ et de _conditions nationales_, d'après lesquelles on
_appellerait un Bourbon_. Il ne persuada personne pour le fond du
principe, mais beaucoup crurent que c'était le seul moyen pour le moment
de retourner sous les rois légitimes.
[51] Les noms ne sont point donnés par les _Mémoires_.
--Pour redonner à la légitimité la place naturelle qu'elle doit occuper
dans les idées, il faut la purger de ce vernis de soumission sans bornes
des sujets à leur monarque, disait M. de Boisgelin; c'est là ce qui, la
faisant confondre avec l'esclavage de peuples dévolus de maître en
maître par droit de succession, la fait repousser par les âmes
indépendantes et généreuses. Il faut, ajoutait-il, la faire entrer dans
les libertés des peuples et la placer parmi leurs droits.
Ces excellents principes ne germaient pas dans les esprits peu exercés à
la méditation, mais ces messieurs engagèrent M. de Boisgelin à profiter
de leurs moyens de correspondance pour propager les doctrines propres à
concilier ces divers intérêts.
Madame de Duras et M. de Chateaubriand proclamaient, de leur côté, des
sentiments royalistes-Bourbon. La police savait tout ou à peu près et ne
remuait pas. Comme elle est toujours l'instrument du plus fort, elle
sentait que l'empereur n'était plus son maître et, voulant néanmoins lui
prouver sa fidélité dans un moment où tout le monde conspirait, elle
conspirait en faveur du roi de Rome, prévoyant bien que ce petit
usurpateur ne donnerait pas beaucoup de soucis à M. son père, puisqu'il
n'aurait d'armée que celle dévouée à Napoléon et de ministres que ses
serviteurs. C'est un raisonnement qui a commencé alors et qui s'est
continué depuis, car c'est le sens de presque tous les troubles. Nous
avons su qu'un espion de police était dans la pièce attenante à celle où
se tenait l'assemblée de ces messieurs, rue de la Paix, mais on s'en
mettait peu en peine.
Un jour, M. de Boisgelin me dit:
--Il y a bien longtemps que vous n'avez été voir M. de Talleyrand; il
faut cependant s'expliquer avec lui.
Comme les fées dont on nous a entretenues dans notre enfance, et qui,
pendant un certain temps, étaient obligées de perdre les formes
brillantes dont elles étaient revêtues pour en prendre de repoussantes,
M. de Talleyrand est sujet à de subites métamorphoses qui ne durent pas,
mais qui sont effrayantes. Alors la vue des honnêtes gens le gêne et il
leur devient odieux. Je craignais, je ne sais pourquoi, de le trouver
dans cet état que je nomme _sa peau de serpent_ et je fus agréablement
surprise de le voir gracieux et ouvert. Tout Paris venait le voir en
secret et tête à tête. Chaque personne qui sortait, rencontrant celle
qui entrait, semblait dire: «Je vous ai devancée; c'est moi qui l'ai
pour chef.»
Après nous être entretenus du malheur des temps, du progrès des ennemis
en France, je lui dis que ce que je craignais le plus était de voir la
paix conclue au milieu de ce désordre et de rentrer sous le sceptre d'un
guerrier battu.
--Mais il ne faut pas y rester, me dit-il.
--A la bonne heure! lui dis-je, mais que faire?
--N'avons-nous pas son fils? reprit-il.
--Pas autre chose? m'écriai-je.
--Il ne peut être question que de la régence, répondit-il en baissant
les yeux et du ton grave qu'il affecte quand il ne veut pas être
contrarié.
Cependant je le contrariai, car je croyais que le temps était précieux
et je lui dis contre la régence tout ce que j'ai noté plus haut. Il
m'écouta longtemps en silence et me dit, d'un air suspect, de revenir le
lendemain. Je n'avais pas beaucoup d'espérance, j'y revins cependant. Il
me parla de cent mille choses incohérentes, comme c'est son habitude
quand il veut causer et retenir près de lui les gens. Il me raconta les
propositions de paix que les monarques étrangers faisaient à Bonaparte,
propositions qu'il refusait.
--Comment, lui dis-je, nous n'avons donc plus d'espoir que dans son
orgueilleuse folie et nous perdons ici le temps sans nous entendre? La
guerre nous détruit, la paix nous menace et nous tergiverserions, Dieu
sait pourquoi!
--Mais non, me dit-il alors, nous sommes assez près l'un de l'autre et,
pour nous délivrer tout de suite de la race nouvelle, nous pourrions
peut-être faire des _idées patriotiques_ et un _trône national_ avec M.
le duc d'Orléans.
--Non, lui dis-je en prosélyte zélée de l'opinion royale légitime, M. le
duc d'Orléans est un usurpateur de meilleure maison qu'un autre, mais
c'est un usurpateur. Pourquoi pas le frère de Louis XVI?
Nous nous revîmes trois ou quatre jours de suite, le matin; je lui
parlais sur ce sujet sans qu'il m'interrompît, ni me donnât de réponse
et je sortais toujours fort effrayée de ses projets. Je craignais
surtout cette muserie qui est dans son caractère, qui le fait profiter
de l'événement, n'importe lequel, et se donner le mérite de l'avoir
prévu, arrangé secrètement, quand il n'a fait que l'attendre dans le
silence. Comme l'événement que je voulais avait besoin d'être fait et
qu'il ne serait point arrivé naturellement, la nonchalance de M. de
Talleyrand m'était insupportable. J'étais bien certaine qu'elle lui
était personnellement utile, mais je sentais qu'elle tuait l'ordre de
choses pour lequel je faisais des voeux. Je m'épuisais en raisonnements,
même en plaisanteries, car je savais de quelle importance il était de ne
point l'ennuyer, et je faisais valoir assez adroitement la monotonie
insipide de la cour de Bonaparte, ennemie des nuances et du goût.
Un jour, il se leva, fut à la porte de son cabinet de tableaux, et,
après s'être assuré qu'elle était fermée, il revint à moi levant les
bras en me disant:
--Madame de Coigny, je veux bien du Roi, moi, mais...
Je ne lui laissai point motiver son _mais_ et, lui sautant au cou, je
lui dis:
--Eh bien, monsieur de Talleyrand, vous sauvez la liberté de notre
pauvre pays, en lui donnant le seul moyen pour lui d'être heureux avec
un gros roi faible qui sera bien forcé de donner et d'exécuter de bonnes
lois.
Il rit de mon genre d'enthousiasme, puis il me dit:
--Oui, je le veux bien; mais il faut vous faire connaître comment je
suis avec cette famille-là. Je m'accommoderais encore assez bien avec M.
le comte d'Artois parce qu'il y a quelque chose entre lui et moi qui lui
expliquerait beaucoup de ma conduite; mais son frère ne me connaît pas
du tout. Je ne veux pas, je vous l'avoue, au lieu d'un remerciement,
m'exposer à un pardon ou avoir à me justifier. Je n'ai aucun moyen
d'aboutir à lui et...
--J'en ai, lui dis-je en interrompant. M. de Boisgelin est en
correspondance avec lui et, dans ce moment, il a une lettre prête à lui
être envoyée. Voulez-vous la voir?
--Oui, certes, revenez demain me l'apporter, je meurs d'envie de la
lire, me répondit-il assez vivement.
Je ne puis encore me rappeler sans émotion le plaisir que j'éprouvai au
moment où je crus voir l'accomplissement du voeu le plus vif et le plus
pur que j'aie jamais formé. Je me rendis rapidement chez moi, où M. de
Boisgelin m'attendait, et je lui criai en entrant:
--Il est à nous, il veut lire votre lettre au roi!
Rien n'égale le transport de joie de Bruno.
Nous nous mîmes à copier la lettre, en soignant très fort le paragraphe
dans lequel il était question de M. de Talleyrand. L'explication abrégée
quoique générale de sa conduite, sa haute position politique et
l'impossibilité que, sans lui, le roi pût jamais parvenir au trône, tout
cela fut tracé d'une main assez habile. Le lendemain, je me rendis rue
Saint-Florentin avec mon papier dans mon sac. A peine fus-je entrée dans
la chambre à coucher que, fermant la porte avec précaution, M. de
Talleyrand me dit:
--Asseyez-vous là et lisons.
Il prit la lettre et, d'une voix basse, mais intelligible, il commença à
lire très lentement. A mesure qu'il avançait, il disait, en
s'interrompant: «C'est cela!--A merveille!--C'est parfait!--C'est
expliqué admirablement!» Enfin, quand il en vint au paragraphe qui le
regardait, il eut un mouvement très marqué de satisfaction et le relut
encore. Lorsqu'il eut achevé toute la lecture, il la recommença plus
lentement, pesant et approuvant tous les termes, ensuite il me dit:
--Je veux garder cela et le serrer.
--Mais cela va vous compromettre inutilement.
--Bah! me répondit-il, j'ai tant de motifs de suspicion, celui-là me
plaît.
J'exigeai cependant qu'il le brûlât et, allumant alors une bougie à un
reste de feu presque éteint qui était dans l'âtre, il tortilla le papier
en l'approchant de la bougie, le jeta enflammé dans la cheminée et
croisa dessus la pelle et la pincette pour empêcher que les cendres ne
s'envolassent par le tuyau.
--On n'apprend qu'avec un homme d'État, lui dis-je, à anéantir un secret
bien secrètement.
Après cette petite opération, M. de Talleyrand se tourna de mon côté et
me dit:
--Eh bien! je suis tout à fait pour cette affaire-ci et, dès ce moment,
vous pouvez m'en regarder. Que M. de Boisgelin entretienne cette
correspondance, et travaillons à délivrer le pays de ce furieux. Moi,
j'ai des moyens de savoir assez bien et exactement ce qu'il fait. J'ai
avec Caulaincourt un chiffre et un signe convenus, par lesquels il
m'avertira, par exemple, si l'empereur accepte ou non des propositions
de paix. Il faut parler hautement de ses torts, de son manque de foi à
tous les engagements qu'il avait pris pour régner sur les Français. On
ne doit pas craindre de prononcer encore les mots de _nation_, _droits
du peuple_, il s'agit de marcher et l'expérience a resserré dans de
justes bornes l'expression de ces mots-là.
Je revins chez moi enchantée et jamais, je crois, M. de Boisgelin n'a
ressenti une joie plus pure. Si je voulais me borner à rappeler la part
nécessaire que nous eûmes au retour du Roi, je devrais m'arrêter ici,
car la détermination que prit à cet égard M. de Talleyrand et qui, je
dois le croire, est le fruit de la conviction que mes raisonnements et
nos conversations lui inspirèrent, est l'unique chose importante dans
cette conjuration et la seule force qui ait changé l'état des choses.
Notre but a donc été rempli à ce moment. Mais comme ces feuilles sont
destinées à me rappeler les sensations que j'éprouvai alors, je vais
continuer doucement ces mémoires, regardant ce qui nous est personnel
comme indiqué et même terminé.
M. de Boisgelin se rendit avec plus d'exactitude aux réunions dont j'ai
déjà parlé et se convainquit d'une chose qui, depuis, est devenue
évidente, mais qui, pour n'avoir pas été bien connue par le gouvernement
du roi, a pensé lui devenir funeste, parce qu'il a pensé y trouver une
force qui n'y était pas. Il n'en existe que dans des intérêts communs et
les rapports qui lient ensemble les gens dans les positions les plus
distantes. Or, dans cette association royaliste, comme il n'était
question que de fidélité à un être imaginaire et de pureté de conduite,
elle formait une chose isolée, abstraite, sans poids et ne représentant
rien qui répondît à l'intérêt réel de personne. Ses moyens de police
intérieure et de correspondance pouvaient être utiles cependant. Étendus
sur la surface des choses, comme un léger nuage ils pouvaient les
voiler, mais ils ne donnaient ni force d'action ni résistance. L'amour
mystique pour un roi que personne ne connaissait, la fidélité à des
devoirs dont on n'avait nulle idée, étaient des folies qui ne pouvaient
donner que des moments bien courts d'illusion. M. de Boisgelin chercha
seulement à inspirer assez de confiance pour qu'on lui permît de choisir
ces moments.
--Il faudrait, me disait-il quelquefois, tâcher de parler à des
sénateurs, à des gens qui en remuent d'autres.
--Ma foi, les sénateurs ne sont pas trop ces hommes-là, disais-je. Ils
me paraissent de grosses pierres que nous portons au col et avec
lesquelles on nous jette à l'eau.
Cependant nous fîmes des démarches près de quelques-uns. Mais Tacite a
dit, sur le Sénat romain, ce qui est applicable aux corps de l'État
quand la fortune de ceux qui les composent est dépendante du maître.
Les sénateurs fermaient les yeux et les oreilles pour n'être point
affligés par les maux publics, ni tentés d'en délivrer. Seulement, en
vrais chanoines ne s'occupant que de l'essentiel, qui était la recette
et le réfectoire, ils tenaient, les 28 de chaque mois, une assemblée en
forme de chapitre, pour régler l'affaire de leurs revenus.
Un jour, M. de Talleyrand vint me voir et me dit:
--Il serait nécessaire d'arranger tout ceci d'une manière noble et
sérieuse. Bonaparte vient encore de refuser la paix à Montereau, son
petit succès lui tourne la tête, il parle de retourner à Vienne. On a
fait, à Châtillon, une assemblée en forme de Congrès, où se rendra lord
Castlereagh et les ministres des différents souverains de l'Europe, pour
discuter sur quelles bases doit reposer la paix qu'on est encore décidé
d'offrir à Napoléon. Si elle se fait, tout est perdu et notre pays est
livré à l'effervescence d'une domination militaire qui, changeant les
idées reçues de morale et de politique, n'accorde le nom de vertu qu'à
l'asservissement ou l'obéissance sans contestation, et de gloire qu'à
l'esprit de conquête. Il faut que, lorsque le Sénat s'assemblera, il
nous tire d'affaire, qu'il efface sans danger l'ignominie dont il est
couvert et qu'il assure notre existence en travaillant à la sienne.
Voici ce que, par son droit naturel de conservateur des lois
fondamentales, il peut faire. Qu'un de ses membres monte à la tribune
pour dénoncer Napoléon en disant que, ayant été élu empereur aux
conditions qu'il n'a pas tenues, _de faire voter l'impôt par l'organe
des représentants de la nation, de rendre compte de l'emploi du revenu
et de faire jouir les citoyens de la liberté de leur personne et de leur
pensée_, il n'a aucun droit, aux termes d'un contrat qu'il a violé,
puisque _l'impôt a été levé à sa fantaisie, la liberté des citoyens a
été attaquée dans leur pensée et dans leurs actions, et le droit de
lever des armées exagéré au point d'épuiser la population_; que les
familles sont en deuil et réduites à des vieillards et à des enfants;
que l'Europe est jonchée de nos morts pendant que la France est couverte
d'ennemis dont il ne sait pas nous affranchir par la guerre et dont il
ne veut point nous délivrer par la paix; que, en conséquence, n'ayant
pas tenu les conditions du contrat qui fondait son autorité, on le
répète, le contrat est annulé et il est déclaré perturbateur du repos
public et mis hors la loi. Que le Sénat, ensuite, se constitue en
Assemblée nationale, qu'il envoie aux députés l'ordre de s'assembler et
de délibérer, en reconnaissant leur mandat comme suffisant. Qu'il
déclare la France monarchie constitutionnelle avec trois ou quatre lois
bien faites qui indiquent clairement les libertés du peuple et prendront
le nom de _charte_ ou de _lois constitutionnelles_, comme il voudra.
Alors, qu'il appelle le frère de Louis XVI sur le trône et qu'il fasse
adhérer le peuple à ce voeu, en faisant ouvrir des registres où chaque
citoyen sera invité à écrire son nom. Qu'il fasse un appel aux armées et
qu'il envoie une députation aux princes coalisés pour leur faire part de
cet événement, en les invitant à repasser le Rhin pour commencer là les
préliminaires de la paix.--Voyez Garat, ajouta-t-il, il y a là de quoi
remuer une âme patriotique et faire les plus belles phrases du monde
sans danger. C'est là ce qu'il faut répéter souvent, cette
persuasion peut encore faire des héros. Qu'on voie Lambrechts[52],
Lenoir-Laroche[53], je ne sais qui, ces patriarches de révolution qui
savent si bien démolir les trônes avec les mots de _patrie_, _tyrannie_,
_liberté_. S'ils les prononcent, nous sommes sauvés; je vais faire, de
mon côté, ce que je pourrai pour leur faire sentir que, en s'y prenant
ainsi, ils passent un véritable contrat entre le monarque et le peuple,
et que les droits de naissance que peut apporter celui qu'ils appellent
ne l'empêchent point d'être lié par des conditions, et que l'existence
du _sine qua non_ qu'ils cherchent tant se trouve assuré par cette
manière d'agir.
[52] Charles-Joseph-Mathieu Lambrechts, né le 20 novembre 1753 dans
les Pays-Bas autrichiens, s'était consacré à l'étude du droit et
était, en 1786, recteur à l'Université de Louvain. Légiste et
philosophe, il approuvait à ce double titre les réformes tentées par
Joseph II contre les franchises locales et les croyances catholiques
des peuples réunis sous la domination autrichienne. Quand la
Belgique se souleva, en 1790, contre l'empereur, Lambrechts dut
quitter le pays. Il y rentra avec nos armées. Comme il retrouvait
dans les révolutionnaires français beaucoup des doctrines
gouvernementales qui l'avaient attaché à l'empereur autrichien, il
restait d'accord avec lui-même en devenant un champion énergique de
la République et de l'influence française. Il fut, à la réunion de
la Belgique à la France, récompensé de ce zèle par un poste de
commissaire près le Directoire exécutif du département de la Dyle et
y montra assez de talents et de zèle pour qu'après le 18 fructidor
il fût appelé à Paris et nommé ministre de la justice. Les coups
d'État continuèrent à lui être bienfaisants. Le 18 brumaire lui
valut le Sénat. En 1804 il fut fait comte et commandant de la Légion
d'honneur. Mais, s'il n'avait pas un grand zèle pour la liberté, il
tenait de ses travaux le goût des formes légales, que le
gouvernement de l'Empereur dédaignait. De là l'origine d'une
opposition, qui, tout d'abord, ne fut qu'un applaudissement moindre,
n'alla pas au delà du silence, mais qui le mettait à part avec le
duc de Valmy, Lanjuinais, Garat, et le désignait à Talleyrand. En
effet, en 1814, il vota la déchéance et fut chargé de rédiger les
considérants. Il travailla aussi à la préparation de la charte;
mais, là, ses principes de légiste se heurtèrent à l'intransigeance
royaliste de l'abbé de Montesquieu, et lui coûtèrent la pairie.
Malgré cette disgrâce, il refusa de se rallier à Napoléon lors des
Cent-Jours. L'opposition libérale le recueillit, comme les anciens
impérialistes qui n'avaient pas fait leur paix avec les
légitimistes. En 1819, il fut élu à la Chambre, où il siégea à
l'extrême gauche. Il mourut en 1823.
[53] Lenoir-Laroche, né le 29 avril 1749 à Grenoble et avocat dans
cette ville, vint plaider un procès important à Paris et s'y fixa.
En 1788, il proposa les États du Dauphiné comme un exemple à suivre
par les États généraux qui allaient s'ouvrir, et le succès de cette
brochure le fit élire, en 1789, comme député du Tiers État par la
prévôté de Paris. Dans l'Assemblée constituante, il fut de ceux qui
rêvaient la liberté sans désordre. Sous la Terreur, il fut des
suspects. Le Directoire le trouva journaliste, républicain, et
toujours modéré. Un instant, ce fut un titre à la faveur et il
devint préfet de police. Mais, à la veille du 18 fructidor, ce
n'était pas la modération qu'on voulait de la police, et il redevint
journaliste, soigneux de se tenir à égale distance des anarchistes
et des clichiens. Cette impartialité trouva sa place dans une chaire
de législation qu'on lui donna à «l'École centrale du Panthéon» et
son républicanisme lui valut un siège au Conseil des Anciens. Au 18
brumaire, sa modération l'emporta sur son républicanisme et lui
obtint le Sénat, puis le titre de comte et la cravate de commandant.
Sa fortune faite, et même pour qu'elle durât, il revint à
l'équilibre naturel de ses préférences politiques, au désir d'une
liberté réglée. Trop modéré pour trouver jamais le courage ni
l'occasion d'une résistance, il accumulait en secret ses griefs à
mesure que se suivaient les fautes de l'Empire, et ainsi, avec
quelques autres semblables à lui, il se trouva prêt, en 1814, à
renverser Napoléon, pour des fautes contre lesquelles ils n'avaient
jamais protesté. Pair de France en 1814, rayé par l'Empereur,
rétabli par la seconde Restauration, il continua à défendre, dans la
mesure où il ne troublait pas son repos, les principes de 1789, et
mourut le 17 février 1825.