A MONSIEUR LE MARQUIS DE BOISGELIN, PAIR DE FRANCE

_Vous avez désiré vous rappeler un temps où le projet de changer le

gouvernement nous occupait. Ce temps m'est cher, puisque je l'ai passé

près de vous dont l'amitié honore et intéresse ma vie._

_Acceptez donc les efforts de ma mémoire; s'ils manquent d'exactitude,

mes erreurs demandent de l'indulgence, car elles sont accompagnées de

bonne foi. Je suis payée de la peine que me coûte ce travail par le

plaisir que j'éprouve à retracer l'époque où nous espérions voir

s'accomplir les voeux ardents que nous formions pour le bonheur de notre

patrie._

Dans un espace de près de trente années je ne mets de prix à me rappeler

avec détail que les trois ou quatre dont les événements se sont trouvés

en accord avec les voeux que M. de Boisgelin[42] et moi formions pour

notre pays.

[42] Bruno-Gabriel-Charles de Boisgelin était fils de Charles de

Boisgelin, «capitaine de frégate du roy», et de Sainte de Boisgelin

de Curé. Il naquit en Bretagne, au château de Boisgelin, paroisse de

Pléhédel, le 26 août 1767. Un acte daté du lendemain constate que

«Anonyme du Boisgelin» fut ondoyé «avec dispense des cérémonies

baptismales». Elles furent accomplies le 12 octobre 1772, et l'acte

qui les constate, en faisant connaître les prénoms du nouveau

chrétien, complète son état civil. Dans ces deux pièces, et les

actes de baptême et de mariage relatifs aux ascendants, le nom est

écrit du Boisgelin par le rédacteur, bien que les témoins de la

famille aient signé de Boisgelin. Dans les actes de l'état civil

postérieurs, le nom écrit est de Boisgelin.

A quinze ans, Bruno de Boisgelin commença le métier des armes. Le

1er septembre 1782, surnuméraire aux gardes du corps, il devenait, à

dix-huit ans, le 4 septembre 1785, capitaine au régiment de Royal

Cavalerie. Il épousait, le 22 avril 1788,

Cécile-Marie-Charlotte-Gabrielle d'Harcourt, fille de Anne-François,

duc de Beuvron, et de Marie-Catherine de Rouillé. Si la fiancée

était petite et laide, la fortune était belle et la famille

considérable; l'oncle du fiancé était le cardinal de Boisgelin. Rien

de plus assuré que l'avenir de l'officier et du gentilhomme; un an

après, éclatait la Révolution. Boisgelin se rendait, en 1791, à

l'armée des princes, faisait avec eux la campagne de 1792 comme

garde du corps, puis celles de Hollande et de Quiberon comme

capitaine aux hussards de Choiseul. Licencié en 1796, il se réfugia

en Angleterre. Quand il eut contemplé toutes les impuissances du

parti royaliste, et quand le Consulat offrit aux Français de toute

origine sécurité en France, Boisgelin fut attiré par la patrie. Muni

d'un sauf-conduit que le ministre de la police Fouché lui accorda,

le 23 nivôse an VIII, il revint à Paris et s'employa à obtenir la

radiation de son nom sur la liste des émigrés. Les pièces du dossier

formé par ses soins montrent, dans toutes les autorités publiques,

un désir de bienveillance et de réparation contraire et égal au

parti pris de haine et de soupçon qu'elles avaient naguère contre

les «ci-devant». Il se trouve, autant qu'il en faut, des témoins

pour attester que M. de Boisgelin a fait son séjour ininterrompu à

Amiens, du 4 mai 1792 au 2 frimaire an III, et du 4 frimaire an III

au 17 fructidor an V, à Fontainebleau, quand il était à Coblentz, en

Hollande ou à Quiberon. Un arrêté consulaire du 23 floréal an IX le

déclare «définitivement rayé de la liste des émigrés» et le rétablit

«dans la jouissance de ceux de ses biens qui n'auraient pas été

vendus».

Comme le duc et la duchesse de Beuvron, accusés aussi d'émigration,

n'avaient pas quitté la France, s'étaient fait rayer de la liste dès

le 3 floréal an III, avaient conservé, au moins en partie, leur

fortune, et comme madame de Boisgelin avait, en germinal an V,

hérité de son père, M. de Boisgelin se trouva parmi les moins mal

traités de la Révolution. Il faillit même devenir un favori du

régime nouveau. A son insu ou non, il fut proposé à Napoléon pour

chambellan par le duc de Bassano: ces honneurs tombaient alors sur

les représentants de la vieille noblesse comme des ordres auxquels

les intéressés n'avaient ni moyen, ni d'habitude envie de se

soustraire. M. de Boisgelin ne fut pas choisi et resta libre de

garder intacte à ses princes sa fidélité. En 1811, elle passa à

l'action, comme le racontent les _Mémoires_. En 1814, les

récompenses ont leur tour. Le 24 août, il est nommé colonel; le 25

septembre, chevalier de la Légion d'honneur; le 5 octobre, chevalier

de Saint-Louis, «avec faculté de porter sur l'estomac une croix d'or

émaillée suspendue à un petit ruban couleur de feu». Député en 1814

et en 1815, pair le 17 août 1815, il est premier chambellan de la

garde-robe, au traitement de vingt-cinq mille francs; enfin, le 19

août 1823, il est nommé officier de la Légion d'honneur. Mais, quoi

que nous obtenions, il nous reste toujours à désirer. M. de

Boisgelin aurait voulu être maréchal de camp. Il demanda ce grade en

1816. La Commission chargée d'examiner «les titres des Français qui

ont servi au dehors» lui fit savoir qu'il avait seulement quinze ans

de services effectifs, et qu'il en fallait dix-neuf pour avoir droit

au titre d'officier général. M. de Boisgelin prétendit «obtenir des

bontés du roi l'exemption des quatre années qui manquaient», et,

dans sa lettre au roi du 20 avril 1817, ne dissimula pas sa pénible

surprise que la volonté du monarque fût prisonnière de

réglementations formalistes.

Est-ce l'amertume de cette déception qui détermina son attitude

imprévue quand, l'année suivante, fut discutée la loi

Gouvion-Saint-Cyr? Cette loi, en fixant les conditions précises

d'aptitudes et de services pour l'avancement des officiers,

n'assurait pas seulement à l'armée des chefs capables et éprouvés,

elle émoussait l'arme la plus redoutable de la tyrannie monarchique,

elle défendait la France contre l'asservissement de la force

militaire aux caprices du prince, asservissement à prévoir si les

officiers avaient eux-mêmes tout à espérer ou à craindre de ces

caprices et devaient leur carrière à la faveur; elle était une

garantie de ce gouvernement tempéré que M. de Boisgelin avait voulu;

elle enfermait, comme il avait dit, «la souveraineté royale dans un

mécanisme légal». Nul plus que lui n'aurait dû soutenir les projets

qu'il combattit obstinément à la Chambre des pairs. La charte a

reconnu au roi le droit de nommer aux charges administratives et

judiciaires: à plus forte raison, prétend M. de Boisgelin, le roi

doit-il nommer aux grades de l'armée; le roi est historiquement et

avant tout le chef militaire; lui enlever le choix de ceux qui

commandent en son nom les troupes est le dépouiller de sa

prérogative la plus essentielle. Ces raisons ne ressemblaient guère

à celles qu'il opposait naguère, en compagnie d'Aimée de Coigny,

contre l'absolutisme royal. Sa collaboratrice, s'il s'était encore

soucié de la convaincre, n'eût pas manqué d'objecter qu'en droit il

légitimait l'arbitraire, qu'en fait, il livrait les hauts grades aux

émigrés, et n'eut pas conseillé qu'il donnât l'éclat de la tribune à

une telle contradiction. Sauf en cette circonstance d'ailleurs, les

doctrines et les votes de M. Boisgelin furent ceux qu'on pouvait

attendre d'un esprit sage, et, quand vint la dernière épreuve de sa

fidélité, elle le trouva ferme. Après la Révolution de 1830, il ne

fut pas de ceux qui, perdant leur roi, voulurent au moins garder

leurs places. Il donna sa démission de l'air, sacrifice qui honora

la fin de sa vie. Il mourut moins d'un an après, le 29 juin 1831.

Restée en France, j'ai vu ce choc de tant d'intérêts divers appelés

Révolution; les murmures se sont transformés devant moi en cris

séditieux, ils ont égaré les Français bientôt précipités dans les excès

les plus coupables et les plus opposés; le silence de la servitude a

succédé aux accents frénétiques de la démagogie. Cachée dans un coin

obscur de cette grande machine appelée tour à tour République, Empire,

Royaume, j'ai ressenti les secousses qui l'ont si souvent mise en

danger. Je pourrais me croire dépouillée de mon rang et de ma fortune,

comme tant d'autres, si mes habitudes de très pauvre citoyenne ne

dataient de si loin que mon titre de duchesse, ma situation de grande

dame ne me semblent plus qu'un point dans ma vie, si loin et si effacé

que les rêves ont plus de consistance et de réalité. Mon sens n'est donc

pas influencé par des regrets, et je suis bien placée, ce me semble,

pour juger sainement des choses, ne pouvant y apporter aucun intérêt

personnel.

Aussi, depuis le moment où les passions dites révolutionnaires ont

cessé, et où la devise nationale n'a plus été _Égalité, fraternité ou la

mort_, j'ai regardé, pour découvrir le motif qui avait mis en mouvement

tout un peuple, et j'ai cru le trouver dans le besoin qu'il avait de

changer ses institutions: dès lors, l'indulgence est entrée dans mon

coeur, et les plus coupables excès ne m'ont paru que les exagérations de

la chose vraiment utile et désirée.

Une nation spirituelle, éclairée, n'a plus voulu se soumettre aux

caprices d'une maîtresse ou même d'un maître. Elle a refusé de payer par

son travail, ses privations et son sang, les guerres dont le motif et

l'issue lui étaient étrangers. Pour faire connaître ses besoins et les

faire compter par l'autorité et pour encourager son industrie, elle n'a

voulu dépendre que de lois qui soumissent proportionnellement toutes les

existences à porter en commun le fardeau des charges publiques. C'est ce

sentiment confus et mal connu qui a fait naître de notre temps l'amour

de l'_égalité_. L'habitude des distinctions attachées au rang et à la

naissance ne la montrait que comme un paradoxe envisagée en ce sens,

mais commençant par l'établir dans la répartition des impôts, elle se

glissa bien vite partout et, réduite en système, elle finit par menacer

la société. C'est donc, en cette occasion comme en toutes, l'abus d'une

bonne chose qui en a produit une désastreuse. Avant que ces pensées

fussent clairement reconnues par les Français, elles fermentaient en eux

et, leur inspirant un profond dégoût pour l'ordre établi, les ont

poussés à le détruire avant de savoir précisément celui qui leur

convenait. La crainte de retomber dans un état qui leur était odieux les

a fait recourir à son extrémité opposée. C'est ainsi qu'en quittant une

Monarchie absolue où la noblesse avait balancé longtemps la puissance

royale, ils ont demandé une République où tous les rangs fussent nivelés

et que la barbarie a pris la place de l'esprit de réforme.

C'est alors qu'on a tué le roi et beaucoup de nobles sans détruire la

tyrannie, parce qu'elle n'est pas seulement l'abus de la puissance

royale, mais bien de toute espèce de puissance. Aussi le peuple, qui

craignait un maître, en eut bientôt autant qu'il se trouva de fanatiques

antiroyaux et surtout d'intrigants qui voulurent s'emparer des

assemblées qui se succédèrent.

Après avoir voté des lois qui condamnaient à mort, au nom du Salut

public, une partie de la société et le reste à une vie misérable et

agitée, ils placèrent les citoyens entre la terreur du retour à l'ancien

gouvernement et l'incertitude sur celui qui devait les régir. Qu'on

était loin alors du but raisonnable auquel tendaient peut-être quelques

bons esprits et combien de fâcheuses métamorphoses l'État devait-il

encore subir!

En voyant la République se transformer en Empire héréditaire, on avait

cru que Bonaparte s'arrêterait au moment où ses ambitieux désirs avaient

été réalisés et on lui savait quelque gré d'avoir rétabli l'ordre dans

la société. Mais l'invasion d'Espagne, en prouvant qu'il fondait

uniquement sa force sur l'épée et sa puissance sur l'étendue du

territoire, fit évanouir les espérances de bien public qu'il avait fait

concevoir.

Jusque-là, ceux mêmes qui le détestaient se flattaient qu'il finirait

par sentir la grandeur de sa position. Et, malgré la tyrannie qu'il

avait exercée sur les assemblées, il était possible de croire que, une

fois en paix, les lois prendraient de l'importance, par la nécessité où

l'on se trouverait de donner de la régularité à l'action générale du

gouvernement.

Mais Bonaparte avait une ambition qui ne dédaignait aucun détail et

soumettait tout à sa volonté. En même temps qu'il s'emparait de presque

toutes les provinces de l'Europe, il profitait de la ruine des anciens

propriétaires de France et, sous le masque de bienfaiteur, il sut les

transformer en pensionnaires de son trésor. Créant des fortunes qui

devaient lui revenir faute d'enfants mâles, et dont les possessions

étaient à sa disposition, il donna le nom de législateurs et de

sénateurs à des hommes auxquels il payait des appointements et qu'il

assemblait, chaque année, pour signer ses ordres sous le nom de décrets.

Puis, nommant les juges et se réservant le droit de les révoquer, il

réduisit la presse à l'emploi de publier ses ordres ou ses louanges,

établit un système prohibitif qui faisait dépendre l'industrie de son

caprice ou de sa spéciale protection et, jetant sur l'étendue de son

empire un filet tenu par la main de la police,--filet dans lequel le

mystérieux confessionnal même était enveloppé[43],--aucun mouvement

n'avait de liberté, aucune pensée n'avait d'essor. Chaque profession

était flétrie par le cachet de l'esclavage. Les arts ne pouvaient

choisir le sujet de leurs travaux. L'Administration n'était que le mode

de sa volonté et, dans cet asservissement universel, les personnes

jouissant d'un modique revenu, qu'elles ne cherchaient point à augmenter

et ne se mêlant point d'affaires, celles enfin que partout on nomme

_indépendantes_ étaient frappées par l'exil, si les paroles dont elles

se servaient dans leurs conversations familières étaient rapportées au

maître.

[43] Partout où Aimée de Coigny rencontre d'aventure les questions

religieuses, elle les résout d'un mot, avec les mêmes préjugés

d'ignorance hautaine qui lui feront écrire plus loin: «Cet abbé

avait été moine, par conséquent mauvais prêtre», et parler d'un

cordelier «libertin, ignorant, paresseux, vindicatif et honnête

homme».

La honte de cette situation était couverte par ce qu'on nommait _gloire

française_ qui, de toutes les déceptions produites par le génie de

Napoléon, peut être regardée comme la plus fatale, puisqu'elle a fait

servir des qualités estimables à des résultats funestes.

L'or enveloppé d'un laurier est l'amorce qui a dû séduire un peuple

courageux et c'est le moyen dont s'est servi Napoléon pour transformer

les citoyens en soldats. Le danger ennoblit tout et il savait que le

général d'un peuple de guerriers est un maître absolu contre lequel on

ne trouve pas de défense, puisque l'obéissance en ce cas perd ce qu'elle

a de vil en prenant le nom de subordination. Alors la terre peut être

ravagée par une nation belliqueuse.

Tel est l'état où nous avons vu le monde pendant plus de huit années.

Qu'espérer du frein des lois et des idées d'ordre sur un peuple qui est

tout entier dans le mouvement d'un homme qui fait sa fortune, et qui ne

regarde sa patrie que comme le mince patrimoine laissé par un père dans

la détresse à un heureux aventurier devenu millionnaire! C'est ainsi que

les Français regardaient la France où ils étaient nés et telle est

l'espèce d'ivresse qui les avait saisis sous le nom de gloire. Que de

gens probes, vertueux même, n'ont-ils pas été égarés par elle, et qu'il

est coupable celui qui, détournant l'héroïsme et les mouvements généreux

d'un but honorable, a mis tout un peuple spirituel et sensible dans les

habitudes sauvages de la guerre, en lui faisant perdre de vue les motifs

pour lesquels il avait secoué le joug monarchique et ne lui a laissé que

l'odieux des moyens auxquels il avait eu recours! Ce que je dis là

frappait tout le monde sous Napoléon. Maintenant le souvenir s'en efface

parce qu'il est de l'essence des petites contrariétés présentes de faire

oublier les malheurs passés.

Les souvenirs des guerres entreprises sous la France république ont

laissé des traces plus honorables, c'est la seule partie pure de cette

époque. Sur les champs de bataille le sang coulait sans crime et les

soldats rapportaient au sein de leur foyer, avec de glorieuses

blessures, une non moins glorieuse pauvreté; tandis que les nombreuses

victoires de l'empereur n'avaient d'autres fruits que d'ajouter au

protocole de la vanité une série nouvelle de titres et à la fortune de

ses officiers les débris des fortunes particulières de quelques vaincus.

Sous la France république on se battait pour rester maître chez soi, et

sous la France, devenue empire, on se battait pour devenir maître chez

les autres. La différence des principes devait en porter dans les

résultats. Aussi l'une de ces guerres a-t-elle laissé dans le souvenir

une idée de vraie grandeur, tandis que l'autre, par une revanche qui tôt

ou tard devait avoir lieu, nous a réduits à la condition d'un peuple

vaincu par les autres peuples dont nous avions outragé l'indépendance.

Mais Napoléon a été dupe lui-même de la gloire militaire, car il s'y est

fié. Empereur des Français, reconnu et redouté du monde, il a fait la

réflexion qu'il y avait plus loin de la place de sous-lieutenant

d'artillerie en 1789 à celle d'empereur en 1804, que de celle d'empereur

à la place de maître de l'Europe. Il a voulu l'être, il l'a été, et n'a

pu se maintenir parce que les lois seules, lorsqu'elles sont en harmonie

avec les besoins des peuples, impriment un caractère de durée aux

choses, et qu'il n'y a pas de lois qui puissent unir ensemble et fondre

en un seul les intérêts des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des

Russes et des Français. L'alliance de toutes ces nations, leur bonne

harmonie doivent résulter des rapports établis par leurs besoins

réciproques. Rien n'empêche que l'Europe entière vive dans l'union d'une

famille dont les membres sont indépendants les uns des autres, mais cet

accord ne peut avoir lieu sous la main d'un même maître, et c'était ce

qu'avaient produit nos victoires, mais ce qu'elles ne pouvaient

consolider. C'est cependant le sujet de nos regrets. L'habitude qu'on a

laissé prendre à nos dispositions belliqueuses nous fait nommer «fruits

de la victoire» cette accumulation informe de pays sans liens

réciproques. «Les étrangers tremblaient à notre aspect! s'écrie-t-on

avec regret.--Hélas! sommes-nous debout devant eux? pouvons-nous

ajouter...»

Mais entrons dans l'année 1811!

Je demeurais alors chez une personne où j'avais fui des malheurs de

plusieurs genres. La place qu'elle occupe dans mon coeur est due à sa

conduite amicale avec moi. Ses qualités sont franches et ses défauts

amusants. La princesse de Vaudémont est née Montmorency, de la branche

véritable, à ce qu'elle dit. Elle a épousé un prince de la maison de

Lorraine dont elle est veuve. Sa figure était agréable dans sa jeunesse,

elle avait l'air noble et une belle taille. Sans être romanesque ni

galante, elle a eu des amants et, sans chercher dans la musique les

tendres et profondes émotions qui jettent dans une douce rêverie, elle

l'aime avec passion. Madame de Vaudémont a la hauteur qui fait qu'on

s'entoure de subalternes au milieu desquels elle se montre à la bonne

compagnie qu'elle ne perd point de vue. Elle a le goût le plus décidé

pour la puissance sans songer à y participer; l'intimité des gens en

place lui plaît, n'importe le gouvernement, et les changements lui sont

indifférents. Elle ne demande aux révolutions que de passer par sa

chambre sans s'informer où elles vont ensuite. L'égalité ne la choquait

pas et le ton demi-théâtral, demi-camarade de la cour de Bonaparte ne

lui était point désagréable. Quoique son salon ait servi aux rendez-vous

les plus importants et qu'elle en ait été témoin, elle n'en a jamais

prévu les conséquences: la preuve en est dans sa surprise lors de

l'arrivée du roi et du retour de Napoléon. Pourvu que ses petits chiens

aient le droit de mordre familièrement les ministres et les ambassadeurs

et que son thé soit pris dans l'intimité par les hommes puissants, le

reste l'occupe peu. Amie zélée et courageuse, ses qualités se

développent lorsqu'il s'agit d'être utile aux gens qu'elle aime et elle

ne manque point alors de justesse et de prévoyance dans l'esprit; mais,

dans la vie ordinaire, c'est une fatigue qu'elle ne prend jamais. On

peut regarder sa maison comme l'asile le plus doux de l'amitié et le

lieu le plus dangereux pour les gouvernements mal affermis. On y

complote en toute sûreté. Les fauteuils y sont si bons, la vie si

agréable et si niaise que les espions s'y endorment. M. de Boisgelin et

moi nous nous en sommes fort bien trouvés[44].

[44] La princesse de Vaudémont avait, il est vrai, un sentiment très

vif de toutes les gloires qui, par naissance ou mariage, se

perpétuaient en sa personne, et à certains moments il semblait

qu'elle laissât tomber du haut de dix siècles son regard sur ses

contemporains. Plus la noblesse est illustre, plus elle serait sotte

d'être altière, car elle n'a pas à défendre un rang établi par

l'histoire. La princesse s'armait, je crois, de ces dédains contre

les révolutionnaires contempteurs du passé. Comme un attrait de

curiosité la portait vers tous les passants du pouvoir, elle

conciliait sa dignité et son plaisir en les attirant chez elle et en

rappelant les distances aux familiers qui marchaient sur sa traîne.

Si son goût fut «décidé pour la puissance», il ne le fut pas moins

pour le malheur. Il lui plaisait que le succès public lui présentât

les hommes du jour, mais quand ils étaient devenus ses amis, le

succès pouvait se retirer, elle les gardait et, à l'occasion, les

servait. Quand Vitrolles, durant les Cent-Jours, fut poursuivi par

la police impériale, quand, sous la Terreur blanche, Lavalette fut

condamné, la princesse, sans s'inquiéter de leurs opinions et

dévouée à leurs périls jusqu'à s'exposer elle-même, sut les défendre

contre le roi et contre l'empereur.

Voilà ce qu'Aimée de Coigny aurait pu dire pour être juste. Mais ces

belles actions n'étaient pas amusantes à raconter comme les petites

faiblesses. Et voilà pourquoi le bien est indiqué en un si sommaire

raccourci par celle qui était une parente, une amie, une obligée.

D'autres qui n'avaient pas tant de raisons pour être bienveillantes

le furent davantage. Dans les _Mémoires sur l'impératrice

Joséphine_, publiés en 1828, par mademoiselle Georgette Ducrest, on

lit:

«A Altona, pendant l'émigration, la princesse de Vaudémont, née

Montmorency-Nivelle, avait une maison fort agréable. Tous les

étrangers distingués s'y faisaient présenter. La princesse n'était

point jolie: une taille superbe et des cheveux admirables, des

manières nobles, une grande fortune, un beau nom lui attiraient de

nombreux hommages et son excellent coeur lui faisait d'aussi

nombreux amis. Souvent brusque jusqu'à la rudesse, elle revenait

promptement à son bon naturel et ne refusait jamais de rendre

service. Rivarol la comparait à la nature: quelquefois âpre, souvent

bonne et toujours bienfaisante. Elle avait recueilli des

compatriotes pauvres qui pouvaient oublier auprès d'elle qu'ils

n'avaient plus de famille. Elle a continué, à Paris, de mener le

même genre de vie: protéger et encourager les arts, consoler et

secourir ses amis, voilà ce qu'elle a fait et ce qu'elle fait

encore, en un mot elle était digne de son nom de Montmorency.»

Le 2 janvier 1833, le _Journal des Débats_ écrivait:

«Madame la princesse de Lorraine-Vaudémont, la dernière des

Montmorency de la branche aînée, établie en Flandre, vient de mourir

à Paris, à la suite d'une attaque d'apoplexie, dont tous les secours

de l'art n'ont pu arrêter les effets.--Dans les temps de troubles

politiques où elle a vécu, elle semblait destinée à nous donner le

rare et presque unique exemple d'affections indépendantes des

opinions. Quand l'esprit de parti rétrécissait tant de coeurs autour

d'elle, la hauteur de ses vues égale à celle de sa naissance lui

permettait de rendre justice aux hommes dans quelque position qu'ils

fussent placés et sa manière de rendre justice était de faire du

bien... Naïve et vraie comme une femme du peuple, généreuse comme

une grande dame, elle faisait mieux que pardonner, elle oubliait les

torts. Elle consolait toutes les douleurs sans ostentation, car elle

les comprenait, et sa perte causera à toutes les personnes qui

vivaient dans son intimité un déchirement de coeur qui sera le

premier mal qu'elle leur aura fait.»

Elle obtint enfin le plus rare des hommages: sa mort fit souffrir

Talleyrand. «C'est la première fois que je lui vois verser des

larmes», dit Montrond.

Le despotisme sous lequel était courbé le monde s'appesantissait et,

quoiqu'on pût prévoir qu'un jour il pourrait rejeter violemment ceux qui

l'opprimaient, on se croyait séparé par un long intervalle de ce moment,

lorsque le départ de l'empereur pour la campagne de Russie vint

réveiller les plus engourdis et forcer, par l'appareil d'un spectacle

extraordinaire, à sonder les vues politiques qui le faisaient agir.

Jusque-là on s'était laissé bercer ou éblouir par la fortune et personne

ne regardait l'avenir.

Cette indifférence est facile à expliquer. Rien ne s'use plus vite qu'un

sentiment passionné lorsqu'il a touché le but vers lequel il était

poussé. Or, la passion du bien public avait porté, en 1789, à tout

sacrifier aux intérêts populaires et fonda cette puissance terrible qui

avait anéanti toutes les autres. Le temps fatal, où l'échafaud dressé au

nom de la souveraineté du peuple détruisait la race humaine, avait

laissé dans les esprits le dégoût des affaires publiques lorsqu'une

place n'en imposait pas, pour ainsi dire, l'obligation. Bonaparte a

abusé de ce sentiment vertueux, comme de tout, pour établir son pouvoir

sans résistance. On se laissait entraîner par une force qui n'inspirait

aucune confiance, mais avec une espèce de satisfaction secrète de n'être

pas responsable des événements et même de les ignorer. Les victoires

jetaient un éclat semblable à celui des éclairs. Quelques gens sages

découvraient bien, à leur lueur passagère, le danger du chemin dans

lequel on était engagé, mais l'obscurité enveloppait la multitude et

l'on marchait sans regarder et sans se soucier de voir où on allait.

Cependant, les préparatifs presque fabuleux que venait de faire

l'empereur, en 1812, tirèrent de cet état léthargique. On se demandait

«pourquoi ceci»? Le plus grand nombre, afin d'avoir un motif nouveau

d'admirer le héros, quelques autres pour calculer si le colosse de

puissance qu'il élevait si rapidement avait une base assez solide pour

se soutenir.

A chaque nouveau bulletin nous nous interrogions, M. de Boisgelin et

moi, sur notre véritable position et nous ne fûmes pas longtemps avant

d'être convaincus de l'inconvénient attaché au gouvernement d'un homme

qui avait besoin d'entasser province sur province pour se donner le

ridicule plaisir de dater ses ordonnances de toutes les capitales de

l'Europe et qui, voyant toujours reculer devant lui le but de ses

conquêtes, ressemblait à cet insensé qui mourut de fatigue parce qu'il

voulait atteindre la fin de l'horizon qui semblait fuir à mesure qu'il

avançait.

Le public voyait avec étonnement succéder une marche rétrograde à celle

qui avait conduit à Moscou. L'habitude de la victoire nous avait rendus

dédaigneux et froids, mais l'étonnement d'un retour d'armée nous

frappait beaucoup. Cette nouveauté paraissait choquante. Semblables en

cela aux gens gâtés par la fortune que le plaisir n'amuse plus, mais que

la peine humilie et déconcerte, nous étions ennuyés du succès de nos

armes et pleins d'humeur de nos défaites.

--Au train dont vont les choses, me dit un jour M. de Boisgelin, le

monde va pencher sur nous, et qu'est-ce qui nous soutiendra? Que

ferons-nous de notre héros vaincu? Et supposé que la France dans

laquelle vous et moi sommes nés soit, par la suite, la seule qui nous

reste, que feront les Français de leurs habitudes de millionnaires, une

fois rentrés dans leur petit patrimoine? Nous rougirons devant cet homme

pour qui nos moindres frontières sont le cours du Rhin, les Alpes. Il

n'aura plus la place de signer _Empereur des Français_, cela dépassera

notre territoire; nous n'en aurons plus assez pour porter l'ex-_maître

du monde_, point assez d'aliments pour le nourrir, ni d'eau pour le

noyer. Il vient de passer la Bérésina, le Don, le Danube, le Rhin,

qu'espérer de la Seine ou même de la Loire?

--Eh bien, lui dis-je, il ne faut plus le garder pour maître; renonçons

à lui et même à l'Empire.

--Retournons en royaume, reprit-il.

--Mais je voudrais bien cependant, repartis-je, quelque chose de neuf.

Tout ce qui a été, en fait de puissance, n'a eu qu'une force passagère

et tyrannique qu'il faut éviter. La France, érigée en royaume, ressemble

à l'évocation de tous les abus arriérés et des sottes coutumes qui ont

fini par perdre la vieille machine sociale sans laisser même survivre un

regret.

--Je suis entièrement de votre avis, répondit Bruno, et pour vous le

prouver, je veux quelque chose de savamment combiné, de fort, de neuf;

en conséquence, j'opine pour établir la France en royaume et pour

appeler Monsieur, frère du feu roi Louis XVI, sur le trône!

Je pris cette opinion pour une plaisanterie et longtemps je ne l'abordai

que comme un sophisme insoutenable. Cependant, M. de Boisgelin y

revenait sans cesse et y restait irrévocablement attaché.

Nos contestations d'alors me sont présentes et je vais les rapporter.

Elles serviront à expliquer les répugnances, les combats et les

hésitations qui existent encore dans beaucoup de têtes.

--Un État, disait M. de Boisgelin, dont la richesse est le résultat de

l'envahissement annuel du territoire voisin, doit être détruit quand il

n'a plus la force nécessaire pour empêcher les gens dépouillés de

reprendre ce qui leur appartient. Et, pour réparer les maux causés par

la guerre, pouvons-nous espérer de nos chefs cette noble patience, cette

modération qui seraient alors si nécessaires? Il faudrait que le retour

forcé de nos généraux par les mauvais hasards des combats fût racheté

par une vie domestique qui leur fût chère, et sommes-nous dans ce cas?

Les nouveaux nobles auxquels sont confiées les principales fonctions,

passés de l'obscurité de leurs premières années à l'élévation du rang et

du pouvoir, étant encore dans la croissance de leur fortune, ne peuvent

être séduits par l'image paisible des réunions de famille. Cette

ressource qui, dans le malheur, porte l'âme à se replier sur ses

anciennes habitudes et ramène l'homme froissé par les infortunes au

milieu des compagnons de son premier âge et au souvenir de ses pères,

peut-elle leur être offerte? Quelle maison, quelles terres donneraient

ces consolations à nos seigneurs actuels? Ils ont des propriétés

nouvelles, inconnues, qui ne leur représentent que la forme matérielle

de la part de richesse qu'ils y ont placée. Leur âme n'est donc point

disposée à supporter ni à réparer l'infortune, mais à la venger. Leur

énergie les porterait à de nouvelles entreprises et la France, qu'ils

n'ont pu préserver, sera détruite par les excès dans lesquels ils

l'entraîneront pour prendre des revanches. Le gouvernement est confié

chez nous à des personnes qui tiennent leurs titres de la victoire et

dont les services sont fondés sur les grandes aventures des batailles.

Une défaite les ruine et leur fait redouter de ridicules métamorphoses;

ils craignent de reculer dans leur position particulière à chaque

déroute, comme ils ont avancé à chaque triomphe: car nos grands, espèce

d'êtres fantastiques dont le pied est paysan français et la tête comte,

duc ou roi étranger, frémissent à l'idée de toucher le sol natal comme

si, par cette pression, le prestige de leur grandeur devait s'évanouir.

Quel est celui qui, en entrant dans l'enceinte de la vieille France,

pourrait s'écrier: «Rien n'est perdu de ce qui nous appartient, nos lois

nous restent et nous sommes tous chez nous et Français!» Joachim, le roi

de Naples, revient en France, mais c'est Murat l'aubergiste; peut-être

même le prince de Suède, mais c'est Bernadotte le soldat; les princes de

Wagram, les ducs de Dantzig, de Bassano, mais c'est Berthier,

l'ingénieur; Lefebvre, le soldat aux gardes; Maret, le commis... Ils

voudront ravoir ce qu'ils nommaient _le patrimoine de leurs enfants_ et,

comme il est situé chez l'étranger, ils ruineront la France en efforts

pour l'acquérir. Pas une loi n'inspire le respect et n'est obéie, rien

n'est fondé, aucune institution n'est passée dans nos moeurs. Comment

pourrions-nous songer à nous relever de nos désastres et à prendre une

attitude digne après nos défaites, en conservant un pouvoir qui se

croirait dépouillé, bien que maître du pays qui faisait l'orgueil de

Louis XIV?

--Eh bien, lui répondis-je, je consens de grand coeur à ne plus être

soumise à ces maîtres-là et même je n'en voudrais plus. Pourquoi ne pas

ôter aux choses destinées à nous régir ce vague dont le monarque fait

toujours son profit et pourquoi ne pas emboîter l'homme destiné à la

suprême magistrature dans des machines légales assez fortes pour

résister à nos élans passionnés pour sa personne? Que de fois nous

sommes-nous entourés nous-mêmes de liens fatals et honteux en cédant à

la reconnaissance pour une action isolée dans la vie d'un homme, devenu

de ce jour notre tyran! Je voudrais pouvoir mettre d'accord le besoin de

liberté qui existe dans le pays avec l'ordre nécessaire...

Sans savoir précisément où j'allais, M. de Boisgelin m'arrêta par un

sourire et me dit:

--Il ne peut être ici question d'un président ni de congrès, comme aux

États-Unis. Ces formes-là, qui peuvent convenir en Amérique, où le

peuple est encore uni par la guerre heureuse qu'il a soutenue pour sa

conservation, n'ont aucun rapport avec les besoins de notre vieille

Europe. La terre qu'habitent les colons anglais devenus indépendants en

Amérique est séparée du reste du monde et mille fois plus grande qu'il

ne faut pour les contenir. Toutes les utopies, qui noircissent le papier

chez nous depuis cent ans et qui ont rougi les places publiques,

pouvaient s'essayer là, sans inconvénient, où l'espace est immense, le

peuple peu nombreux, jeune, uni, où l'intérêt commun n'est divisé ni par

l'amour-propre ni par les souvenirs. On peut embarquer pendant un siècle

pour ce pays-là tous les rêveurs de nouveaux contrats sociaux sans

inconvénient et sans tirer la conséquence que leurs plans sont bons pour

le continent européen, quand même ils réussiraient sur l'autre. Les

petites expériences sur les lacs abrités par des montagnes, au sein des

terres, prouvent peu pour la pleine mer, patrie des vents et des

tempêtes. L'Europe a ses habitudes, ses besoins établis par une partie

de ses souvenirs; on ne peut plus lui donner sa robe d'innocence, mais

elle est encore forte et peut fournir une longue carrière si, en

corrigeant les faiblesses de l'âge écoulé, on respecte le genre de

croissance qu'il a produit. Car le corps des nations, comme le corps

humain, change à chaque période de l'existence, mais il conserve un

caractère primitif qui est la vie de l'individu. C'est pour avoir

méprisé cette observation qu'on a pensé tout perdre de nos jours,

puisque c'est pour avoir voulu tuer le passé qu'on a bouleversé pour

longtemps l'avenir. Cette manie de _table rase_, pour établir tout à

coup des républicains où vivaient depuis des siècles les sujets d'un

monarque, a produit des massacres; puis un peuple de conquérants

renversant tout aux pieds d'un maître. Non, le vieux continent, et

surtout la France, ne peuvent pas être gouvernés par un congrès, un

président, ni par ces deux ou trois choses simples qui régissent une

famille de négociants qui travaillent encore et dont la fortune n'est

point finie, car telle est l'Amérique. Il faut ici un gouvernement

protecteur des intérêts de tous, où les lois posent les limites des

pouvoirs et dont la forme soit monarchique, les rangs distincts. Il faut

un gouvernement où la discussion publique soit confiée à deux Chambres

qui consentent l'impôt. Que la représentation repose sur la propriété et

que cette propriété, plus considérable dans la Chambre des pairs, assure

l'indépendance de ses membres dont le titre et les droits doivent être

héréditaires. Qu'on parte de partout, à toute heure, j'y consens, pour

arriver à ce haut but; mais que la carrière qui y conduit soit marquée

par de grands services et surtout par une grande fortune qui rend bien

plus sûrement indépendant toute sa vie que le plus noble caractère,

sujet peut-être à des faiblesses. Dans ce gouvernement, dont la liberté

doit être le résultat, on établira un trône héréditaire sur lequel sera

placée une famille qu'on a eu l'habitude de voir dans l'exercice de la

suprême puissance, afin que le respect dont elle doit être l'objet ne

soit pas dérisoire, et que tout ambitieux qui se sent de l'audace et du

talent ne nourrisse point l'espoir de s'emparer de cette première place.

--Vous abandonnez donc, lui dis-je, toute idée de régence?

--Je ne l'ai jamais eue, me répondit-il. Ce serait Napoléon le Petit

substitué à Napoléon le Grand, et qu'est-ce que le régime de Napoléon

pour la France? L'enfance du monarque est-elle plus rassurante que son

âge mûr? et quand il n'existe ni institutions en vigueur, ni habitudes,

qu'est-ce que la succession d'un trône, ou plutôt que serait la

résignation du trône de Bonaparte à son fils? Le trône de Bonaparte est

une puissance sans forme ni dimensions, qui s'est élevée par les armes

sur les débris des gouvernements éphémères précédents et qui s'étend sur

un territoire augmentant chaque année par la volonté d'un chef à qui

toute une population armée obéit. Est-ce là une chose qui se lègue? Où

sont les frontières de cet héritage? Quel en est le revenu? les moyens

habituels de le régir? Nulle part: tout résidait dans la volonté

toujours active, toujours croissante du maître. L'enfant de deux ans qui

se trouve à sa place détruit cela par sa seule présence, car on ne cède

pas une place de conquérant, et une régence ne représente que des

usages. Un grand respect, fondé sur une longue habitude, peut seul

contraindre le peuple d'obéir à un enfant, parce que c'est la situation

où il se trouve qu'on est accoutumé à entourer de vénération. Il est

vrai qu'alors on peut espérer que l'action du gouvernement s'adoucira,

étant dégagée des passions personnelles du monarque, et que les troubles

causés par l'ambition particulière de ceux qui participeraient à la

régence, étant renfermés dans le cercle étroit de la cour,

n'empêcheraient point de rentrer dans l'habitude d'une bonne

administration et de donner force aux lois. Mais pourquoi fonder de

telles espérances quand il n'y a ni lois précises, ni habitudes d'aucun

genre, sous le règne d'un enfant qui ne représente que son père encore

vivant et dont on ne veut plus?

--Peut-être ces considérations-là, lui dis-je, pourront-elles décider à

appeler M. le duc d'Orléans!

Quand une fois j'eus dit cette parole, étonnée du chemin que j'avais

fait, j'ajoutai:

--Eh bien! trouvez-vous que je vous cède assez? êtes-vous content?

--Non, certes, me dit-il, vous embrouillez toutes les questions et vous

faites de la révolution. Vous prenez un roi électif dans la famille des

rois légitimes et vous introduisez la turbulence dans ce qui est destiné

à établir le repos. Monsieur, frère du roi Louis XVI, est une chose,

c'est une partie de la forme du gouvernement dont la légitimité est une

des bases; mais M. le duc d'Orléans n'est qu'un homme qui ne mérite pas

le trône par des services personnels et qu'on n'y placerait qu'en

mémoire des crimes de son père.

--Mais enfin, repris-je avec impatience, il ne faut cependant pas nous

dissimuler que le roi, que vous demandez afin de terminer les mouvements

révolutionnaires, est si blessé par la Révolution, tellement maltraité

par elle, qu'il doit l'avoir en horreur; et que les malheureux émigrés

qui l'entourent, s'ils ont la puissance, voudront retourner la roue

révolutionnaire dans l'autre sens; et que, écrasant en toute justice et

en conscience ceux qui ont écrasé, ils détruiront la race vivante.

Est-ce comme cela que vous entendez le repos et la paix?

--Où trouveront-ils cette force? reprit M. de Boisgelin. Croyez-vous que

cette roue révolutionnaire dont vous parlez soit si facile à manier et

que les bras affaiblis de quelques vieillards qui accompagnent Monsieur

soient suffisants pour la mettre en mouvement? Supposez-vous qu'ils

auront en France beaucoup d'auxiliaires pour cette bonne oeuvre, et

qu'on montera cette machine pour se placer dessous, comme déjà cela est

arrivé en 1793?

--Oh non! m'écriai-je. On a pu, alors, être égaré par des sentiments de

patrie, de liberté, mais ici il s'agirait de calculer les dates

d'émigration, car ce sont là les degrés de pureté de ces messieurs, et

certes ce n'est pas enivrant. Malgré cela, monsieur de Boisgelin, je

vous le répète, je ne puis me représenter Monsieur et M. le comte

d'Artois régnant en France, sans craindre de mettre à la tête du peuple

des chefs qui le détestent, dont l'esprit est trop faible pour envisager

avec grandeur leur position en sachant la séparer du passé, et dont les

bonnes qualités mêmes sont intéressées à la vengeance. Car la mort d'un

frère, d'une soeur, de toute une famille assassinée, sanctifiera à leurs

yeux le mal qu'ils feront souffrir à leurs sujets, ils seront faux et

cruels parce qu'ils sont faibles et sensibles. Monsieur le duc

d'Orléans...

--Mon Dieu! me dit M. de Boisgelin, que vous raisonnez mal! Ce que vous

dites aurait quelque apparence si, dans un moment de repentir et d'élan,

le peuple français en larmes se prosternait aux pieds d'un roi bourbon

pour lui rendre la couronne en se mettant à sa merci. Je ne répondrais

point alors de la cruauté de ses vengeances, parce que je ne me fais

garant ni de sa générosité ni de sa force. Mais je ne parle que d'une

combinaison d'idées dans laquelle la légitimité entrerait comme le gage

du repos public, qui mettrait le peuple à l'abri des mouvements que

cause l'ambition de parvenir à la suprême puissance et d'une forme de

gouvernement dans laquelle le trône ayant une place assignée, légale et

précise, se trouverait partie nécessaire du tout, mais serait loin

d'être le tout. Je demande que la représentation française se compose de

deux Chambres et du trône et que, sur ce trône, au lieu d'un soldat

turbulent ou d'un homme de mérite aux pieds duquel,--comme vous l'avez

bien observé,--notre nation, idolâtre des qualités personnelles, se

prosternerait, je demande, dis-je, qu'on y place le gros Monsieur, puis

M. le comte d'Artois, ensuite ses enfants et tous ceux de sa race par

rang de primogéniture: attendu que je ne connais rien qui prête moins à

l'enthousiasme et qui ressemble plus à l'ordre numérique que l'ordre de

naissance, et conserve davantage le respect pour les lois que l'amour

pour le monarque finit toujours par ébranler. Mon _roi légitime_, comme

je l'entends, aura beau vouloir venger ses vieilles injures, rétablir le

pouvoir absolu de ses pères: serré dans la machine légale dont il ne

sera qu'une partie, ses volontés _comme individu_ n'auront aucune

puissance. Ainsi je m'inquiète peu, comme vous voyez, de l'union qu'il

pourrait y avoir entre ses bons sentiments et ses mauvaises actions. M.

le duc d'Orléans, qui n'a pas un de ces avantages, serait le choix le

plus absurde qui pourrait venir à la pensée; ce serait couronner les

plates intrigues de son père, établir une guerre civile, retremper les

faulx de la Vendée, aiguiser les piques des faubourgs et reprendre enfin

les querelles violentes et sanglantes du commencement de la Révolution.

Bonaparte ou le frère de Louis XVI, voilà où est la question, car c'est

là seulement que se trouve la différence. Le premier a été maître du

monde et tentera toujours de le redevenir. Le second peut prendre, sans

humiliation pour les Français, le sceptre du roi de France dans le

territoire qui composait le royaume de ses pères: les Français peuvent

le redemander sans honte pour remplir la place assignée par une loi que

des assemblées nationales sanctionneront.

--Je crois que je vais être de votre avis, dis-je un jour à M. de

Boisgelin, et que je laisse glisser M. le duc d'Orléans parmi les

usurpateurs. Alors, je vous avoue qu'il me semble un peu terne: il a le

malheur d'avoir un père qui a désavoué le sien, qui a condamné son

parent à mort et il porte comme livrée de ses laquais les trois couleurs

dont nous avons fait depuis tant d'années la livrée de la gloire. Le

pauvre usurpateur que cela fait et dans quelle fausse position, pour

monter sur un trône, se trouve l'homme que les uns appelleraient parce

qu'il est le fils de l'assassin d'un Bourbon et les autres parce qu'il

est parent d'un Bourbon! Vous avez raison: ou Bonaparte, ou le frère de

Louis XVI. Eh bien, vive le roi! puisque vous le voulez. Mon Dieu, que

ce premier cri va étonner! On dit qu'il n'y a que le premier pas qui

coûte: le premier mot à dire sur ce texte-là est bien autrement

difficile.

--Bah! reprit M. de Boisgelin, vous êtes embarrassée de tout maintenant.

Rappelez-vous donc ce que Monsieur a été dire à la ville, au

commencement de la Révolution; vous tournerez encore quelques bonnes

têtes avec cela.

--Vous avez raison, lui répondis-je, il faut faire des recherches sur

les torts de Monsieur envers sa famille quand son ambition lui faisait

prendre des masques révolutionnaires. N'a-t-il pas fait pendre le

marquis de Favras? ce sera peut-être excellent. Allons «vive le roi»!...

M. de Boisgelin, enchanté de ce cri, avait l'air rayonnant. Je lui ris

au nez en songeant au temps qu'il lui avait fallu pour acquérir à son

parti une seule personne, pauvre femme isolée, ayant rompu les liens qui

l'attachaient à l'ancienne bonne compagnie, n'en ayant jamais voulu

former d'autres et étant restée seule au monde ou à peu près.

--Vous avez fait là, lui dis-je, une belle conquête de parti. C'est

comme si vous aviez passé une saison à attaquer par ruses et enfin pris

d'assaut un château-fort abandonné au milieu d'un désert!

--Je ne suis point de cet avis, me répondit M. de Boisgelin, ce fort-là

nous sera utile; j'en nomme M. de Talleyrand commandant; et je suis bien

trompé si l'ennemi commun, succombant sous ses propres folies, le pays

ne peut se sauver par la sagesse de M. de Talleyrand.

J'ouvris l'oreille à cette parole. La bonne opinion que Bruno montrait

de M. de Talleyrand me flattait beaucoup parce qu'elle était mon

ouvrage. En effet, je l'avais trouvé rempli des préjugés que les émigrés

conservaient contre l'évêque d'Autun, prenant sa conduite par le côté

des petites considérations, lui reprochant ses changements de forme,

même de fortune, sans songer que le terrain sur lequel il s'était trouvé

avait changé bien plus souvent que lui et que, ayant toujours été actif

dans les événements, il s'était servi de son influence pour en modérer

l'action et pour les diriger autant que possible vers un ordre de choses

où l'espérance d'une amélioration devient probable. «Si le roi veut se

perdre, je ne me perdrai pas», avait dit l'évêque d'Autun à M. le comte

d'Artois, après lui avoir remis un plan pour arracher Louis XVI aux

mains des révolutionnaires, lorsque les assemblées étaient à Versailles.

Ce plan, qui avait effrayé le faible et malheureux monarque, ne fut

point accepté. L'abandon que fit alors l'évêque d'Autun de sa robe de

prêtre a été l'unique fait qui l'ait allié aux révolutionnaires. Cette

action, dans laquelle eut peut-être plus de part la répugnance qu'il

avait ressentie pour l'état ecclésiastique que la prudence, lui a donné

le droit de dire _nous_ aux faiseurs de révolution et lui a laissé

quelquefois jusqu'à un certain point la faculté de les diriger. S'étant

enfui de France au moment où la démagogie furieuse la dépeuplait, il y

revint et rentra dans les affaires sous le Directoire. Uniquement

occupé, comme je viens de le dire, d'apaiser les violences, il

ralentissait autant qu'il le pouvait la marche du démon populaire auquel

était attaché le char de l'État, qu'il tâchait de faire verser le plus

doucement possible à chaque chute causée par son allure irrégulière et

convulsive. Essayant de faire toujours reculer dans la carrière de la

révolution, il se liait avec ceux qui _ne juraient que par une lettre,

tandis qu'on jurait par une autre_, comme il le disait alors[45]. Voyant

avec joie le centre de l'autorité se restreindre et se fortifier des

cinq Directeurs jusqu'à un Premier Consul, puis jusqu'à un Empereur, il

espérait qu'un chef militaire ferait sortir le peuple des habitudes

d'insubordination et qu'il l'accoutumerait à l'obéissance aux lois par

le respect pour la discipline. Mais bientôt les leçons d'obéissance

profitèrent plus qu'il ne voulait; les farouches républicains devinrent

tout à coup les esclaves d'un despote et la gloire enchaîna

l'indépendance nationale! Le passage fut si rapide qu'il ne laissa pas

le temps à la prévoyance, car, entre la France maîtresse reconnue du

pays enclavé entre le Rhin, les Pyrénées, les Alpes, et l'Empire

français engloutissant le monde, l'intervalle fut à peine aperçu.

[45] Très peu de temps après que M. de Talleyrand fut nommé ministre

sous le Directoire, entrant un soir chez le directeur Barras, où

étaient réunis ses collègues, l'ordre fut donné aussitôt de fermer

les portes et, les yeux se dirigeant sur M. de Talleyrand qui était

resté debout, Barras, après un petit moment de silence, lui dit:

«Citoyen, votre intime liaison avec le citoyen Lagarde, notre

secrétaire, cause de l'inquiétude; nous attendons que vous nous en

expliquiez les motifs.--Volontiers, reprit M. de Talleyrand, je

demande seulement à les écrire.» Il s'approcha de la table du

Conseil, écrivit et remit le papier à Barras qui lut tout haut ce

qu'il contenait et que voici: «C'est que lorsque vous dites f...,

Lagarde ne dit que sacr.....»--_Note d'Aimée de Coigny._

M. de Talleyrand, qui avait été accusé par les républicains de vouloir

soumettre l'État à un maître, fut accusé, sous l'empereur, de ne point

être soumis au maître, et l'empereur fut indigné de la résistance qu'il

fit paraître dans le Conseil quand il fut question de l'envahissement

d'Espagne. Il l'éloigna et lui ôta la charge de grand chambellan et

lorsque, au retour de Moscou, il crut en avoir besoin, aucune cajolerie,

aucun ordre ne purent le ramener. Napoléon, convaincu que la

considération dont M. de Talleyrand jouissait dans les pays étrangers

pouvait lui être utile, lui offrit de reprendre le portefeuille des

affaires étrangères. L'ancien ministre, en le refusant, lui dit:

--Je ne connais point vos affaires.

--Vous les connaissez! reprit Napoléon en courroux, mais vous voulez me

trahir.

--Non, repartit M. de Talleyrand, mais je ne veux pas m'en charger,

parce que je les crois en contradiction avec ma manière d'envisager la

gloire et le bonheur de mon pays.

Telle était la position, en 1812, de M. de Talleyrand. Pourquoi s'est-il

mêlé des affaires publiques dans les temps révolutionnaires? dira-t-on

peut-être. Parce qu'il a vécu dans ces temps-là; que ses talents, son

esprit le poussaient aux premiers emplois; que son amour pour son pays

trouvait à s'exercer plus utilement en mettant la main à la manoeuvre

pendant la tempête qu'en les levant au ciel pour l'implorer comme ont pu

faire les _purs_, c'est-à-dire les _fainéants du siècle_. Ces bras

élevés au ciel pendant le danger n'ont été secourables que sous Moïse et

qu'une seule fois; il est excusable d'essayer à s'en servir différemment

dans le péril. Il était en butte à la malveillance de tous les esclaves

du maître, épié jusque dans la chambre la plus intérieure de sa maison,

toutes ses paroles commentées par les flatteurs de Maret et répétées par

celui-ci à Bonaparte, qui était combattu entre le désir de le perdre et

la crainte d'avoir l'air de le croire trop considérable en s'en

défaisant. C'est à cette hésitation que M. de Talleyrand doit la vie et

aux sentiments d'amitié que lui portaient plusieurs de ceux qui

entouraient Napoléon: MM. de Caulaincourt, Flahaut, et même à la

modération du duc de Rovigo.

--Si M. de Talleyrand est comme vous me l'avez dépeint, continua M. de

Boisgelin, dans la conversation que j'ai indiquée ci-dessus, pourquoi

n'exécuterait-il pas ce qui, je n'en puis douter, doit produire le bien

de la France?

--C'est qu'il est probable, lui dis-je, que, s'il déteste l'empereur par

les mêmes raisons que vous le haïssez, il n'a pas la même manière de

voir sur les Bourbons.

--N'importe, reprit Bruno, allez chez lui souvent.

Le temps était beau, presque tous les matins je faisais des courses à

pied à la fin desquelles j'entrais chez M. de Talleyrand. Je le trouvais

souvent dans sa bibliothèque, entouré de gens qui aimaient ou

cultivaient les lettres. Personne ne sait causer dans une bibliothèque

comme M. de Talleyrand: il prend les livres, les quitte, les contrarie,

les laisse pour les reprendre, les interroge comme s'ils étaient

vivants, et cet exercice, en donnant à son esprit la profondeur de

l'expérience des siècles, communique aux écrits une grâce dont leurs

auteurs étaient souvent privés. Je me rappelle avoir alors entendu lire

par M. de Talleyrand le «Dialogue du maréchal d'Hocquincourt et du Père

Canaye» par Saint-Evremont, devant M. Molé. La figure sérieuse de ce

dernier lui donnait l'air d'un sot malgré ses grands yeux noirs, qu'il a

chargés tout seuls,--parce qu'il a les dents gâtées,--de donner du

mouvement et de l'esprit à sa physionomie. L'introduction de

Saint-Evremont dans notre petite coterie déconcerta celui qui s'était

arrangé pour ne jamais rire et qui, pour s'en dispenser, écouta la chose

en pédant et en me montrant sa surprise que je ne connaissais pas ce

morceau. Je ne sais pourquoi je m'amuse à glisser ici ce burlesque

souvenir, mais il y restera.

Quand nous étions tête-à-tête, le maître de la maison et moi, nous nous

laissions aller à notre indignation contre la tyrannie et l'avide

ambition de Bonaparte. Je ne me livrais encore qu'aux imprécations, car

je n'osais hasarder mes voeux.

Après les horreurs de 1793, avant que les rangs de la société se fussent

reformés, le nom d'artiste étant le seul dont la vanité pût se parer,

était devenu à la mode et finit par devenir aussi commun et aussi

ridicule que celui de marquis sous Louis XIV. Les porteurs de palettes

et de toges théâtrales, dans les années 1814, 1815, 1816 et suivantes,

auraient pu fournir à Molière d'aussi bons modèles pour peindre les

mêmes vices, que les porteurs de talons rouges de son époque. Car les

passions des hommes de tous les temps sont les mêmes et le moule seul où

elles sont jetées diffère selon les siècles. Ce petit préambule est

nécessaire pour arriver à la société de mesdames de Bellegarde, où je me

trouvais fréquemment et dans laquelle fut amené M. de Talleyrand.

Mesdames de Bellegarde[46], nées aux Marches, château situé en Savoie,

vinrent à Paris en 1793, année de la réunion de leur pays à la France.

Elles étaient contentes de devenir Françaises, et ce que cette époque

avait de désastreux frappait à peine des étrangères sans parents, sans

habitudes, dont la jolie figure, la jeunesse plaisaient à tous les yeux,

et qui, réfléchissant peu sur les mesures publiques, n'avaient personne

ni aucune chose à regretter. M. Hérault, le député avec lequel elles

étaient venues en France, périt bientôt après; mais elles le voyaient

depuis si peu de temps que, malgré le vif attachement qu'il leur avait

inspiré, le regret, très vif aussi, qu'elles en ressentirent fut bientôt

calmé. Elles ont passé quelques mois en prison, mais ont été traitées

avec douceur, et c'est même là où elles ont commencé des liaisons de

société. Rien ne leur faisait donc partager le deuil commun, et cette

première indifférence, quand tout le monde dans le pays répandait des

larmes, a imprimé sur elles une singularité qui ne manque pas d'un

certain attrait piquant, mais qui repousse l'attachement et la

confiance. N'éprouvant pas ces haines passionnées qu'on ressent contre

ses persécuteurs, leur porte était ouverte à tout le monde, et leur

curiosité pour voir les personnes célèbres de cette époque n'étant

arrêtée par aucune répugnance, on peut se figurer les gens qui sont

entrés dans leur chambre! Mesdames de Bellegarde sont du petit nombre

des personnes qui, en 1794, ont eu le courage de tirer les matériaux de

l'ancienne société du chaos sanglant où ils étaient tombés et qui ont

contribué à édifier la nouvelle. On doit même ajouter que ces matériaux

se sont nettoyés chez elles, quoiqu'elles ne soient jamais arrivées à

les ranger en ordre. En effet, on a rencontré dans leur maison,

séparément et ensemble, les éléments les plus opposés. Mais le fond de

leur société est resté le même, composé d'artistes et de gens de

lettres.

[46] Mesdames Adélaïde-Victoire et Aurore de Bellegarde sont un

exemple des déchéances où la philosophie du XVIIIe siècle entraînait

la femme et de l'irréparable tort fait aux grandes dames sceptiques

par cette étrange sagesse qui leur apprenait à gâter leur vie.

Adélaïde-Victoire, mariée à un cousin de son nom, était des

premières en Savoie par le rang et la fortune lorsque, à la fin de

1792, la province fut envahie par les Français. La nature, la

langue, les habitudes rattachaient la Savoie à la France; le

sentiment de cette solidarité était dans la conscience populaire;

comme toute la province, madame de Bellegarde applaudit à

l'annexion. Mais ce n'était pas l'achèvement d'une oeuvre historique

et nationale qui excitait son enthousiasme: c'étaient les idées

nouvelles, révolutionnaires, internationales, qui, par-dessus toutes

les frontières, allaient se répandre pour la délivrance de tous les

peuples et le bonheur de l'humanité. L'un des apôtres envoyés par la

Convention pour prêcher l'évangile des philosophes était Hérault de

Séchelles, beau, élégant, et qui mettait toute la grâce de l'ancien

régime à coiffer le bonnet rouge. Adélaïde de Bellegarde abandonna

mari et enfants pour suivre en France le député.

Peu après, Hérault de Séchelles périt avec Danton. Adélaïde de

Bellegarde se laissa distraire de sa douleur par les événements,

d'abord tragiques, mais où peu à peu les vices prenaient le pas sur

les crimes, et se plut aux transformations de cette société qui, dix

ans après le _Ça ira_ des sans-culottes, chantait les romances des

_Incroyables_. L'Orphée du jour était Garat: l'on ne sait ce qui

excitait le plus d'enthousiasme, son talent extraordinaire ou ses

ridicules infinis. Adélaïde se laissa prendre à cette gloire et

tomba d'Hérault en Garat.

A Aurore manquait aussi le sens moral. Sa vie fut décente, mais elle

servit de demoiselle de compagnie à toutes les aventures de sa

soeur. Elle était du voyage quand Adélaïde quitta la Savoie et son

mari. Elles eurent une vie commune et la même demeure. L'affection

d'Aurore était sans exigences pour la dignité de sa compagne. Pourvu

qu'elle fût près de sa soeur, elle ne s'inquiétait pas de ce que sa

soeur faisait: elle semblait considérer les légèretés comme si

naturelles que la correction de sa propre vie prenait des airs non

de vertu, mais d'inconséquence. Elle avait même le langage des

moeurs faciles. Et madame de Rémusat, parlant, dans ses _Mémoires_,

du salon de Talleyrand, écrit: «On y rencontrait la duchesse de

Fleury, fort spirituelle, et mesdames de Bellegarde, qui n'avaient

dans le monde d'autre importance que celle d'une grande liberté de

conversation.»

M. Ernest Daudet vient de faire des recherches sur elles, les

trouvant mêlées à la vie d'Hérault qu'il étudie. Un livre qu'il

prépare ne laisse pas même à Aurore sa réputation de demi-vierge.

Voilà, fort médiatisées par leurs fautes, ces presque princesses.

Combien le poids de ces fautes s'appesantit plus lourdement encore

sur d'autres destinées que M. Paul Lafond raconte! Deux enfants, un

fils et une fille, sont nés du commerce entre Adélaïde et Garat. Ils

s'élèvent «selon la nature», sans principes religieux qui leur

auraient fait honte de leur origine, mais avec toute la vanité de

leur père pour s'enorgueillir du sang illustre qu'ils tiennent de

leur mère. Le moins malheureux est le fils de la grande dame

révolutionnaire: il annoblit son Garat, y ajoute de Chenoise, sert,

dans les gardes du corps, Louis XVIII et Charles X, démissionne en

1830 et meurt en 1837. La fille, après avoir épousé un percepteur

des Pyrénées, Paul Soubiron, regagne Paris à la mort de son mari, se

fait appeler Soubiron-Garat de Bellegarde, loge ce grand nom dans un

petit appartement où elle console la médiocrité de ses revenus par

la noblesse de ses origines, cultive avec un orgueil filial les amis

de son père le chanteur, et après ce long effort pour conquérir un

rang social, tout à coup, en 1882, se dérobe à toutes ses relations

pour finir, volontairement séquestrée, ses derniers jours en

compagnie d'un infirmier.

La vicomtesse de Laval, je ne sais pourquoi ni comment, vint à connaître

mesdames de Bellegarde et elle en fit aussitôt ses esclaves, ce qui

n'étonnera personne de ceux qui connaissent la vicomtesse. Elle est

vieille maintenant, mais son esprit et ses yeux conservent encore un

charme plein de jeunesse. Elle a tourné quelques têtes, ne s'est pas

refusé une fantaisie, s'est perdue dans le temps où il y avait des

couvents pour donner un éclat convenu à la honte des maris, et n'a évité

cette retraite que parce que son beau-frère, le duc de Laval, a

substitué le plaisir de l'afficher à celui de la punir par ce moyen. Je

ne sais qui a dit que la réputation des femmes repousse comme les

cheveux, la sienne en est la preuve. Maltraitée par les femmes

considérables de son temps parce qu'elle traitait trop favorablement

leur mari ou leurs amants, le divorce, qu'elle a subi et non demandé,

l'a réconciliée avec les plus prudes. Changeant d'amant presque autant

que d'année, cette habitude s'est établie en droit et celui de

prescription à cet égard était dans toute sa vigueur lorsqu'elle s'est

logée dans la même maison que le comte Louis de Narbonne, quoiqu'il fût

marié. Les femmes les plus sévères vont chez elle _parce que_ le

souvenir des torts de sa jeunesse est effacé; elle était flattée des

faveurs que l'empereur Napoléon répandait sur M. de Narbonne, son aide

de camp, _parce que_ les sourires de la fortune sont toujours agréables;

sa chambre était remplie de la bonne compagnie d'autrefois, _parce

qu_'elle déteste la Révolution; elle est difficile sur la conduite des

femmes, _parce qu_'une certaine sévérité sied bien à son âge; et, avec

ces motifs pour chacune de ses actions et cette inconséquence générale

pour toutes, elle est la plus piquante, la plus gaie, la plus absolue,

la plus aimable et la moins bonne des femmes. Maîtresse de M. de

Talleyrand quand elle était jolie, actuellement son amie très exigeante,

c'est la seule au fond qui ait de l'empire sur lui[47].

[47] Catherine-Jeanne Tavernier de Boullongne était fille d'un

trésorier de l'extraordinaire des guerres. Née en 1748, elle épousa,

le 29 décembre 1765, Mathieu-Paul-Louis vicomte de

Montmorency-Laval, qui était de son âge. Présentée à la cour le 25

février 1766, elle sut, à une époque où l'on ne se scandalisait

plus, se faire, par l'éclat de ses désordres, une réputation, et

tous les contemporains confirment le témoignage d'Aimée. Comme c'est

l'ordinaire, le mari avait été le premier artisan de ses malheurs.

Agité de tics nerveux qui tiraient son visage et mettaient du

désordre et de l'involontaire dans les gestes, affligé d'une voix

qui était un ridicule, il avait plus qu'un autre besoin de rendre

ses droits respectables à sa compagne par la sainteté du lien

conjugal. Mais le vicomte mettait une élégance à être «philosophe».

Sa femme apprit de lui à ne croire rien qu'au plaisir. Elle trouva

bientôt qu'il ne suffisait pas pour ces leçons, et lui donna sujet

d'être philosophe plus qu'il n'eût souhaité. Elle parut, par

avancement d'hoirie, transmettre tout ce qu'elle avait de vertu à

ses deux fils, Mathieu de Montmorency, le plus chrétien, le plus

exemplaire des laïques, et Hippolyte, le plus régulier des abbés:

ses comptes ainsi réglés avec le bien, elle prit, la conscience

légère, du bon temps. D'ailleurs, elle fut une preuve que les plus

passionnées ne sont pas toujours les plus sensibles. Elle s'était

attaché M. de Narbonne longtemps avant qu'il se liât avec madame de

Staël. Celle-ci, au moment de la Terreur, fit les plus généreux

efforts pour disputer tout ce qu'elle put de suspects à la

guillotine. Elle ne réussit pas à délivrer l'abbé Hippolyte, qui fut

exécuté à Paris. Mais, grâce aux faux passeports qu'elle envoyait de

Suisse, elle sauva madame de Laval, son fils Mathieu, les recueillit

à la Rive. Elle y reçut aussi M. de Narbonne, échappé de France

grâce à elle. La présence de M. de Narbonne fit oublier à madame de

Laval ce qu'elle devait à madame de Staël, et la gratitude s'enfuit

devant la jalousie. L'empire qu'elle sut reprendre, et pour ne plus

le perdre, sur M. de Narbonne la laissa irritée et vindicative. En

1802, M. de Barante fut le témoin de ces sentiments. Il dit:

«Je me remis à voir souvent les anciens amis de mon père. M. de

Narbonne, qui avait été fort lié avec lui, m'accueillait avec la

bonté et la grâce qui le rendaient si aimable. Il demeurait dans une

petite maison de la rue Roquépine avec la vicomtesse de Laval. Après

l'avoir quittée un instant, il était revenu à elle pour ne plus

l'abandonner. Sa femme vivait à Trieste avec la duchesse de

Narbonne, sa mère. Le vicomte de Laval existait encore. Au lendemain

de la Révolution, qui avait dispersé la société française et même

les familles, ce ménage ne paraissait singulier à personne. M. de

Narbonne me présenta à madame de Laval; elle était spirituelle sans

nulle bienveillance. Fort jolie autrefois, elle avait au moins

cinquante ans. Sans être assidu dans son tout petit salon, j'y

allais de temps en temps et je me plaisais à ses entretiens, en

général commérages élégants, remplis de souvenirs de la cour,

racontés d'une manière piquante. M. Mathieu de Montmorency se

trouvait habituellement chez sa mère.

Mémoires de Aimée de Coigny · 第 15 / 37 题