Bernadotte pâlit légèrement.
Bonaparte vit cette pâleur.
-- Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point
un Spartiate: c’est un Athénien!
En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.
Depuis une heure que le décret était affiché, le salon, les
antichambres et la cour de l’hôtel étaient encombrés.
La première personne que Bonaparte rencontra au haut de l’escalier
fut son compatriote le colonel Sébastiani.
Il commandait le 9e régiment de dragons.
-- Ah! c'est vous, Sébastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?
-- En bataille dans la rue de la Victoire, général.
-- Bien disposés?
-- Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches
qui étaient en dépôt chez moi.
-- Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du
commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brûlé vos vaisseaux,
Sébastiani?
-- Prenez-moi avec vous dans votre barque, général; j'ai foi en
votre fortune.
-- Tu me prends pour César, Sébastiani?
-- Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre,
dans la cour de votre hôtel, une quarantaine d'officiers de toutes
armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans
le dénuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous,
général; aussi sont-ils prêts à se faire tuer pour vous.
-- C'est bien. Va te mettre à la tête de ton régiment et fais-lui
tes adieux!
-- Mes adieux! comment cela, général?
-- Je te le troque contre une brigade. Va, va!
Sébastiani ne se le fit pas répéter deux fois; Bonaparte continua
son chemin.
Au bas de l’escalier, il rencontra Lefebvre.
-- C'est moi, général, dit Lefebvre.
-- Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, où est-elle?
-- J'attends ma nomination, pour la faire agir.
-- N'es-tu pas nommé?
-- Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traître,
je viens de lui envoyer ma démission, afin qu'il sache qu'il ne
doit pas compter sur moi.
-- Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter,
moi?
-- Justement!
-- Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du
général, que je n'aie plus qu'à y mettre mon nom. Je le signerai
sur l'arçon de ma selle.
-- Ce sont ceux-là qui sont les bons, dit Lefebvre.
-- Roland?
Le jeune homme, qui avait déjà fait quelques pas pour obéir, se
rapprocha de son général.
-- Prends sur ma cheminée, lui dit Bonaparte à voix basse, une
paire de pistolets à deux coups, et apporte-les-moi en même temps.
On ne sait pas ce qui peut arriver.
-- Oui, général, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.
-- À moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.
-- C'est juste, dit le jeune homme.
Et il courut remplir la double commission qu'il venait de
recevoir.
Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperçut comme une
ombre dans le corridor.
Il reconnut Joséphine et courut à elle.
-- Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?
-- Pourquoi cela?
-- Je viens d'entendre l'ordre que tu as donné à Roland.
-- C'est bien fait! voilà ce que c'est que d'écouter aux portes...
Et Gohier?
-- Il n'est pas venu.
-- Ni sa femme?
-- Sa femme est là.
Bonaparte écarta Joséphine de la main et entra dans le salon. Il y
vit madame Gohier, seule et assez pâle.
-- Eh quoi! demanda-t-il sans autre préambule, le président ne
vient pas?
-- Cela ne lui a pas été possible, général, répondit madame
Gohier.
Bonaparte réprima un mouvement d'impatience.
-- Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Écrivez-lui que je
l'attends; je vais lui faire porter la lettre.
-- Merci, général, répliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils
s'en chargeront.
-- Écrivez, ma bonne amie, écrivez, dit Joséphine.
Et elle présenta une plume, de l’encre et du papier à la femme du
président.
Bonaparte était placé de façon à lire par-dessus l’épaule de
celle-ci ce qu'elle allait écrire.
Madame Gohier le regarda fixement.
Il recula d'un pas en s'inclinant.
Madame Gohier écrivit.
Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais -- soit
hasard, soit préméditation -- il n'y avait sur la table que des
pains à cacheter.
Elle mit un pain à cacheter à la lettre et sonna.
Un domestique parut.
-- Remettez cette lettre à Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la
porte à l'instant au Luxembourg.
Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutôt la lettre
jusqu'à ce que la porte fût refermée. Puis:
-- Je regrette, dit-il à madame Gohier de ne pouvoir déjeuner avec
vous; mais si le président a ses affaires, moi aussi, j'ai les
miennes. Vous déjeunerez avec ma femme; bon appétit!
Et il sortit.
À la porte, il rencontra Roland.
-- Voici le brevet, général, dit le jeune homme, et voilà la
plume.
Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide
de camp, signa le brevet.
Roland présenta alors les deux pistolets au général.
-- Les as-tu visités? demanda celui-ci.
Roland sourit.
-- Soyez tranquille, dit-il, je vous réponds d'eux.
Bonaparte passa les pistolets à sa ceinture, et, tout en les y
passant, murmura:
-- Je voudrais bien savoir ce qu'elle a écrit à son mari.
-- Ce qu'elle a écrit, mon général, je vais vous le dire mot pour
mot.
-- Toi, Bourrienne?
-- Oui; elle a écrit: «Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami:
tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation était un
piège. Je ne tarderai à te rejoindre.»
-- Tu as décacheté la lettre?...
-- Général, Sextus Pompée donnait à dîner sur sa galère à Antoine
et à Lépide; son affranchi vint lui dire: «Voulez-vous que je vous
fasse empereur du monde? -- Comment cela? -- C'est bien simple: je
coupe le câble de votre galère, et Antoine et Lépide sont vos
prisonniers. -- Il fallait le faire sans me le dire, répondit
Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!» Je me suis
rappelé ces mots, général: _Il fallait le faire sans me le dire._
Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rêverie:
-- Tu te trompes, dit-il à Bourrienne: c’était Octave, et non pas
Antoine, qui était avec Lépide sur la galère de Sextus.
Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches à rectifier
cette faute historique.
À peine le général parut-il sur le perron, que les cris de «Vive
Bonaparte» retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'à la
rue, allèrent éveiller le même cri dans la bouche des dragons qui
stationnaient à la porte.
-- Voilà qui est de bon augure, général, dit Roland.
-- Oui; donne vite à Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de
cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous
dans la cour des Tuileries.
-- Sa division y est déjà.
-- Raison de plus.
Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et
Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux étaient tenus par des
domestiques. Il les salua du geste, mais déjà bien plus en maître
qu'en camarade.
Puis, apercevant le général Debel sans uniforme, il descendit deux
marches et alla à lui.
-- Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.
-- Mon général, je n'étais aucunement prévenu; je passais par
hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hôtel,
je suis entré, craignant que vous ne courussiez quelque danger.
-- Allez vite mettre votre uniforme.
-- Bon! je demeure à l'autre bout de Paris: ce serait trop long.
Et cependant, il fit un pas pour se retirer.
-- Qu'allez-vous faire?
-- Soyez tranquille, général.
Debel avait avisé un artilleur à cheval: l'homme était à peu près
de sa taille.
-- Mon ami, lui dit-il, je suis le général Debel; par ordre du
général Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te
dispense de tout service aujourd'hui. Voilà un louis pour boire à
la santé du général en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout
chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N°
11.
-- Et il ne m'arrivera rien?
-- Si fait, tu seras nommé brigadier.
-- Bon! fit l’artilleur.
Et il remit son habit et son cheval au général Debel.
Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui;
il avait levé la tête et avait vu Joseph et Bernadotte à sa
fenêtre.
-- Une dernière fois, général, dit-il à Bernadotte, voulez-vous
venir avec moi?
-- Non, lui répondit fermement celui-ci.
Puis, à voix basse:
-- Vous m'avez dit tout à l'heure de prendre garde? dit
Bernadotte.
-- Oui.
-- Eh bien, je vous le dis à mon tour, prenez garde.
-- À quoi?
-- Vous allez aux Tuileries?
-- Sans doute.
-- Les Tuileries sont bien près de la place de la Révolution.
-- Bah! dit Bonaparte, la guillotine a été transférée à la
barrière du Trône.
-- Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au
faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.
-- Santerre est prévenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le
fais fusiller. Venez-vous?
-- Non.
-- Comme vous voudrez. Vous séparez votre fortune de la mienne;
mais je ne sépare pas la mienne de la vôtre.
Puis, s'adressant à son piqueur:
-- Mon cheval, dit-il
On lui amena son cheval.
Mais, voyant un simple artilleur près de lui:
-- Que fais-tu là, au milieu des grosses épaulettes? dit-il.
L'artilleur se mit à rire.
-- Vous ne me reconnaissez pas, général? dit-il.
-- Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et à qui avez-vous pris ce
cheval et cet uniforme?
-- À cet artilleur que vous voyez là, à pied et en bras de
chemise. Il vous en coûtera un brevet de brigadier.
-- Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coûtera deux:
un de brigadier et un de général de division. En marche,
messieurs! nous allons aux Tuileries.
Et, courbé sur son cheval, comme c'était son habitude, sa main
gauche tenant les rênes lâches, son poignet droit appuyé sur sa
cuisse, la tête inclinée, le front rêveur, le regard perdu, il fit
les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale à la fois,
qui devait le conduire au trône... et à Sainte-Hélène.