XXIII -- ALEA JACTA EST

À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait

chez Gohier, président du Directoire.

-- Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de

nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir

de vous voir si matin?

-- Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché.

-- Quel décret? demanda l'honnête Gohier.

-- Le décret du conseil des Anciens.

-- Rendu quand?

-- Rendu cette nuit.

-- Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant?

-- Quand il y a urgence, oui.

-- Et que dit le décret?

-- Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud.

Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le génie

entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.

-- Et depuis quand, demanda-t-il à Fouché, un ministre de la

police est-il transformé en messager du conseil des Anciens?

-- Voilà ce qui vous trompe, citoyen président, répondit l'ex-

conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que

jamais, puisque je viens vous dénoncer un acte qui peut avoir les

plus graves conséquences.

Fouché ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de

la rue de la victoire; il n'était point fâché de se ménager une

porte de retraite au Luxembourg.

Mais Gohier, tout honnête qu'il était, connaissait trop bien

l'homme pour être sa dupe.

-- C'était hier qu'il fallait m'annoncer le décret, citoyen

ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication,

vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui

va m'en être faite.

En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prévint le

président qu'un envoyé des inspecteurs du palais des Anciens était

là et demandait à lui faire une communication.

-- Qu'il entre! dit Gohier.

Le messager entra, et présenta une lettre au président.

Celui-ci la décacheta vivement et lut:

«Citoyen président,

«la commission s'empresse de vous faire part du décret de la

translation de la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud.

«Le décret va vous être expédié; mais des mesures de sûreté

exigent des détails dont nous nous occupons.

«Nous vous invitons à venir à la commission des Anciens; vous y

trouverez Sieyès et Ducos.

«Salut fraternel,

«BARILLON -- FARGUES -- CORNET.»

-- C'est bien, dit Gohier au messager en le congédiant d'un signe.

Le messager sortit.

Gohier se retourna vers Fouché:

-- Ah! dit-il, le complot est bien mené: on m'annonce le décret,

mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans

quels termes il est conçu.

-- Mais, dit Fouché, je n'en sais rien.

-- Comment! il y a séance au conseil des Anciens, et vous,

ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette séance

est extraordinaire, quand elle a été arrêtée par lettres?

-- Si fait, je savais la séance, mais je n'ai pu y assister.

-- Et vous n'y aviez pas un de vos secrétaires, un sténographe,

qui pût, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette séance,

quand, selon toute probabilité, cette séance va disposer du sort

de la France?... Ah! citoyen Fouché, vous êtes un ministre de la

police bien maladroit ou plutôt bien adroit!

-- Avez-vous des ordres à me donner citoyen président? demanda

Fouché.

-- Aucun, citoyen ministre, répondit le président. Si le

Directoire juge à propos de donner des ordres, il les donnera à

des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez

retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le

dos à son interlocuteur.

Fouché sortit. Gohier sonna aussitôt.

Un huissier entra.

-- Passez chez Barras, chez Sieyès, chez Ducos et chez Moulin, et

invitez-les à se rendre à l'instant même chez moi... Ah! prévenez

en même temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et

d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite à

déjeuner.

Cinq minutes après, madame Gohier entrait, la lettre à la main et

tout habillée; l'invitation était pour huit heures du matin; il

était plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au

moins pour aller du Luxembourg à la rue de la Victoire.

-- Voici, mon ami, dit madame Gohier en présentant la lettre à son

mari; c'est pour huit heures.

-- Oui, répondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.

Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:

«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi,

à huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai à causer avec

vous sur des choses très intéressantes.»

-- Ah! continua-t-il, il n'y a pas à s'y tromper!

-- Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.

-- Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un événement

auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas étranger, et

qui nous retient, mes collègues et moi au Luxembourg.

-- Un événement grave?

-- Peut-être.

-- Alors, je reste près de toi.

-- Non pas: tu ne peux m'être d'aucune utilité. Va chez madame

Bonaparte; je me trompe peut-être, mais, s'il s'y passe quelque

chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi

savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai à

demi-mot.

-- C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de t’être utile là-bas

me décide.

-- Va!

En ce moment l'huissier rentra.

-- Le général Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au

bain et va venir; les citoyens Sieyès et Ducos sont sortis à cinq

heures du matin et ne sont point rentrés.

-- Voilà les deux traîtres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.

Et, embrassant sa femme:

-- Va! dit-il, va!

En se retournant, madame Gohier se trouva face à face avec le

général Moulin; celui-ci, d'un caractère emporté, paraissait

furieux.

-- Pardon, citoyenne, dit-il.

Puis, s'élançant dans le cabinet de Gohier:

--Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, président?

-- Non; mais je m'en doute.

-- Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; le général

Bonaparte est chargé de l'exécution du décret, et la force armée

est mise sous ses ordres.

-- Ah! voilà le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous

réunir et lutter.

-- Vous avez entendu: Sieyès et Roger Ducos ne sont pas au palais.

-- Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain;

courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrêtés du

moment où il est en majorité; nous sommes trois: je le répète,

luttons!

-- Alors, faisons dire à Barras de venir nous trouver aussitôt

qu'il sera sorti du bain.

-- Non, allons le trouver avant qu’il en sorte.

Les deux directeurs sortirent et se dirigèrent vivement vers

l’appartement de Barras.

Ils le trouvèrent effectivement au bain; ils insistèrent pour

entrer.

-- Eh bien? demanda Barras en les apercevant.

-- Vous savez?

-- Rien au monde!

Ils lui racontèrent alors ce qu’ils savaient eux-mêmes.

-- Ah! dit Barras, tout m'est expliqué maintenant.

-- Comment?

-- Oui, voilà pourquoi il n'est pas venu hier au soir.

-- Qui

-- Eh! Bonaparte!

-- Vous l'attendiez hier au soir?

-- Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il

viendrait de onze heures à minuit.

-- Et il n'est pas venu?

-- Non; il m'a envoyé Bourrienne avec sa voiture en me faisant

dire qu'un violent mal de tête le retenait au lit, mais que ce

matin, de bonne heure, il serait ici.

Les directeurs se regardèrent.

-- C'est clair! dirent-ils.

-- Maintenant, continua Barras, j'ai envoyé Bollot, mon

secrétaire, un garçon très intelligent, à la découverte.

Il sonna, un domestique parut.

-- Aussitôt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le

prierez de se rendre ici.

-- Il descend à l'instant même de voiture dans la cour du palais.

-- Qu'il monte! qu'il monte!

Bollot était déjà à la porte.

-- Eh bien? firent les trois directeurs.

-- Eh bien, le général Bonaparte, en grand uniforme, accompagné

des généraux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les

Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!

-- Moreau!... Moreau est avec lui! s'écria Gohier.

-- À sa droite!

-- Je vous l’ai toujours dit! s'écria Moulin, avec sa rudesse

militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose!

-- Êtes-vous toujours d'avis de résister, Barras? demanda Gohier

-- Oui, répondit Barras.

-- Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la

salle des séances.

-- Allez, dit Barras, je vous suis.

Les deux directeurs se rendirent dans la salle des séances.

Au bout de dix minutes d'attente:

-- Nous aurions dû attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une

s..., Barras est une p...!

Deux heures après, ils attendaient encore Barras.

Derrière eux, on avait introduit, dans la même salle de bain,

Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublié

qu'il était attendu.

Voyons ce qui s'était passé rue de la Victoire.

À sept heures, contre son habitude, Bonaparte était levé et

attendait en grand uniforme dans sa chambre.

Roland entra.

Bonaparte était parfaitement calme; on était à la veille d'une

bataille.

-- N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.

-- Non, mon général, répondit le jeune homme; mais j'ai entendu

tout à l'heure le roulement d'une voiture.

-- Moi aussi, dit Bonaparte.

En ce moment, on annonça:

-- Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen général Bernadotte.

Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.

Devait-il rester ou sortir?

Il devait rester.

Roland resta debout à l'angle d'une bibliothèque, comme une

sentinelle à son poste.

-- Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habillé comme la

surveille en simple bourgeois, vous avez donc décidément horreur

de l'uniforme, général?

-- Ah çà! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme

à sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?

-- Vous y serez bientôt.

-- Bon! je suis en non-activité.

-- Oui; mais, moi, je vous remets en activité.

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Au nom du Directoire?

-- Est-ce qu'il y a encore un Directoire?

-- Comment! il n'y a plus de Directoire?

-- N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats échelonnés dans

les rues conduisant aux Tuileries?

-- Je les ai vus et m'en suis étonné.

-- Ces soldats, ce sont les miens.

-- Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'étaient ceux de la

France.

-- Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?

-- Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.

-- Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez

sûr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprême, décidez-vous!

-- Général, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'être en ce moment

simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.

-- Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre

moi!

-- Général, faites attention à vos paroles; vous m’avez dit:

«Prenez garde!» si c’est une menace, vous savez que je ne les

crains pas.

Bonaparte revint à lui et lui prit les deux mains.

-- Eh! oui, je sais cela; voilà pourquoi je veux absolument vous

avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais

encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous êtes beaux-

frères; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.

-- Et vous, où allez-vous?

-- En votre qualité de Spartiate, vous êtes un rigide observateur

des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un décret rendu cette nuit

par le conseil des Cinq-Cents, qui me confère immédiatement le

commandement de la force armée de Paris; j'avais donc raison,

ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrés

sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.

Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expédition du décret

qui avait été rendu à six heures du matin.

Bernadotte lut le décret depuis la première jusqu'à la dernière

ligne.

-- À ceci, je n'ai rien à ajouter, fit-il: veillez à la sûreté de

la représentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec

vous.

-- Eh bien, soyez donc avec moi, alors!

-- Permettez-moi, général, d'attendre encore vingt-quatre heures

pour voir comment vous remplirez votre mandat.

-- Diable d'homme, va! fit Bonaparte.

Alors, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas de

Joseph:

-- Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!

-- À quoi bon, répondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre

partie?

-- N'importe! vous êtes à la galerie et je veux que la galerie

dise que je n'ai pas triché.

-- Me demandez-vous le secret?

-- Non...

-- Vous faites bien; car dans ce cas j’eusse refusé d'écouter vos

confidences.

-- Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre

Directoire est détesté, votre Constitution est usée; il faut faire

maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous

ne me répondez pas?

-- J'attends ce qui vous reste à me dire.

-- Ce qui me reste à vous dire, c'est d'aller mettre votre

uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez

me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.

Bernadotte secoua la tête.

-- Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur

Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par

la fenêtre, qui voyez-vous là... là! Moreau et Beurnonville! Quant

à Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne

ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous décidez-

vous?

-- Général, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le

moins entraîner par l’exemple, et surtout par le mauvais exemple.

Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils

veulent; je ferai, moi, ce que je dois.

-- Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux

Tuileries?

-- Je ne veux pas prendre part à une rébellion.

-- Une rébellion! une rébellion! et contre qui? Contre un tas

d'imbéciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!

-- Ces imbéciles, général, sont en ce moment les représentants de

la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrés pour moi.

-- Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous êtes!

-- Laquelle?

-- C'est de rester tranquille.

-- Je resterai tranquille comme citoyen; mais...

-- Mais quoi?... Voyons, je vous ai vidé mon sac, videz le vôtre!

-- Mais, si le Directoire me donne l’ordre d'agir, je marcherai

contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.

-- Ah çà! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit

Bonaparte.

Bernadotte sourit.

-- Je le soupçonne, dit-il.

-- Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guère;

j'en ai assez de la politique, et, si je désire une chose, c'est

la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de

rente, et je donne ma démission de tout le reste. Vous ne voulez

pas me croire; je vous invite à venir m'y voir dans trois mois,

et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble.

Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgré vos

refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voilà nos amis qui

s'impatientent.

Les compagnons de Jéhu · 第 27 / 67 题