Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque
madame de Montrevel et sa fille rentrèrent.
Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle
entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec
laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.
Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais.
Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait
point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et
sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le
dieu.
Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une
heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et
délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six
semaines enfermée, sans air et sans soleil.
Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui
du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et
il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de
Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand
mal au bourreau!»
Les pensées qui se succédaient dans l’esprit de sir John donnaient
à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait
habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui
demander ce qu'il avait.
Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison
et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa
mère et sa soeur.
Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse
sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor à
la bouche.
Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres:
-- Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous
ferons demain une chasse magnifique.
-- Grâce à moi? demanda madame de Montrevel.
-- Comment cela? dit sir John.
-- Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes
chiens, n'est-ce pas?
-- Vous me l’avez dit, du moins.
-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes,
le mâle et la femelle.
-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?
-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà
(et il prit madame de Montrevel par la tête et l’embrassa sur les
deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits
qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes
chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-
enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont
aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d’Ismaël, et que ce
n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,
vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une
bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au
poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera
plaisir à voir.
Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir
son jeune frère.
-- Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse,
frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!
-- Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons?
-- Non; je sais seulement que j'y vais.
-- Nous allons à la chasse au sanglier.
-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites
mains l'une contre l'autre.
-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant.
-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît?
-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.
-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que
mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre.
-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans
une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion,
Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il
n'a pas le sens commun.
Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans
son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage
enfantin.
-- Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à
l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce
que c'est qu'un fusil.
-- Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin,
et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que
c'est qu'un fusil.
-- Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute
tremblante; mais où l'as-tu appris?
-- Tiens, chez l’armurier de Montagnat, où sont les fusils de papa
et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de
mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des
balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme
fait mon frère Roland.
Madame de Montrevel leva les mains au ciel.
-- Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race;
il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu
viendras avec nous demain, Édouard.
L'enfant sauta au cou de son frère.
-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui
chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante
petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre
patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.
-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard?
-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en
Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas.
-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et
ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait.
-- Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre.
-- Venez, fit sir John.
Et il sortit, suivi d'Édouard.
Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à
son tour.
Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie;
ils étaient engagés dans une grave discussion.
Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât
point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui
expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son
père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt
possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre
et le plomb.
La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec
sa carabine en bandoulière.
-- Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le
beau cadeau que milord m'a fait.
Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte
cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie.
C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec
cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme
particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini;
comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse,
elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du
calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était
facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de
velours dont était garnie la couche; cette destination primitive
en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un
enfant de douze ans.
Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda
en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta
d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard:
-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine
qui a été faite pour un fils de roi; allons l’essayer.
Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,
laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit
Achille, sous sa robe de femme, tirer l’épée du fourreau d'Ulysse.
Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait
à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans
lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.
Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le
parc.
Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement
gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte
tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une
compensation du sang qu'elle fait répandre.
Oh! bien ingrat l’enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et
qui ne se rappelle pas éternellement ce regard!
Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation
douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:
-- Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi
aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère?
-- Oui, ma mère, dit l’enfant, mais pour devenir général comme mon
père, ou aide de camp comme mon frère.
-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme
se fera tuer ton frère, peut-être.
Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de
Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une
inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes.
Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et
cette pâleur d'Amélie.
Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une
enfant rieuse, pleine de joie et de santé.
La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa
jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent
vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu,
et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette
rosée du coeur qu'on appelle les larmes.
Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, à peu près -- le
front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de
même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à l’approche des temps
brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres
entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la
bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir.
Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait
prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour
sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des
cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par
les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage
d'Amélie.
Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait
songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait
personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques
avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule.
Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux
conjectures.
Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet
espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression
produite sur Amélie par ce retour.
Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle,
qui était venu au-devant de lui.
Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas
perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle
s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du
jeune officier; c'était presque de l'effroi.
Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité
du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour
remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se
trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la
plus grande partie de son temps.
La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter
Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la
chasse du lendemain.
Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on
devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa
chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à
son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse,
et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les
courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint-
Just et à Montagnat.
Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la
meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard,
au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande
route et de deux sentiers praticables.
Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre,
reviendraient au château avec le gibier tué.
Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la
porte.
Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu’à onze
heures.
Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de
Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après
la sortie de la grille.
Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et
des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard
un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était
enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il
n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de
l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups.
Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille,
c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle
avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas
où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la
seconde partie de la chasse.
Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John
changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux
coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,
affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de
sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se
visser au bout du canon, en guise de baïonnette.
Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait
bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres.
À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été
tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb
qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en
secouant la peau et avaient disparu.
Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil.
Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la
fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec
le gibier.
On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel;
Michel répondit.
En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au
jardinier, à la meute et aux chevaux.
Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner
par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des
chasseurs.
Jacques -- c'était l'aîné des fils de Michel -- fourra l'enceinte
avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq
minutes, le sanglier tenait à la bauge.
On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la
chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur
l’animal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui,
partit au petit trot.
Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal
prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois
cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa
longueur.
L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur
ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien
fourrée.
Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à
l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens.
C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la
chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt.
Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit
pied à terre.
Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne
pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du
terrain les empêchaient de suivre la ligne droite.
De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des
assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et
avait reçu le prix de sa témérité.
À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on
commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient
faction.
Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être
attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il
présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux
énormes défenses.
Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même,
comme un tapis mouvant.
Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang
le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir
le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de
courage aux hommes les plus courageux.
Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la
condition de son âge, de son caractère et de sa nation.
Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit,
éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le
premier.
Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt
qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.
Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était
arrivé le troisième.
Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait
plus paru faire aucune attention aux chiens.
Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le
seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires,
qui, en se rapprochant violemment l'une contre l’autre, faisaient
un bruit menaçant.
Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le
désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du
groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,
ou un charcutier d'un cochon ordinaire.
Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras,
tandis que le petit Édouard disait
-- Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier.
Roland se retint.
-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en
restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du
fourreau, tire-le: attention!
-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage
pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur
de l'animal.
-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir
John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons
le temps de le voir?
-- Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là,
répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres
entrouvertes. Feu, Édouard.
Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en
même temps que le coup, avant peut-être, l’animal, rapide comme
l’éclair, avait foncé sur l'enfant.
On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée,
on vit briller les yeux sanglants de l'animal.
Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et
le couteau de chasse à la main.
Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme
lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme.
Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat
de rire de Roland.
-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une
balle perdues; ne voyez-vous pas que l’animal est éventré?
Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents
et m'étouffe.
Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux
mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de
l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre
égratignure.
Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas
reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par
le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui.
Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en
travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel,
avec le même étonnement qu'il l’avait regardé après le premier.
Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -
- avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre,
essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies
hérissées, presque aussi impénétrable que le fer.
-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de
fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous
allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.
-- En effet, demanda sir John, le couteau?
-- Il est dans sa gaine, dit Roland.
-- Ah! fit l’enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.
Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en
effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et
jusqu'au manche.
La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main
vigoureuse, avait pénétré droit au coeur.
On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.
La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était
indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la
balle étant trop faible pour briser l'os frontal.
La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris
l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse.
La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais
lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà
mort.