XIII -- LE RAGOT

Sir John achevait la lecture de cette pièce intéressante, lorsque

madame de Montrevel et sa fille rentrèrent.

Amélie, qui ne savait point qu'il eût été si fort question d'elle

entre Roland et sir John, fut étonnée de l'expression avec

laquelle le gentleman fixa son regard sur elle.

Amélie semblait à celui-ci plus ravissante que jamais.

Il comprenait bien cette mère qui, au péril de sa vie, n'avait

point voulu que cette charmante créature profanât sa jeunesse et

sa beauté en servant de comparse à une fête dont Marat était le

dieu.

Il se rappelait ce cachot froid et humide qu'il avait visité une

heure auparavant, et il frissonnait à l'idée que cette blanche et

délicate hermine qu'il avait sous les yeux y était resté six

semaines enfermée, sans air et sans soleil.

Il regardait ce cou, un peu trop long peut-être, mais, comme celui

du cygne, plein de mollesse et de grâce dans son exagération, et

il se rappelait ce mot si mélancolique de la pauvre princesse de

Lamballe, passant la main sur le sien: «Il ne donnera pas grand

mal au bourreau!»

Les pensées qui se succédaient dans l’esprit de sir John donnaient

à sa physionomie une expression si différente de celle qu'il avait

habituellement, que madame de Montrevel ne put s'empêcher de lui

demander ce qu'il avait.

Sir John alors raconta à madame de Montrevel sa visite à la prison

et le pieux pèlerinage de Roland au cachot qui avait enfermé sa

mère et sa soeur.

Au moment où sir John terminait son récit, une fanfare de chasse

sonnant le _bien aller _se fit entendre, et Roland entra son cor à

la bouche.

Mais, le détachant presque aussitôt de ses lèvres:

-- Mon cher hôte, dit-il, remerciez ma mère: grâce à elle, nous

ferons demain une chasse magnifique.

-- Grâce à moi? demanda madame de Montrevel.

-- Comment cela? dit sir John.

-- Je vous ai quitté pour aller voir ce que l'on avait fait de mes

chiens, n'est-ce pas?

-- Vous me l’avez dit, du moins.

-- J'en avais deux, Barbichon et Ravaude, deux excellentes bêtes,

le mâle et la femelle.

-- Oh! fit sir John, seraient-elles mortes?

-- Ah bien, oui, imaginez-vous que cette excellente mère que voilà

(et il prit madame de Montrevel par la tête et l’embrassa sur les

deux joues) n'a pas voulu qu'on jetât à l'eau un seul des petits

qu'ils ont faits, sous le prétexte que c'étaient les chiens de mes

chiens; de sorte, mon cher lord, que les enfants, les petits-

enfants et les arrière-petits-enfants de Barbichon et Ravaude sont

aussi nombreux aujourd'hui que les descendants d’Ismaël, et que ce

n'est plus une paire de chiens que j'ai, mais toute une meute,

vingt-cinq bêtes chassant du même pied; tout cela noir comme une

bande de taupes, avec les pattes blanches, du feu aux yeux et au

poitrail, et un régiment de queues en trompette qui vous fera

plaisir à voir.

Et, là-dessus, Roland sonna une nouvelle fanfare qui fit accourir

son jeune frère.

-- Ah! s'écria celui-ci en entrant, tu vas demain à la chasse,

frère Roland; j'y vais aussi, j'y vais aussi, j'y vais aussi!

-- Bon! fit Roland, mais sais-tu à quelle chasse nous allons?

-- Non; je sais seulement que j'y vais.

-- Nous allons à la chasse au sanglier.

-- Oh! quel bonheur! fit l'enfant en frappant ses deux petites

mains l'une contre l'autre.

-- Mais tu es fou! dit madame de Montrevel en pâlissant.

-- Pourquoi cela, madame maman, s'il vous plaît?

-- Parce que la chasse au sanglier est une chasse fort dangereuse.

-- Pas si dangereuse que la chasse aux hommes; tu vois bien que

mon frère est revenu de celle-là, je reviendrai bien de l'autre.

-- Roland, fit madame de Montrevel tandis qu'Amélie, plongée dans

une rêverie profonde, ne prenait aucune part à la discussion,

Roland, fais donc entendre raison à Édouard, et dis-lui donc qu'il

n'a pas le sens commun.

Mais Roland, qui se revoyait enfant et qui se reconnaissait dans

son jeune frère, au lieu de le blâmer, souriait à ce courage

enfantin.

-- Ce serait bien volontiers que je t'emmènerais, dit-il à

l'enfant; mais, pour aller à la chasse, il faut au moins savoir ce

que c'est qu'un fusil.

-- Oh! monsieur Roland, fit Édouard, venez un peu dans le jardin,

et mettez votre chapeau à cent pas, et je vous montrerai ce que

c'est qu'un fusil.

-- Malheureux enfant! s'écria madame de Montrevel toute

tremblante; mais où l'as-tu appris?

-- Tiens, chez l’armurier de Montagnat, où sont les fusils de papa

et de frère Roland. Tu me demandes quelquefois ce que je fais de

mon argent, n'est-ce pas? Eh bien, j'en achète de la poudre et des

balles, et j'apprends à tuer les Autrichiens et les Arabes, comme

fait mon frère Roland.

Madame de Montrevel leva les mains au ciel.

-- Que voulez-vous, ma mère, dit Roland, bon chien chasse de race;

il ne se peut pas qu'un Montrevel ait peur de la poudre. Tu

viendras avec nous demain, Édouard.

L'enfant sauta au cou de son frère.

-- Et moi, dit sir John, je me charge de vous armer aujourd'hui

chasseur, comme on armait autrefois chevalier. J'ai une charmante

petite carabine que je vous donnerai et qui vous fera prendre

patience pour attendre vos pistolets et votre sabre.

-- Eh bien, demanda Roland, es-tu content, Édouard?

-- Oui; mais quand me la donnerez-vous? S'il faut écrire en

Angleterre, je vous préviens que je n'y crois pas.

-- Non, mon jeune ami: il ne faut que monter à ma chambre et

ouvrir ma boîte à fusil; vous voyez que cela sera bientôt fait.

-- Alors, montons-y tout de suite, à votre chambre.

-- Venez, fit sir John.

Et il sortit, suivi d'Édouard.

Un instant après, Amélie, toujours rêveuse, se leva et sortit à

son tour.

Ni madame de Montrevel ni Roland ne firent attention à sa sortie;

ils étaient engagés dans une grave discussion.

Madame de Montrevel tâchait d'obtenir de Roland qu'il n'emmenât

point, le lendemain, son jeune frère à la chasse, et Roland lui

expliquait comme quoi Édouard, destiné à être soldat comme son

père et son frère, ne pouvait que gagner à faire le plus tôt

possible ses premières armes et à se familiariser avec la poudre

et le plomb.

La discussion n'était pas encore finie lorsque Édouard rentra avec

sa carabine en bandoulière.

-- Tiens, frère, dit-il en se tournant vers Roland, vois donc le

beau cadeau que milord m'a fait.

Et il remerciait du regard sir John, qui se tenait sur la porte

cherchant des yeux, mais inutilement, Amélie.

C'était, en effet, un magnifique cadeau: l'arme, exécutée avec

cette sobriété d'ornements et cette simplicité de forme

particulière aux armes anglaises, était du plus précieux fini;

comme les pistolets, dont Roland avait pu apprécier la justesse,

elle sortait des ateliers de Menton et portait une balle du

calibre 24. Elle avait dû être faite pour une femme: c'était

facile à voir au peu de longueur de la crosse et au coussin de

velours dont était garnie la couche; cette destination primitive

en faisait une arme parfaitement appropriée à la taille d'un

enfant de douze ans.

Roland enleva la carabine des épaules du petit Édouard, la regarda

en amateur, en fit jouer les batteries, la mit en joue, la jeta

d'une main dans l'autre, et, la rendant à Édouard:

-- Remercie encore une fois milord, dit-il: tu as là une carabine

qui a été faite pour un fils de roi; allons l’essayer.

Et tous trois sortirent pour essayer la carabine de sir John,

laissant madame de Montrevel triste comme Thétis lorsqu'elle vit

Achille, sous sa robe de femme, tirer l’épée du fourreau d'Ulysse.

Un quart d'heure après, Édouard rentrait triomphant; il rapportait

à sa mère un carton de la grandeur d'un rond de chapeau dans

lequel, à cinquante pas, il avait mis dix balles sur douze.

Les deux hommes étaient restés à causer et à se promener dans le

parc.

Madame de Montrevel écouta sur ses prouesses le récit légèrement

gascon d'Édouard; puis elle le regarda avec cette longue et sainte

tristesse des mères pour lesquelles la gloire n'est pas une

compensation du sang qu'elle fait répandre.

Oh! bien ingrat l’enfant qui a vu ce regard se fixer sur lui, et

qui ne se rappelle pas éternellement ce regard!

Puis, au bout de quelques secondes de cette contemplation

douloureuse, serrant son second fils contre son coeur:

-- Et toi aussi, murmura-t-elle en éclatant en sanglots, toi

aussi, un jour tu abandonneras donc ta mère?

-- Oui, ma mère, dit l’enfant, mais pour devenir général comme mon

père, ou aide de camp comme mon frère.

-- Et pour te faire tuer comme s'est fait tuer ton père, et comme

se fera tuer ton frère, peut-être.

Car ce changement étrange qui s'était fait dans le caractère de

Roland n'avait point échappé à madame de Montrevel, et c'était une

inquiétude de plus à ajouter à ses autres inquiétudes.

Au nombre de ces dernières, il fallait ranger cette rêverie et

cette pâleur d'Amélie.

Amélie atteignait dix-sept ans, sa jeunesse avait été celle d'une

enfant rieuse, pleine de joie et de santé.

La mort de son père était venue jeter un voile noir sur sa

jeunesse et sur sa gaieté; mais ces orages du printemps passent

vite: le sourire ce beau soleil de Taube de la vie, était revenu,

et, comme celui de la nature, il avait brillé à travers cette

rosée du coeur qu'on appelle les larmes.

Puis, un jour -- il y avait six mois de cela, à peu près -- le

front d'Amélie s'était attristé, ses joues avaient pâli, et de

même que les oiseaux voyageurs s'éloignent à l’approche des temps

brumeux, les rires enfantins qui s'échappent des lèvres

entr'ouvertes et des dents blanches, s'étaient envolés de la

bouche d'Amélie, mais pour ne pas revenir.

Madame de Montrevel avait interrogé sa fille; mais Amélie avait

prétendu être toujours la même: elle avait fait un effort pour

sourire; puis comme une pierre jetée dans un lac y crée des

cercles mouvants qui s'effacent peu à peu, les cercles créés par

les inquiétudes maternelles s'étaient peu à peu effacés du visage

d'Amélie.

Avec cet instinct admirable des mères, madame de Montrevel avait

songé à l'amour; mais qui pouvait aimer Amélie? On ne recevait

personne au château des Noires-Fontaines; les troubles politiques

avaient détruit la société, et Amélie ne sortait jamais seule.

Madame de Montrevel avait donc été forcée d'en rester aux

conjectures.

Le retour de Roland lui avait un instant rendu l'espoir; mais cet

espoir avait bientôt disparu lorsqu'elle avait vu l'impression

produite sur Amélie par ce retour.

Ce n'était point une soeur, c'était un spectre, on se le rappelle,

qui était venu au-devant de lui.

Depuis l'arrivée de son fils, madame de Montrevel n'avait pas

perdu de vue Amélie, et, avec un étonnement douloureux, elle

s'était aperçue de l'effet que causait sur sa soeur la présence du

jeune officier; c'était presque de l'effroi.

Il n'y avait qu'un instant encore, Amélie n'avait-elle pas profité

du premier moment de liberté qui s'était offert à elle pour

remonter dans sa chambre, seul endroit du château où elle parût se

trouver à peu près bien, et où elle passait, depuis six mois, la

plus grande partie de son temps.

La journée s'était passée, pour Roland et pour sir John, à visiter

Bourg, comme nous l'avons dit, et à faire les préparatifs de la

chasse du lendemain.

Du matin à midi, on devait faire une battue; de midi au soir on

devait chasser à courre. Michel, braconnier enragé, retenu sur sa

chaise par une entorse, comme l'avait raconté le petit Édouard à

son frère, s'était senti soulagé dès qu'il s'était agi de chasse,

et s'était hissé sur un petit cheval qui servait à faire les

courses de la maison, pour aller retenir les rabatteurs à Saint-

Just et à Montagnat.

Lui, qui ne pouvait ni rabattre ni courir, se tiendrait avec la

meute, les chevaux de sir John et de Roland et le poney d'Édouard,

au centre à peu près de la forêt, percée seulement d'une grande

route et de deux sentiers praticables.

Les rabatteurs, qui ne pouvaient suivre une chasse à courre,

reviendraient au château avec le gibier tué.

Le lendemain, à six heures du matin, les rabatteurs étaient à la

porte.

Michel ne devait partir avec les chiens et les chevaux qu’à onze

heures.

Le château des Noires-Fontaines touchait à la forêt même de

Seillon; on pouvait donc se mettre en chasse immédiatement après

la sortie de la grille.

Comme la battue promettait surtout des daims, des chevreuils et

des lièvres, elle devait se faire à plomb. Roland donna à Édouard

un fusil simple qui lui avait servi à lui-même quand il était

enfant, et avec lequel il avait fait ses premières armes; il

n'avait point encore assez de confiance dans la prudence de

l'enfant pour lui confier un fusil à deux coups.

Quant à la carabine que sir John lui avait donnée la veille,

c'était un canon rayé qui ne pouvait porter que la balle. Elle

avait donc été remise aux mains de Michel, et devait, dans le cas

où on lancerait un sanglier, être remise à l'enfant pour la

seconde partie de la chasse.

Pour cette seconde partie de la chasse, Roland et sir John

changeraient aussi de fusils et seraient armés de carabines à deux

coups et de couteaux de chasse pointus comme des poignards,

affilés comme des rasoirs, qui faisaient partie de l'arsenal de

sir John, et qui pouvaient indifféremment se pendre au côté ou se

visser au bout du canon, en guise de baïonnette.

Dès la première battue, il fut facile de voir que la chasse serait

bonne: on tua un chevreuil et deux lièvres.

À midi, trois daims, sept chevreuils et deux renards avaient été

tués: on avait vu deux sangliers; mais, aux coups de gros plomb

qu'ils avaient reçus, ils s'étaient contentés de répondre en

secouant la peau et avaient disparu.

Édouard était au comble de la joie: il avait tué un chevreuil.

Comme il était convenu, les rabatteurs, bien récompensés de la

fatigue qu'ils avaient prise, avaient été envoyés au château avec

le gibier.

On sonna d'une espèce de cornet pour savoir où était Michel;

Michel répondit.

En moins de dix minutes, les trois chasseurs furent réunis au

jardinier, à la meute et aux chevaux.

Michel avait eu connaissance d'un ragot; il l'avait fait détourner

par l'aîné de ses fils: il était dans une enceinte, à cent pas des

chasseurs.

Jacques -- c'était l'aîné des fils de Michel -- fourra l'enceinte

avec sa tête de meute, Barbichon et Ravaude; au bout de cinq

minutes, le sanglier tenait à la bauge.

On eût pu le tuer tout de suite, ou du moins le tirer, mais la

chasse eût été trop tôt finie; on lâcha toute la meute sur

l’animal, qui, voyant ce troupeau de pygmées fondre sur lui,

partit au petit trot.

Il traversa la route; Roland sonna la vue, et, comme l'animal

prenait son parti du côté de la chartreuse de Seillon, les trois

cavaliers enfilèrent le sentier qui coupait le bois dans toute sa

longueur.

L'animal se fit battre jusqu'à cinq heures du soir, revenant sur

ses voies et ne pouvant pas se décider à quitter une forêt si bien

fourrée.

Enfin, vers cinq heures, on comprit, à la violence et à

l'intensité des abois, que l'animal tenait aux chiens.

C'était à une centaine de pas du pavillon dépendant de la

chartreuse, à l'un des endroits les plus difficiles de la forêt.

Il était impossible de pénétrer à cheval jusqu'à la bête. On mit

pied à terre.

Les abois des chiens guidaient les chasseurs, de manière qu'ils ne

pouvaient dévier du chemin qu'autant que les difficultés du

terrain les empêchaient de suivre la ligne droite.

De temps en temps, des cris de douleur indiquaient qu'un des

assaillants s'était hasardé à attaquer l'animal de trop près et

avait reçu le prix de sa témérité.

À vingt pas de l'endroit où se passait le drame cynégétique, on

commençait d'apercevoir les personnages qui en composaient

faction.

Le ragot s'était acculé à un rocher, de façon à ne pouvoir être

attaqué par derrière; arc-bouté sur ses deux pattes de devant, il

présentait aux chiens sa tête aux yeux sanglants, armée de deux

énormes défenses.

Les chiens flottaient devant lui, autour de lui, sur lui-même,

comme un tapis mouvant.

Cinq ou six, blessés plus ou moins grièvement, tachaient de sang

le champ de bataille, mais n'en continuaient pas moins à assaillir

le sanglier avec un acharnement qui eût pu servir d'exemple de

courage aux hommes les plus courageux.

Chacun des chasseurs était arrivé en face de ce spectacle dans la

condition de son âge, de son caractère et de sa nation.

Édouard, le plus imprudent et en même temps le plus petit,

éprouvant moins d'obstacle à cause de sa taille, y était arrivé le

premier.

Roland, insoucieux du danger, quel qu'il fût, le cherchait plutôt

qu'il ne le fuyait, et l'y avait suivi.

Enfin, sir John, plus lent, plus grave, plus réfléchi, y était

arrivé le troisième.

Au moment où le sanglier avait aperçu les chasseurs, il n'avait

plus paru faire aucune attention aux chiens.

Ses yeux s'étaient arrêtés, fixes et sanglants, sur eux, et le

seul mouvement qu'il indiquât était un mouvement de ses mâchoires,

qui, en se rapprochant violemment l'une contre l’autre, faisaient

un bruit menaçant.

Roland regarda un instant ce spectacle, éprouvant évidemment le

désir de se jeter, son couteau de chasse à la main, au milieu du

groupe et d'égorger le sanglier, comme un boucher fait d'un veau,

ou un charcutier d'un cochon ordinaire.

Ce mouvement était si visible, que sir John le retint par le bras,

tandis que le petit Édouard disait

-- Oh! mon frère, laisse-moi tirer le sanglier.

Roland se retint.

-- Eh bien, oui, dit-il en posant son fusil contre un arbre et en

restant armé seulement de son couteau de chasse, qu'il tira du

fourreau, tire-le: attention!

-- Oh! sois tranquille, dit l'enfant les dents serrées, le visage

pâle mais résolu, et levant le canon de sa carabine à la hauteur

de l'animal.

-- S'il le manque ou ne fait que le blesser, fit observer sir

John, vous savez que l'animal sera sur nous avant que nous ayons

le temps de le voir?

-- Je le sais, milord; mais je suis habitué à cette chasse-là,

répondit Roland, les narines dilatées, l'oeil ardent, les lèvres

entrouvertes. Feu, Édouard.

Le coup partit aussitôt le commandement; mais aussitôt le coup, en

même temps que le coup, avant peut-être, l’animal, rapide comme

l’éclair, avait foncé sur l'enfant.

On entendit un second coup de fusil; puis, au milieu de la fumée,

on vit briller les yeux sanglants de l'animal.

Mais, sur son passage, il rencontra Roland, un genou en terre et

le couteau de chasse à la main.

Un instant, un groupe confus et informe roula sur le sol, l'homme

lié au sanglier, le sanglier lié à l'homme.

Puis un troisième coup de fusil se fit entendre, suivi d'un éclat

de rire de Roland.

-- Eh! milord, dit le jeune officier, c'est de la poudre et une

balle perdues; ne voyez-vous pas que l’animal est éventré?

Seulement débarrassez-moi de son corps; le drôle pèse quatre cents

et m'étouffe.

Mais, avant que sir John se fût baissé, Roland, d'un vigoureux

mouvement d'épaule, avait fait rouler de côté le cadavre de

l'animal, et se relevait, couvert de sang mais sans la moindre

égratignure.

Le petit Édouard, soit défaut de temps, soit courage, n'avait pas

reculé d'un pas. Il est vrai qu'il était complètement protégé par

le corps de son frère, qui s'était jeté devant lui.

Sir John avait fait un saut de côté pour avoir l'animal en

travers, et il regardait Roland se secouant après ce second duel,

avec le même étonnement qu'il l’avait regardé après le premier.

Les chiens -- ceux qui restaient, et il en restait une vingtaine -

- avaient suivi le sanglier et s'étaient rués sur son cadavre,

essayant, mais inutilement, d'entamer cette peau aux soies

hérissées, presque aussi impénétrable que le fer.

-- Vous allez voir, dit Roland en essuyant, avec un mouchoir de

fine batiste, ses mains et son visage, couverts de sang, vous

allez voir qu'ils vont le manger et votre couteau avec, milord.

-- En effet, demanda sir John, le couteau?

-- Il est dans sa gaine, dit Roland.

-- Ah! fit l’enfant, il n'y a plus que le manche qui sorte.

Et, s'élançant sur l'animal, il arracha le poignard, enfoncé en

effet, comme l'avait dit l'enfant, au défaut de l'épaule, et

jusqu'au manche.

La pointe aiguë, dirigée par un oeil calme, maintenue par une main

vigoureuse, avait pénétré droit au coeur.

On voyait sur le corps du sanglier trois autres blessures.

La première, qui était causée par la balle de l'enfant, était

indiquée par un sillon sanglant tracé au-dessus de l'oeil, la

balle étant trop faible pour briser l'os frontal.

La seconde venait du premier coup de sir John; la balle avait pris

l'animal en biais et avait glissé sur sa cuirasse.

La troisième, reçue à bout portant, lui traversait le corps, mais

lui avait été faite, comme avait dit Roland, lorsqu'il était déjà

mort.

Les compagnons de Jéhu · 第 16 / 67 题