Le même jour, Roland mit une partie du projet arrêté à exécution:
il emmena sir John voir l'église de Brou.
Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que
c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont
pas vue l’ont entendu dire.
Roland, qui comptait faire à sir John les honneurs de son bijou
historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut
fort désappointé quand, en arrivant devant la façade, il trouva
les niches des saints vides et les figurines du portail
décapitées.
Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de
sacristain.
Il s'informa à qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on
lui répondit que c'était au capitaine de la gendarmerie.
Le capitaine de la gendarmerie n'était pas loin; le cloître
attenant à l’église avait été converti en caserne.
Roland monta à la chambre du capitaine, se fit reconnaître pour
aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec l’obéissance passive
d'un inférieur pour son supérieur, lui remit les clefs et le
suivit par derrière.
Sir John attendait devant le porche, admirant, malgré les
mutilations qu'ils avaient subies, les admirables détails de la
façade.
Roland ouvrit la porte et recula d'étonnement: l’église était
littéralement bourrée de foin, comme un canon chargé jusqu'à la
gueule.
-- Qu'est-ce que cela? demanda-t-il au capitaine de gendarmerie.
-- Mon officier, c'est une précaution de la municipalité.
-- Comment! une précaution de la municipalité?
-- Oui.
-- Dans quel but?
-- Celui de sauvegarder l’église. On allait la démolir; mais le
maire a décrété qu'en expiation du culte d'erreur auquel elle
avait servi, elle serait convertie en magasin à fourrages.
Roland éclata de rire, et, se retournant vers sir John:
-- Mon cher lord, dit-il, l'église était curieuse à voir; mais je
crois que ce que monsieur nous raconte là est non moins curieux.
Vous trouverez toujours, soit à Strasbourg, soit à Cologne, soit à
Milan, une chapelle ou un dôme qui vaudront la chapelle de Brou;
mais vous ne trouverez pas toujours des administrateurs assez
bêtes pour vouloir démolir un chef-d'oeuvre, et un maire assez
spirituel pour en faire une église à fourrages. Mille
remerciements, capitaine; voilà vos clefs.
-- Comme je le disais à Avignon, la première fois que j'eus
l'honneur de vous voir, mon cher Roland, répliqua sir John, c'est
un peuple bien amusant que le peuple français.
-- Cette fois, milord, vous êtes trop poli, répondit Roland: c'est
bien idiot qu'il faut dire; écoutez: je comprends les cataclysmes
politiques qui ont bouleversé notre société depuis mille ans; je
comprends les communes, les pastoureaux, la Jacquerie, les
maillotins, la Saint-Barthélemy, la Ligue, la Fronde, les
dragonnades, la Révolution; je comprends le 14 juillet, les 5 et 6
octobre, le 20 juin, le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 21
janvier, le 31 mai, les 30 octobre et 9 thermidor; je comprends la
torche des guerres civiles avec son feu grégeois qui se rallume
dans le sang au lieu de s’éteindre; je comprends la marée des
révolutions qui monte toujours avec son flux que rien n'arrête, et
son reflux qui roule les débris des institutions que son flux a
renversées; je comprends tout cela, mais lance contre lance, épée
contre épée, hommes contre hommes, peuple contre peuple! Je
comprends la colère mortelle des vainqueurs, je comprends les
réactions sanglantes des vaincus; je comprends les volcans
politiques qui grondent dans les entrailles du globe, qui secouent
la terre, qui renversent les trônes, qui culbutent les monarchies,
qui font rouler têtes et couronnes sur les échafauds... mais ce
que je ne comprends pas, c'est la mutilation du granit, la mise
hors la loi des monuments, la destruction de choses inanimées qui
n'appartiennent ni à ceux qui les détruisent, ni à l'époque qui
les détruit; c'est la mise au pilon de cette bibliothèque
gigantesque où l’antiquaire peut lire l'histoire archéologique
d'un pays. Oh! les vandales et les barbares! mieux que tout cela,
les idiots! qui se vengent sur des pierres des crimes de Borgia et
des débauches de Louis XV! Qu'ils connaissaient bien l'homme pour
l'animal le plus pervers, le plus destructif, le plus malfaisant
de tous, ces Pharaons, ces Ménès, ces Chéops, ces Osymandias qui
faisaient bâtir des pyramides, non pas avec des rinceaux de
guipure et des jubés de dentelle, mais avec des blocs de granit de
cinquante pieds de long! Ils ont bien dû rire au fond de leurs
sépulcres quand ils ont vu le temps y user sa faux et les pachas y
retourner leurs ongles. Bâtissons des pyramides, mon cher lord: ce
n'est pas difficile comme architecture, ce n'est pas beau comme
art; mais c'est solide, et cela permet à un général de dire au
bout de quatre mille ans: «Soldats, du haut de ces monuments,
quarante siècles vous contemplent!» Tenez, ma parole d'honneur,
mon cher lord, je voudrais rencontrer dans ce moment-ci un moulin
à vent pour lui chercher querelle.
Et Roland, éclatant de son rire habituel, entraîna sir John dans
la direction du château.
Sir John l'arrêta.
--Oh! dit-il, n'y avait-il donc à voir dans toute la ville que
l'église de Brou?
-- Autrefois, mon cher lord, répondit Roland, avant qu'elle fût
convertie en magasin à fourrages, je vous eusse offert de
descendre avec moi dans les caveaux des ducs de Savoie; nous
eussions cherché ensemble un passage souterrain qu'on dit exister,
qui a près d'une lieue de long, et qui communique, à ce que l'on
assure, avec la grotte de Ceyzeriat -- remarquez bien que je
n'aurais pas proposé une pareille partie de plaisir à un autre
qu'un Anglais -- c'était rentrer dans les _Mystères d'Udolphe_, de
la célèbre Anne Radcliffe; mais vous voyez que c'est impossible.
Allons, il faut en faire notre deuil, venez.
-- Et où allons-nous?
-- Ma foi, je n'en sais rien; il y a dix ans, je vous eusse mené
vers les établissements où l'on engraissait les poulardes. Les
poulardes de Bresse, vous le savez, avaient une réputation
européenne; Bourg était une succursale de la grande rue de
Strasbourg. Mais, pendant la Terreur, vous comprenez bien que les
engraisseurs ont fermé boutique; on était réputé aristocrate pour
avoir mangé de la poularde, et vous connaissez le refrain
fraternel: _Ah! ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne_!_
_Après la chute de Robespierre, ils ont rouvert; mais, depuis le
18 fructidor, il y a eu en France ordre de maigrir, même pour la
volaille. N'importe, venez toujours, à défaut de poulardes, je
vous ferai voir autre chose: la place où l'on exécutait ceux qui
en mangeaient, par exemple. En outre, depuis que je ne suis venu
en ville, nos rues ont changé de nom; je connais toujours les
sacs, mais je ne connais plus les étiquettes.
-- Ah çà! demanda sir John, vous n'êtes donc pas républicain?
-- Moi, pas républicain? allons donc! je me crois un excellent
républicain, au contraire, et je suis capable de me laisser brûler
le poignet comme Mucius Scévola, ou de me jeter dans un gouffre
comme Curtius, pour sauver la république; mais j'ai le malheur
d'avoir l'esprit trop bien fait: le ridicule me prend malgré moi
aux côtes et me chatouille à me faire crever de rire. J'accepte
volontiers la constitution de 1791; mais, quand le pauvre Hérault
de Séchelles écrivait au directeur de la bibliothèque nationale de
lui envoyer les lois de Minos afin qu'il pût faire une
constitution sur le modèle de celle de l'île de Crête, je trouvais
que c'était aller chercher un modèle un peu loin et que nous
pouvions nous contenter de celle de Lycurgue. Je trouve que
janvier, février et mars, tout mythologiques qu'ils étaient,
valaient bien nivôse, pluviôse et ventôse. Je ne comprends pas
pourquoi, lorsqu'on s'appelait Antoine ou Chrysostome en 1789, on
s'appelle Brutus ou Cassius en 1793. Ainsi, tenez, milord, voilà
une honnête rue qui s'appelait la rue des Halles; cela n'avait
rien d'indécent, ni d'aristocrate, n'est-ce pas? Eh bien, elle
s'appelle aujourd'hui... attendez (Roland regarda l'inscription):
elle s'appelle aujourd'hui la _rue de la Révolution. _En voilà une
autre qui s'appelait la rue Notre-Dame et qui s'appelle la _rue du
Temple. _Pourquoi la rue du Temple? Pour éterniser probablement le
souvenir de l'endroit où l'infâme Simon a essayé d'apprendre
l'état de savetier à l'héritier de soixante-trois rois: je me
trompe d'un ou deux, ne me faites pas une querelle pour cela.
Enfin, voyez cette troisième: elle s'appelait la rue Crèvecoeur,
un nom illustre en Bresse, en Bourgogne et dans les Flandres; elle
s'appelle la rue _de la Fédération_. La Fédération est une belle
chose, mais Crèvecoeur était un beau nom. Et puis, voyez-vous,
elle conduit tout droit aujourd'hui à la place de la Guillotine;
ce qui est un tort, à mon avis. Je voudrais qu'il n'y eût point de
rues pour conduire à ces places-là. Celle-ci a un avantage: elle
est à cent pas de la prison; ce qui économisait et ce qui
économise même encore une charrette et un cheval à _M. de Bourg.
_Remarquez que le bourreau est resté noble, lui. Au surplus, la
place est admirablement bien disposée pour les spectateurs, et mon
aïeul Montrevel, dont elle porte le nom, a, dans la prévoyance
sans doute de sa destination, résolu ce grand problème, encore à
résoudre dans les théâtres: c'est qu'on voit bien de partout. Si
jamais on m'y coupe la tête, ce qui n'aurait rien d'extraordinaire
par les temps où nous vivons, je n'aurais qu'un regret: celui
d'être moins bien placé et de voir plus mal que les autres. Là,
maintenant montons cette petite rampe; nous voilà sur la place
_des Lices. _Nos révolutionnaires lui ont laissé son nom, parce
que, selon toute probabilité, ils ne savent pas ce que cela veut
dire; je ne le sais guère mieux qu'eux, mais je crois me rappeler
qu'un sire d'Estavayer a défié je ne sais quel comte flamand, et
que le combat a eu lieu sur cette place. Maintenant, mon cher
lord, quant à la prison, c'est un bâtiment qui vous donnera une
idée des vicissitudes humaines; Gil Blas n'a pas plus souvent
changé d'état que ce monument de destination. Avant l'arrivée de
César, c'était un temple gaulois; César en fit une forteresse
romaine; un architecte inconnu le transforma en un ouvrage
militaire du Moyen-Âge; les sires de Baye, à l'exemple de César,
le refirent forteresse. Les princes de Savoie y ont eu une
résidence; c'était là que demeurait la tante de Charles Quint
quand elle visitait son église de Brou, qu'elle ne devait pas
avoir la satisfaction de voir terminée. Enfin, après le traité de
Lyon, quand la Bresse fit retour à la France, on en tira à la fois
une prison et un palais de justice. Attendez-moi là, milord, si
vous n'aimez pas le cri des grilles et le grincement des verrous.
J'ai une visite à rendre à certain cachot.
-- Le grincement des verrous et le cri des grilles ne sont pas un
bruit fort récréatif, mais n'importe! puisque vous voulez bien
vous charger de mon éducation, conduisez-moi à votre cachot.
-- Eh bien, alors, entrons vite; il me semble que je vois une
foule de gens qui ont l'air d'avoir envie de me parler.
Et, en effet, peu à peu une espèce de rumeur semblait se répandre
dans la ville; on sortait des maisons, on formait des groupes dans
la rue, et ces groupes se montraient Roland avec curiosité.
Roland sonna à la grille située, à cette époque, à l'endroit où
elle est encore aujourd'hui, mais s'ouvrant sur le préau de la
prison.
Un guichetier vint ouvrir.
-- Ah! ah! c'est toujours vous, père Courtois? demanda le jeune
homme.
Puis, se retournant vers sir John:
-- Un beau nom de geôlier, n'est-ce pas, milord?
Le geôlier regarda le jeune homme avec étonnement.
-- Comment se fait-il, demanda-t-il à travers la grille, que vous
sachiez mon nom et que je ne sache pas le vôtre?
-- Bon! je sais non seulement votre nom, mais encore votre
opinion; vous êtes un vieux royaliste, père Courtois!
-- Monsieur, dit le geôlier tout effrayé, pas de mauvaises
plaisanteries, s'il vous plaît, et dites ce que vous désirez.
-- Eh bien, mon brave père Courtois, je désirerais visiter le
cachot où l'on a mis ma mère et ma soeur, madame et mademoiselle
de Montrevel.
-- Ah! s'écria le concierge, comment! c'est vous, monsieur Louis?
Ah bien, vous aviez raison de dire que je ne connaissais que vous.
Savez-vous que vous voilà devenu fièrement beau garçon?
-- Vous trouvez, père Courtois? Eh bien, je vous rends la
pareille, votre fille Charlotte est, par ma foi, une belle fille.
-- Charlotte est la femme de chambre de ma soeur, milord. Et elle
en est bien heureuse; elle se trouve mieux qu'ici, monsieur
Roland, Est-ce vrai que vous êtes aide de camp du général
Bonaparte?
-- Hélas! Courtois, j'ai cet honneur. Tu aimerais mieux que je
fusse aide de camp de M. le comte d'Artois ou de M. le duc
d'Angoulême?
-- Mais taisez-vous donc, monsieur Louis!
Puis, s'approchant de l’oreille du jeune homme:
-- Dites donc, fit-il, est-ce que c'est positif?
-- Quoi, père Courtois?
-- Que le général Bonaparte soit passé hier à Lyon?
-- Il paraît qu'il y a quelque chose de vrai dans cette nouvelle,
car voilà deux fois que je l’entends répéter. Ah! je comprends
maintenant ces braves gens qui me regardaient avec curiosité et
qui avaient l'air de vouloir me faire des questions. Ils sont
comme vous, père Courtois, ils désirent savoir à quoi s'en tenir
sur cette arrivée du général Bonaparte.
-- Vous ne savez pas ce qu'on dit encore, monsieur Louis!
-- On dit donc encore autre chose père Courtois?
-- Je crois bien qu'on dit encore autre chose, mais tout bas.
-- Quoi donc?
-- On dit qu'il vient réclamer au Directoire le trône de Sa
Majesté Louis XVIII pour le faire monter dessus, et que, si le
citoyen Gohier ne veut pas, en sa qualité de président, le lui
rendre de bonne volonté, il le lui rendra de force.
-- Ah bah! fit le jeune officier avec un air de doute qui allait
jusqu'à la raillerie.
Mais le père Courtois insista par un signe de tête affirmatif.
-- C'est possible, dit le jeune homme; mais, quant à cela, ce
n'est pas la seconde nouvelle, c'est la première; et maintenant
que vous me connaissez, voulez-vous m'ouvrir?
-- Vous ouvrir! je crois bien; que diable fais-je donc?
Et le geôlier ouvrit la porte avec autant d'empressement qu'il
avait paru d'abord y mettre de répugnance.
Le jeune homme entra; sir John le suivit.
Le geôlier referma la grille avec soin et marcha le premier;
Roland le suivit, l’Anglais suivit Roland.
Il commençait à s'habituer au caractère fantasque de son jeune
ami.
Le _spleen_, c'est la misanthropie moins les boutades de Timon et
l'esprit d'Alceste.
Le geôlier traversa tout le préau, séparé du palais de justice par
une muraille de quinze pieds de hauteur, faisant vers son milieu
retour en arrière, de quelques pieds, sur la partie antérieure de
laquelle on avait scellé, pour donner passage aux prisonniers sans
que ceux-ci eussent besoin de tourner par la rue, une porte de
chêne massif. Le geôlier, disons-nous, traversa tout le préau et
gagna, dans l'angle gauche de la cour, un escalier tournant qui
conduisait à l'intérieur de la prison.
Si nous insistons sur ces détails, c'est que nous aurons à revenir
un jour sur ces localités; et que, par conséquent, nous désirons
qu'arrivé à ce moment-là de notre récit, elles ne soient point
complètement étrangères à nos lecteurs.
L'escalier conduisait d'abord à l'antichambre de la prison, c'est-
à-dire à la chambre du concierge du présidial; puis, de cette
chambre, par un escalier de dix marches, on descendait dans une
première cour, séparée de celle des prisonniers par une muraille
dans le genre de celle que nous avons décrite, mais percée de
trois portes; à l’extrémité de cette cour, un couloir conduisait à
la chambre du geôlier, laquelle donnait de plain-pied, à l'aide
d'un second couloir, dans des cachots pittoresquement appelés
cages.
Le geôlier s'arrêta à la première de ces cages, et, frappant à la
porte:
-- C'est ici, dit-il; j'avais mis là madame votre Mère et
mademoiselle votre soeur, afin que, si les chères dames avaient
besoin de moi ou de Charlotte, elles n'eussent qu'à frapper.
-- Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le cachot?
-- Personne.
-- Eh bien, faites-moi la grâce de m'en ouvrir la porte; voici mon
ami, lord Tanlay, un Anglais philanthrope, qui voyage pour savoir
si l'on est mieux dans les prisons de France que dans celles
d'Angleterre. Entrez, milord, entrez.
Et, le père Courtois ayant ouvert la porte, Roland poussa sir John
dans un cachot formant un carré parfait de dix à douze pieds sur
toutes les faces.
-- Oh! oh! fit sir John, l'endroit est lugubre.
-- Vous trouvez? Eh bien, mon cher lord, voilà l’endroit où ma
mère, la plus digne femme qu'il y ait au monde, et ma soeur, vous
la connaissez, ont passé six semaines, avec la perspective de n'en
sortir que pour aller faire un tour sur la place du Bastion;
remarquez bien qu'il y a cinq ans de cela; ma soeur en avait, par
conséquent, douze à peine.
-- Mais quel crime avaient-elles donc commis?
-- Oh! un crime énorme: dans la fête anniversaire que la ville de
Bourg a cru devoir consacrer à la mort de l'Ami du peuple, ma mère
a refusé de laisser faire à ma soeur une des vierges qui portaient
les urnes contenant les larmes de la France. Que voulez-vous!
pauvre femme, elle avait cru avoir assez fait pour la patrie en
lui offrant le sang de son fils et de son mari, qui coulait pour
l'un, en Italie, pour l'autre, en Allemagne: elle se trompait. La
patrie, à ce qu'il paraît, réclamait encore les larmes de sa
fille; pour le coup, elle a trouvé que c'était trop, du moment
surtout où ses larmes coulaient pour le citoyen Marat. Il en
résulta que, le soir même de la fête, au milieu de l'enthousiasme
que cette fête avait excité, ma mère fut décrétée d'accusation.
Par bonheur, Bourg n'était pas à la hauteur de Paris sous le
rapport de la célérité. Un ami que nous avions au greffe fit
traîner l'affaire, et, un beau jour, on apprit tout à la fois la
chute et la mort de Robespierre. Cela interrompit beaucoup de
choses, et, entre autres, les guillotinades; notre ami du greffe
fit comprendre au tribunal que le vent qui venait de Paris était à
la clémence; on attendit huit jours, on attendit quinze jours, et,
le seizième, on vint dire à ma mère et à ma soeur qu'elles étaient
libres; de sorte que, mon cher, vous comprenez -- et cela fait
faire les plus hautes réflexions philosophiques -- de sorte que,
si mademoiselle Térésa Cabarrus n'était pas venue d'Espagne en
France; que si elle n'avait pas épousé M. Fontenay, conseiller au
parlement; que si elle n'avait pas été arrêtée et conduite devant
le proconsul Tallien, fils du maître d'hôtel du marquis de Bercy,
ex-clerc de procureur, ex-prote d'imprimerie, ex-commis
expéditionnaire, ex-secrétaire de la commune de Paris, pour le
moment en mission à Bordeaux; que si l'ex-proconsul ne fût pas
devenu amoureux d'elle, que si elle n'eût pas été emprisonnée, que
si, le 9 thermidor, elle ne lui avait pas fait passer un poignard
avec ces mots: «si le tyran ne meurt pas aujourd'hui, je meurs
demain» que si Saint-Just n'avait pas été arrêté au milieu de son
discours, que si Robespierre n'avait pas eu, ce jour là, un chat
dans la gorge; que si Garnier (de l'Aube) ne lui avait pas crié:
«C'est le sang de Danton qui t’étouffe!» que si Louchet n'avait
pas demandé son arrestation; que s'il n'avait pas été arrêté,
délivré par la Commune, repris sur elle, eu la mâchoire cassée
d'un coup de pistolet, été exécuté le lendemain, ma mère avait,
selon toute probabilité, le cou coupé pour n'avoir pas permis que
sa fille pleurât le citoyen Marat dans une des douze urnes que la
ville de Bourg devait remplir de ces larmes. Adieu, Courtois, tu
es un brave, homme; tu as donné à ma mère et à ma soeur un peu de
vin pour mettre avec leur eau, un peu de viande pour mettre sur
leur pain, un peu d'espérance à mettre sur leur coeur; tu leur as
prêté ta fille pour qu'elles ne balayassent pas leur cachot elles-
mêmes; cela vaudrait une fortune; malheureusement, je ne suis pas
riche: j'ai cinquante louis sur moi, les voilà. Venez milord.
Et le jeune homme entraîna sir John avant que le geôlier fût
revenu de sa surprise et eût le temps de remercier Roland ou de
refuser les cinquante louis; ce qui, il faut le dire, eût été une
bien grande preuve de désintéressement pour un geôlier, surtout
quand ce geôlier était d'une opinion contraire au gouvernement
qu'il servait.
En sortant de la prison, Roland et sir John trouvèrent la place
des Lices encombrée de gens qui avaient appris le retour du
général Bonaparte en France et qui criaient: «_Vive Bonaparte!_» à
tue-tête, les uns parce qu'ils étaient effectivement les
admirateurs du vainqueur d'Arcole, de Rivoli et des Pyramides, les
autres parce qu'on leur avait dit, comme au père Courtois, que ce
même vainqueur n'avait vaincu qu'au profit de Sa Majesté Louis
XVIII.
Cette fois, comme Roland et sir John avaient visité tout ce que la
ville de Bourg offrait de curieux, ils reprirent le chemin du
château des Noires-Fontaines, où ils arrivèrent sans que rien les
arrêtât davantage.
Madame de Montrevel et Amélie étaient sorties. Roland installa sir
John dans un fauteuil en le priant d'attendre cinq minutes.
Au bout de cinq minutes, il revint tenant à la main une espèce de
brochure en papier gris, assez mal imprimée.
-- Mon cher hôte, dit-il, vous m'avez paru élever quelques doutes
sur l’authenticité de la fête dont je vous parlais tout à l'heure,
et qui a failli coûter la vie à ma mère et à ma soeur; je vous en
apporte le programme: lisez-moi cela, et, pendant ce temps, j'irai
voir ce que l’on a fait de mes chiens; car je présume que vous me
tenez quitte de la journée de pêche et que nous passerons tout de
suite à la chasse.
Et il sortit, laissant entre les mains de sir John l’arrêté de la
municipalité de la ville de Bourg touchant la fête funèbre à
célébrer en l'honneur de Marat, le jour anniversaire de sa mort.