II -- UN PROVERBE ITALIEN

Au reste, quoique les deux sentiments que nous venons d'indiquer

eussent été les sentiments dominants, ils ne se manifestaient

point chez tous les assistants à un degré semblable. Les nuances

se graduèrent selon le sexe, selon l'âge, selon le caractère, nous

dirons presque selon la position sociale des auditeurs.

Le marchand de vin, Jean Picot, principal intéressé dans

l'événement qui venait de s'accomplir, reconnaissant dès la

première vue, à son costume, à ses armes et à son masque, un des

hommes auxquels il avait eu affaire la veille, avait d'abord, à

son apparition, été frappé de stupeur: puis, peu à peu,

reconnaissant le motif de la visite que lui faisait le mystérieux

bandit, il avait passé de la stupeur à la joie en traversant

toutes les nuances intermédiaires qui séparent ces deux

sentiments. Son sac d'or était près de lui et l'on eût dit qu'il

n'osait y toucher: peut-être craignait-il, au moment où il y

porterait la main, de le voir s'évanouir comme l'or que l'on croit

trouver en rêve et qui disparaît même avant que l'on rouvre les

yeux, pendant cette période de lucidité progressive qui sépare le

sommeil profond du réveil complet.

Le gros monsieur de la diligence et sa femme avaient manifesté,

ainsi que les autres voyageurs faisant partie du même convoi, la

plus franche et la plus complète terreur. Placé à la gauche de

Jean Picot, quand il avait vu le bandit s'approcher du marchand de

vin, il avait, dans l'espérance illusoire de maintenir une

distance honnête entre lui et le compagnon de Jéhu, reculé sa

chaise sur celle de sa femme, qui, cédant au mouvement, de

pression, avait essayé de reculer la sienne à son tour. Mais,

comme la chaise qui venait ensuite était celle du citoyen Alfred

de Barjols, qui, lui, n'avait aucun motif de craindre des hommes

sur lesquels il venait de manifester une si haute et si

avantageuse opinion, la chaise de la femme du gros monsieur avait

trouvé un obstacle dans l'immobilité de celle du jeune noble; de

sorte que, de même qu'il arriva à Marengo, huit ou neuf mois plus

tard, lorsque le général en chef jugea qu'il était temps de

reprendre l'offensive, le mouvement rétrograde s'était arrêté.

Quant à celui-ci -- c'est du citoyen Alfred de Barjols que nous

parlons -- son aspect, comme celui de l'abbé qui avait donné

l'explication biblique touchant le roi d'Israël Jéhu et la mission

qu'il avait reçue d'Élisée, son aspect, disons-nous, avait été

celui d'un homme qui non seulement n'éprouve aucune crainte, mais

qui s'attend même à l'événement qui arrive, si inattendu que soit

cet événement. Il avait, le sourire sur les lèvres, suivi du

regard l'homme masqué, et, si tous les convives n'eussent été si

préoccupés des deux acteurs principaux de la scène qui

s'accomplissait, ils eussent pu remarquer un signe presque

imperceptible échangé des yeux entre le bandit et le jeune noble,

signe qui, à l’instant même, s'était reproduit entre le jeune

noble et l'abbé.

De leur côté, les deux voyageurs que nous avons introduits dans la

salle de la table d'hôte et qui, comme nous l'avons dit, étaient

assez isolés à l'extrémité de la table, avaient conservé

l'attitude propre à leurs différents caractères. Le plus jeune des

deux avait instinctivement porté la main à son côté, comme pour y

chercher une arme absente, et s'était levé, comme mû par un

ressort, pour s'élancer à la gorge de l’homme masqué, ce qui n'eût

certes pas manqué d'arriver s'il eût été seul; mais le plus âgé,

celui qui paraissait avoir non seulement l'habitude, mais le droit

de lui donner des ordres, s'était, comme il l'avait déjà fait une

première fois, contenté de le retenir vivement par son habit en

lui disant d'un ton impératif, presque dur même:

-- Assis, Roland!

Et le jeune homme s'était assis.

Mais celui de tous les convives qui était demeuré, en apparence du

moins, le plus impassible pendant toute la scène qui venait de

s'accomplir, était un homme de trente-trois à trente-quatre ans,

blond de cheveux, roux de barbe, calme et beau de visage, avec de

grands yeux bleus, un teint clair, des lèvres intelligentes et

fines, une taille élevée, et un accent étranger qui indiquait un

homme né au sein de cette île dont le gouvernement nous faisait, à

cette heure, une si rude guerre; autant qu'on pouvait en juger par

les rares paroles qui lui étaient échappées, il parlait, malgré

l'accent que nous avons signalé, la langue française avec une rare

pureté. Au premier mot qu'il avait prononcé et dans lequel il

avait reconnu cet accent d'outre-Manche, le plus âgé des deux

voyageurs avait tressailli, et, se retournant du côté de son

compagnon, habitué à lire la pensée dans son regard, il avait

semblé lui demander comment un Anglais se trouvait en France au

moment où la guerre acharnée que se faisaient les deux nations

exilait naturellement les Anglais de la France, comme les Français

de l'Angleterre. Sans doute, l'explication avait paru impossible à

Roland, car celui-ci avait répondu d'un mouvement des yeux et d'un

geste des épaules qui signifiaient: «Cela me paraît tout aussi

extraordinaire qu'à vous; mais, si vous ne trouvez pas

l'explication d'un pareil problème, vous, le mathématicien par

excellence, ne me la demandez pas à moi.»

Ce qui était resté de plus clair dans tout cela, dans l'esprit des

deux jeunes gens, c'est que l'homme blond, à l'accent anglo-saxon,

était le voyageur dont la calèche confortable attendait tout

attelée à la porte de l'hôtel, et que ce voyageur était de Londres

ou, tout au moins, de quelqu'un des comtés ou duchés de la Grande-

Bretagne.

Quant aux paroles qu'il avait prononcées, nous avons dit qu'elles

étaient rares, si rares qu'en réalité c'étaient plutôt des

exclamations que des paroles; seulement, à chaque explication qui

avait été demandée sur l'état de la France, l'Anglais avait

ostensiblement tiré un calepin de sa poche, et, en priant soit le

marchand de vin, soit l'abbé, soit le jeune noble, de répéter

l'explication -- ce que chacun avait fait avec une complaisance

pareille à la courtoisie qui présidait à la demande -- il avait

pris en note ce qui avait été dit de plus important, de plus

extraordinaire et de plus pittoresque, sur l'arrestation de la

diligence, l'état de la Vendée et les compagnons de Jéhu,

remerciant chaque fois de la voix et du geste, avec cette roideur

familière à nos voisins d'outre-mer, et chaque fois remettant dans

la poche de côté de sa redingote son calepin enrichi d'une note

nouvelle.

Enfin, comme un spectateur tout joyeux d'un dénouement inattendu,

il s'était écrié de satisfaction à l'aspect de l'homme masqué,

avait écouté de toutes ses oreilles, avait regardé de tous ses

yeux, ne l'avait point perdu de vue, que la porte ne se fût

refermée derrière lui, et alors, tirant vivement son calepin de sa

poche

-- Oh! monsieur, avait-il dit à son voisin, qui n'était autre que

l'abbé, seriez-vous assez bon, si je ne m'en souvenais pas, de me

répéter mot pour mot ce qu'a dit le gentleman qui sort d'ici?

Il s'était mis à écrire aussitôt, et, la mémoire de l'abbé

s'associant à la sienne, il avait eu la satisfaction de

transcrire, dans toute son intégrité, la phrase du compagnon de

Jéhu au citoyen Jean Picot.

Puis, cette phrase transcrite, il s'était écrié avec un accent qui

ajoutait un étrange cachet d'originalité à ses paroles

-- Oh! ce n'est qu'en France, en vérité, qu'il arrive de pareilles

choses; la France, c'est le pays le plus curieux du monde. Je suis

enchanté, messieurs, de voyager en France et de connaître les

Français.

Et la dernière phrase avait été dite avec tant de courtoisie qu'il

ne restait plus, lorsqu'on l'avait entendue sortir de cette bouche

sérieuse, qu'à remercier celui qui l'avait prononcée, fût-il le

descendant des vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.

Ce fut le plus jeune des deux voyageurs qui répondit à cette

politesse avec le ton d'insouciante causticité qui paraissait lui

être naturel.

-- Par ma foi! je suis exactement comme vous, milord; je dis

milord, car je présume que vous êtes Anglais.

-- Oui, monsieur, répondit le gentleman, j'ai cet honneur.

-- Eh bien! comme je vous le disais, continua le jeune homme, je

suis enchanté de voyager en France et d'y voir ce que j'y ai vu.

Il faut vivre sous le gouvernement des citoyens Gohier, Moulins,

Roger Ducos, Sieyès et Barras, pour assister à une pareille

drôlerie, et quand, dans cinquante ans, on racontera qu'au milieu

d'une ville de trente mille âmes, en plein jour, un voleur de

grand chemin est venu, le masque sur le visage, deux pistolets et

un sabre à la ceinture, rapporter à un honnête négociant qui se

désespérait de les avoir perdus, les deux cents louis qu'il lui

avait pris la veille; quand on ajoutera que cela s'est passé à une

table d'hôte où étaient assises vingt ou vingt-cinq personnes, et

que ce bandit modèle s'est retiré sans que pas une des vingt ou

vingt-cinq personnes présentes lui ait sauté à la gorge; j'offre

de parier que l'on traitera d'infime menteur celui qui aura

l'audace de raconter l'anecdote.

Et le jeune homme, se renversant sur sa chaise, éclata de rire,

mais d'un rire si nerveux et si strident, que tout le monde le

regarda avec étonnement, tandis que, de son côté, son compagnon

avait les yeux figés sur lui avec une inquiétude presque

paternelle.

-- Monsieur, dit le citoyen Alfred de Barjols, qui, ainsi que les

autres, paraissait impressionné de cette étrange modulation, plus

triste, ou plutôt plus douloureuse que gaie, et dont, avant de

répondre, il avait laissé éteindre jusqu'au dernier frémissement;

monsieur, permettez-moi de vous faire observer que l'homme que

vous venez de voir n'est point un voleur de grand chemin.

-- Bah? franchement, qu'est-ce donc?

-- C'est, selon toute probabilité, un jeune homme d'aussi bonne

famille que vous et moi.

-- Le comte de Horn, que le régent fit rouer en place de Grève,

était aussi un jeune homme de bonne famille, et la preuve, c'est

que toute la noblesse de Paris envoya des voitures à son

exécution.

-- Le comte de Horn avait, si je m'en souviens bien, assassiné un

juif pour lui voler une lettre de change qu'il n'était point en

mesure de lui payer, et nul n'osera vous dire qu'un compagnon de

Jéhu ait touché à un cheveu de la tête d'un enfant.

-- Eh bien! soit; admettons que l’institution soit fondée au point

de vue philanthropique, pour rétablir la balance entre les

fortunes, redresser les caprices du hasard, réformer les abus de

la société; pour être un voleur à la façon de Karl Moor, votre ami

Morgan, n'est-ce point Morgan qu'a dit que s'appelait cet honnête

citoyen?

-- Oui, dit l'Anglais.

-- Eh bien! votre ami Morgan n'en est pas moins un voleur.

Le citoyen Alfred de Barjols devint très pâle.

-- Le citoyen Morgan n'est pas mon ami, répondit le jeune

aristocrate, et, s'il l'était, je me ferais honneur de son amitié.

-- Sans doute, répondit Roland en éclatant de rire; comme dit

M. de Voltaire: «_L'amitié d'un grand homme est un bienfait des

dieux._»

-- Roland, Roland! lui dit à voix basse son compagnon.

-- Oh! général, répondit celui-ci laissant, à dessein peut-être,

échapper le titre qui était dû à son compagnon, laissez-moi, par

grâce, continuer avec monsieur une discussion qui m'intéresse au

plus haut degré.

Celui-ci haussa les épaules.

-- Seulement, citoyen, continua le jeune homme avec une étrange

persistance, j'ai besoin d'être édifié: il y a deux ans que j'ai

quitté la France, et, depuis mon départ, tant de choses ont

changé, costume, moeurs, accent, que la langue pourrait bien avoir

changé aussi. Comment appelez-vous, dans la langue que l'on parle

aujourd'hui en France, arrêter les diligences et prendre l'argent

qu'elles renferment?

-- Monsieur, dit le jeune homme du ton d'un homme décidé à

soutenir la discussion jusqu'au bout, j'appelle cela faire la

guerre; et voilà votre compagnon, que vous avez appelé général

tout à l'heure, qui, en sa qualité de militaire, vous dira qu'à

part le plaisir de tuer et d'être tué, les généraux de tout temps

n'ont pas fait autre chose que ce que fait le citoyen Morgan.

-- Comment! s'écria le jeune homme, dont les yeux lancèrent un

éclair, vous osez comparer?...

-- Laissez monsieur développer sa théorie, Roland, dit le voyageur

brun, dont les yeux, tout au contraire de ceux de son compagnon,

qui semblaient s'être dilatés pour jeter leurs flammes, se

voilèrent sous ses longs cils noirs, pour ne point laisser voir ce

qui se passait dans son coeur.

-- Ah! dit le jeune homme avec son accent saccadé, vous voyez bien

qu'à votre tour vous commencez à prendre intérêt à la discussion.

Puis, se tournant vers celui qu'il semblait avoir pris à partie:

-- Continuez, monsieur, continuez, dit-il, le général le permet.

Le jeune noble rougit d'une façon aussi visible qu'il venait de

pâlir un instant auparavant et, les dents serrées, les coudes sur

la table, le menton sur son poing pour se rapprocher autant que

possible de son adversaire, avec un accent provençal qui devenait

de plus en plus prononcé à mesure que la discussion devenait plus

intense:

-- Puisque _le général le permet, _reprit-il en appuyant sur ces

deux mots _le général, _j'aurai l'honneur de lui dire, et à vous,

citoyen, par contrecoup, que je crois me souvenir d'avoir lu dans

Plutarque, qu'au moment où Alexandre partit pour l'Inde, il

n'emportait avec lui que dix-huit ou vingt talents d'or, quelque

chose comme cent ou cent vingt mille francs. Or, croyez-vous que

ce soit avec ces dix-huit ou vingt talents d'or qu'il nourrit son

armée, gagna la bataille du Granique, soumit l'Asie Mineure,

conquit Tyr, Gaza, la Syrie, l'Égypte, bâtit Alexandrie, pénétra

jusqu'en Libye, se fit déclarer fils de Jupiter par l'oracle

d'Ammon, pénétra jusqu'à l’Hyphase, et, comme ses soldats

refusaient de le suivre plus loin, revint à Babylone pour y

surpasser en luxe, en débauches et en mollesse, les plus luxueux,

les plus débauchés et les plus voluptueux des rois d'Asie? Est-ce

de Macédoine qu'il tirait son argent, et croyez-vous que le roi

Philippe, un des plus pauvres rois de la pauvre Grèce, faisait

honneur aux traites que son fils tirait sur lui? Non pas:

Alexandre faisait comme le citoyen Morgan; seulement, au lieu

d'arrêter les diligences sur les grandes routes, il pillait les

villes, mettait les rois à rançon, levait des contributions sur

les pays conquis. Passons à Annibal. Vous savez comment il est

parti de Carthage, n'est-ce pas? Il n'avait pas même les dix-huit

ou vingt talents de son prédécesseur Alexandre; mais, comme il lui

fallait de l'argent, il prit et saccagea, au milieu de la paix et

contre la foi des traités, la ville de Sagonte; dès lors il fut

riche et put se mettre en campagne. Pardon, cette fois-ci, ce

n'est plus du Plutarque, c'est du Cornélius Népos. Je vous tiens

quitte de sa descente des Pyrénées, de sa montée des Alpes, des

trois batailles qu'il a gagnées en s'emparant chaque fois des

trésors du vaincu, et j'en arrive aux cinq ou six ans qu'il a

passés dans la Campanie. Croyez-vous que lui et son armée payaient

pension aux Capouans et que les banquiers de Carthage, qui étaient

brouillés avec lui, lui envoyaient de l'argent? Non: la guerre

nourrissait la guerre, système Morgan, citoyen. Passons à César.

Ah! César, c'est autre chose. Il part de l’Espagne avec quelque

chose comme trente millions de dettes, revient à peu près au pair,

part pour la Gaule, reste dix ans chez nos ancêtres; pendant ces

dix ans, il envoie plus de cent millions à Rome, repasse les

Alpes, franchit le Rubicon, marche droit au Capitole, force les

portes du temple de Saturne, où est le trésor, y prend pour ses

besoins particuliers, et non pas pour la république, trois mille

livres pesant d'or en lingots, et meurt, lui que ses créanciers,

vingt ans auparavant, ne voulaient pas laisser sortir de sa petite

maison de la rue Suburra, laissant deux ou trois mille sesterces

par chaque tête de citoyen, dix ou douze millions à Calpurnie et

trente ou quarante millions à Octave; système Morgan toujours, à

l'exception que Morgan, j'en suis sûr, mourra sans avoir touché

pour son compte ni à l'argent des Gaulois, ni à l'or du Capitole.

Maintenant, sautons dix-huit cents ans et arrivons au général

_Buonaparté_...

Et le jeune aristocrate, comme avaient l'habitude de le faire les

ennemis du vainqueur de l'Italie, affecta d'appuyer sur l'u, que

Bonaparte avait retranché de son nom, et sur l'e dont il avait

enlevé l'accent aigu.

Cette affectation parut irriter vivement Roland, qui fit un

mouvement comme pour s'élancer en avant; mais son compagnon

l'arrêta.

-- Laissez, dit-il, laissez, Roland; je suis bien sûr que le

citoyen Barjols ne dira pas que le général _Buonaparté_, comme il

l'appelle, est un voleur.

-- Non, je ne le dirai pas, moi; mais il y a un proverbe italien

qui le dit pour moi.

-- Voyons le proverbe? demanda le général se substituant à son

compagnon, et, cette fois, fixant sur le jeune noble son oeil

limpide, calme et profond.

-- Le voici dans toute sa simplicité: _»Francesi non sono tutti

ladroni, ma buona, parte.» _Ce qui veut dire: «Tous les Français

ne sont pas des voleurs, mais...»

-- Une bonne partie? dit Roland.

-- Oui, mais _Buonaparté_, répondit Alfred de Barjols.

À peine l'insolente parole était-elle sortie de la bouche du jeune

aristocrate, que l'assiette avec laquelle jouait Roland s'était

échappée de ses mains et l'allait frapper en plein visage.

Les femmes jetèrent un cri, les hommes se levèrent.

Roland éclata de ce rire nerveux qui lui était habituel et retomba

sur sa chaise.

Le jeune aristocrate resta calme, quoiqu'une rigole de sang coulât

de son sourcil sur sa joue.

En ce moment, le conducteur entra, disant, selon la formule

habituelle:

-- Allons, citoyens voyageurs, en voiture!

Les voyageurs, pressés de s'éloigner du théâtre de la rixe à

laquelle ils venaient d'assister, se précipitèrent vers la porte.

-- Pardon, monsieur, dit Alfred de Barjols à Roland, vous n'êtes

pas de la diligence, j'espère?

-- Non, monsieur, je suis de la chaise de poste; mais, soyez

tranquille, je ne pars pas.

-- Ni moi, dit l'Anglais; dételez les chevaux, je reste.

-- Moi, je pars, dit avec un soupir le jeune homme brun, auquel

Roland avait donné le titre de général; tu sais qu'il le faut, mon

ami, et que ma présence est absolument nécessaire là-bas. Mais je

te jure bien que je ne te quitterais point ainsi si je pouvais

faire autrement...

Et, en disant ces mots, sa voix trahissait une émotion dont son

timbre, ordinairement ferme et métallique, ne paraissait pas

susceptible.

Tout au contraire, Roland paraissait au comble de la joie; on eût

dit que cette nature de lutte s'épanouissait à l'approche du

danger qu'il n'avait peut-être pas fait naître, mais que du moins

il n'avait point cherché à éviter.

-- Bon! général, dit-il, nous devions nous quitter à Lyon, puisque

vous avez eu la bonté de m'accorder un congé d'un mois pour aller

à Bourg, dans ma famille. C'est une soixantaine de lieues de moins

que nous faisons ensemble, voilà tout. Je vous retrouverai à

Paris. Seulement, vous savez, si vous avez besoin d'un homme

dévoué et qui ne boude pas, songez à moi.

-- Sois tranquille, Roland, fit le général.

Puis, regardant attentivement les deux adversaires:

-- Avant tout, Roland, dit-il à son compagnon avec un

indéfinissable accent de tendresse, ne te fais pas tuer; mais, si

la chose est possible, ne tue pas non plus ton adversaire. Ce

jeune homme, à tout prendre, est un homme de coeur, et je veux

avoir un jour pour moi tous les gens de coeur.

-- On fera de son mieux, général, soyez tranquille.

En ce moment, l’hôte parut sur le seuil de la porte.

-- La chaise de poste pour Paris est attelée, dit-il.

Le général prit son chapeau et sa canne déposés sur une chaise;

mais, au contraire, Roland affecta de le suivre nu-tête, pour que

l'on vît bien qu'il ne comptait point partir avec son compagnon.

Aussi Alfred de Barjols ne fit-il aucune opposition à sa sortie.

D'ailleurs, il était facile de voir que son adversaire était

plutôt de ceux qui cherchent les querelles que de ceux qui les

évitent.

Celui-ci accompagna le général jusqu'à la voiture, où le général

monta.

-- C'est égal, dit ce dernier en s'asseyant, cela me fait gros

coeur de te laisser seul ici, Roland, sans un ami pour te servir

de témoin.

-- Bon! ne vous inquiétez point de cela, général; on ne manque

jamais de témoin: il y a et il y aura toujours des gens curieux de

savoir comment un homme en tue un autre.

-- Au revoir, Roland; tu entends bien, je ne te dis pas adieu, je

te dis au revoir!

-- Oui, mon cher général, répondit le jeune homme d'une voix

presque attendrie, j'entends bien, et je vous remercie.

-- Promets-moi de me donner de tes nouvelles aussitôt l'affaire

terminée, ou de me faire écrire par quelqu'un, si tu ne pouvais

m'écrire toi-même.

-- Oh! n'ayez crainte, général; avant quatre jours, vous aurez une

lettre de moi, répondit Roland.

Puis, avec un accent de profonde amertume:

-- Ne vous êtes-vous pas aperçu, dit-il, qu'il y a sur moi une

fatalité qui ne veut pas que je meure?

-- Roland! fit le général d'un ton sévère, encore!

-- Rien, rien, dit le jeune homme en secouant la tête, et en

donnant à ses traits l'apparence d'une insouciante gaieté, qui

devait être l'expression habituelle de son visage avant que lui

fût arrivé le malheur inconnu qui, si jeune, paraissait lui faire

désirer la mort.

-- Bien. À propos, tâche de savoir une chose.

-- Laquelle, général?

-- C'est comment il se fait qu'au moment où nous sommes en guerre

avec l'Angleterre, un Anglais se promène en France, aussi libre et

aussi tranquille que s'il était chez lui.

-- Bon: je le saurai.

-- Comment cela?

-- Je l'ignore; mais quand je vous promets de le savoir, je le

saurai, dussé-je le lui demander, à lui.

-- Mauvaise tête! ne va pas te faire une autre affaire de ce côté-

là.

-- Dans tous les cas, comme c'est un ennemi, ce ne serait plus un

duel, ce serait un combat.

-- Allons, encore une fois, au revoir et embrasse-moi.

Roland se jeta avec un mouvement de reconnaissance passionnée au

cou de celui qui venait de lui donner cette permission.

-- Oh! général! s'écria-t-il, que je serais heureux... si je

n'étais pas si malheureux!

Le général le regarda avec une affection profonde.

-- Un jour, tu me conteras ton malheur, n'est-ce pas, Roland? dit-

il.

Roland éclata de ce rire douloureux qui, deux ou trois fois déjà,

s'était fait jour entre ses lèvres.

-- Oh! par ma foi, non, dit-il, vous en ririez trop.

Le général le regarda comme il eût regardé un fou.

-- Enfin, dit-il, il faut prendre les gens comme ils sont.

-- Surtout lorsqu'ils ne sont pas ce qu'ils paraissent être.

-- Tu me prends pour OEdipe, et tu me poses des énigmes, Roland.

-- Ah! si vous devinez celle-là, général, je vous salue roi de

Thèbes. Mais, avec toutes mes folies, j'oublie que chacune de vos

minutes est précieuse et que je vous retiens ici inutilement.

-- Tu as raison. As-tu des commissions pour Paris?

-- Trois, mes amitiés à Bourrienne, mes respects à votre frère

Lucien, et mes plus tendres hommages à madame Bonaparte.

-- Il sera fait comme tu le désires.

-- Où vous retrouverai-je, à Paris?

-- Dans ma maison de la rue de la

Victoire, et peut-être...

--

-- Peut-être...

-- Qui sait? peut-être au Luxembourg!

Puis, se rejetant en arrière, comme s'il regrettait d'en avoir

tant dit, même à celui qu'il regardait comme son meilleur ami:

-- Route d'Orange! cria-t-il au postillon, et le plus vite

possible.

Le postillon, qui n'attendait qu'un ordre, fouetta ses chevaux; la

voiture partit, rapide et grondante comme la foudre, et disparut

par la porte d'Oulle.

Les compagnons de Jéhu · 第 4 / 67 题