Table des matières

PROLOGUE LA VILLE D'AVIGNON

I -- UNE TABLE D'HÔTE

II -- UN PROVERBE ITALIEN

III -- L'ANGLAIS

IV -- LE DUEL

V -- ROLAND

VI -- MORGAN

VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON

VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE

IX -- ROMÉO ET JULIETTE

X -- LA FAMILLE DE ROLAND

XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES

XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE

XIII -- LE RAGOT

XIV -- UNE MAUVAISE COMMISSION

XV -- L'ESPRIT FORT

XVI -- LE FANTÔME

XVII -- PERQUISITION

XVIII -- LE JUGEMENT

XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE

XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE

XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE

XXII -- UN PROJET DE DÉCRET

XXIII -- ALEA JACTA EST

XXIV -- LE 18 BRUMAIRE

XXV -- UNE COMMUNICATION IMPORTANTE

XXVI -- LE BAL DES VICTIMES

XXVII -- LA PEAU DES OURS

XXVIII -- EN FAMILLE

XXIX -- LA DILIGENCE DE GENÈVE

XXX -- LE RAPPORT DU CITOYEN FOUCHÉ

XXXI -- LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO

XXXII -- BLANC ET BLEU

XXXIII -- LA PEINE DU TALION

XXXIV -- LA DIPLOMATIE DE GEORGES CADOUDAL

XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE

XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE

XXXVII -- L'AMBASSADEUR

XXXVIII -- LES DEUX SIGNAUX

XXXIX -- LA GROTTE DE CEYZERIAT

XL -- BUISSON CREUX

XLI -- L'HÔTEL DE LA POSTE

XLII -- LA MALLE DE CHAMBÉRY

XLIII -- LA RÉPONSE DE LORD GRENVILLE

XLIV -- DÉMÉNAGEMENT

XLV -- LE CHERCHEUR DE PISTE

XLVI -- UNE INSPIRATION

XLVII -- UNE RECONNAISSANCE

XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT

XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND

L -- CADOUDAL AUX TUILERIES

LI -- L'ARMÉE DE RÉSERVE

LII -- LE JUGEMENT

LIII -- OU AMÉLIE TIENT SA PAROLE

LIV -- LA CONFESSION

LV -- L'INVULNÉRABLE

CONCLUSION

UN MOT AU LECTEUR

PROLOGUE

LA VILLE D'AVIGNON

Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux

du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister

au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface

de ce livre.

Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art,

plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isolé, que

la nature et la société marchent par déductions et non par

accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée

ou fétide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos

yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans

les jours antérieurs à nos jours comme elle aura son fruit dans

l'avenir.

Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la

veille, insoucieux du jour, s'inquiétant peu du lendemain. La

jeunesse, c'est le printemps avec ses fraîches aurores et ses

beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde

et s'évanouit, laissant le ciel plus azuré, l'atmosphère plus

pure, la nature plus souriante qu'auparavant.

À quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe, rapide

comme un caprice, éphémère comme une fantaisie? Avant que nous

ayons le mot de l'énigme météorologique, l'orage aura disparu.

Mais il n'en est point ainsi de ces phénomènes terribles qui, vers

la fin de l'été, menacent nos moissons; qui, au milieu de

l'automne, assiègent nos vendanges: on se demande où ils vont, on

s'inquiète d'où ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir.

Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poète, il y a un

bien autre sujet de rêverie dans les révolutions, ces tempêtes de

l'atmosphère sociale qui couvrent la terre de sang et brisent

toute une génération d'hommes, que dans les orages du ciel qui

noient une moisson ou grêlent une vendange, c'est-à-dire l'espoir

d'une année seulement, et qui font un tort que peut, à tout

prendre, largement réparer l'année suivante, à moins que le

Seigneur ne soit dans ses jours de colère.

Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-

être -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,

j'eusse eu à raconter l'histoire que je vais vous dire

aujourd'hui, que, sans m'arrêter au lieu où se passe la première

scène de mon livre, j'eusse insoucieusement écrit cette scène,

j'eusse traversé le Midi comme une autre province, j'eusse nommé

Avignon comme une autre ville.

Mais aujourd'hui, il n'en est pas de même; j'en suis non plus aux

bourrasques du printemps, mais aux orages de l'été, mais aux

tempêtes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,

j’évoque un spectre, et, de même qu'Antoine, déployant le linceul

de César, disait: «Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,

voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait

l'épée de Brutus», je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la

ville papale: «Voilà le sang des Albigeois; voilà le sang des

Cévennois; voilà le sang des républicains; voilà le sang des

royalistes; voilà le sang de Lescuyer; voilà le sang du maréchal

Brune.»

Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets à

écrire; mais, dès les premières lignes, je m'aperçois que, sans

que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes

doigts, la place de la plume du romancier.

Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les

quinze, les vingt premières pages à l'historien; le romancier aura

le reste.

Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu où va s'ouvrir la

première scène du nouveau livre que nous offrons au public.

Peut-être avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter

les yeux sur ce qu'en dit son historien national, François

Nouguier.

«Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour

son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité

du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique

pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la

structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute

la terre.»

Que l'ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons

pas tout à fait sa ville avec les mêmes yeux que lui.

Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de

l'historien ou du romancier.

Il est juste d'établir avant tout qu'Avignon est une ville à part,

c'est-à-dire la ville des passions extrêmes; l'époque des

dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines

politiques, remonte au douzième siècle; les vallées du mont

Ventoux abritèrent, après sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses

Vaudois, les ancêtres de ces protestants qui, sous le nom

d'Albigeois, coûtèrent aux comtes de Toulouse et valurent à la

papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le

Languedoc.

Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa

de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui

trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait

fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait

Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta

aux portes d'Avignon, demandant à y entrer, la lance en arrêt, le

casque en tête, les bannières déployées et les trompettes de

guerre sonnant.

Les bourgeois refusèrent; ils offrirent au roi de France, comme

dernière concession, l'entrée pacifique, tête nue, lance haute, et

bannière royale seule déployée. Le roi commença le blocus; ce

blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les

bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats français flèches pour

flèches, blessures pour blessures, mort pour mort.

La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le

cardinal-légat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les

conditions, véritables conditions de prêtre, dures et absolues.

Les Avignonnais furent condamnés à démolir leurs remparts, à

combler leurs fossés, à abattre trois cents tours, à livrer leurs

navires, à brûler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils

durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l'hérésie

vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes

parfaitement armés et équipés pour y concourir à la délivrance du

tombeau du Christ. Enfin, pour veiller à l'accomplissement de ces

conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la

ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant

plus des six siècles, s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

En opposition avec ces pénitents, qu'on appelait les pénitents

blancs, se fonda l'ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de

l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.

À partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines

politiques.

Ce n'était point assez pour Avignon d'être la terre de l'hérésie,

il fallait qu'elle devînt le théâtre du schisme.

Qu'on nous permette, à propos de la Rome française, une courte

digression historique; à la rigueur, elle ne serait point

nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-être ferions-nous

mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous espérons

qu'on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui,

dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du

roman.

En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône.

C'est une grande date historique que cette date de 1285. La

papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tête à

l'empereur d'Allemagne; la papauté, qui, vaincue matériellement

par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papauté est souffletée par

un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna

rougit la face de Boniface VIII.

Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été

réellement donné, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur

de Boniface VIII?

Ce successeur, c'était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eût

été un homme de génie peut-être, si on lui en eût donné le temps.

Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un

moyen que lui eût envié, deux cents ans plus tard, le fondateur

d'un ordre célèbre: il pardonna hautement, publiquement à Colonna.

Pardonner à Colonna, c'était déclarer Colonna coupable; les

coupables seuls ont besoin de pardon.

Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son

complice.

Il y avait quelque danger à soutenir un pareil argument; aussi

Benoît XI ne fut-il pape que huit mois.

Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-

Pétronille à Pérouse, vint, comme il était, à table, lui présenter

une corbeille de figues.

Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre? Le fait

est que, le lendemain, le saint-siège était vacant.

Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu'elle

dut lui paraître d'abord une hallucination.

C'était de tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, de la

mettre en geôle et de lui faire battre monnaie à son profit.

Le règne de Philippe le Bel est l'avènement de l'or.

L'or, c'était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté

un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne

abbé Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les

deux Florentins Biscio et Musiato.

Vous attendez-vous, cher lecteur, à ce que nous allons tomber dans

ce lieu commun philosophique qui consiste à anathématiser l'or?

Vous vous tromperiez.

Au treizième siècle, l'or est un progrès.

Jusque-là on ne connaissait que la terre.

L'or, c'était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable,

transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi

dire.

Tant que la terre n'avait pas eu sa représentation dans l'or,

l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les

pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;

aujourd’hui, c'est l'homme qui emporte la terre.

Mais l'or, il fallait le tirer d'où il était; et où il était, il

était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de

Mexico.

L'or était chez les juifs et dans les églises.

Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il

fallait un pape.

C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, résolut

d'avoir un pape à lui.

Benoît XI mort, il y avait conclave à Pérouse; les cardinaux

français étaient en majorité au conclave.

Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archevêque de Bordeaux,

Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une forêt, près de

Saint-Jean d'Angély.

Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.

Le roi et l'archevêque y entendirent la messe, et, au moment de

l'élévation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurèrent un

secret absolu.

Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question.

La messe entendue:

-- Archevêque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de

te faire pape.

Bertrand de Got n'en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du

roi.

-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.

-- Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le

Bel.

-- C'est à toi de commander et à moi d'obéir, dit le futur pape.

Le serment de servage était fait.

Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:

-- Les six grâces que je te demande sont les suivantes:

«La première, que tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et

que tu me fasses pardonner le méfait que j'ai commis à l'égard de

Boniface VIII.

«La seconde, que tu me rendes à moi et aux miens la communion que

la cour de Rome m'a enlevée.

«La troisième, que tu m'accordes les décimes du clergé, dans mon

royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dépenses faites en la

guerre de Flandre.

«La quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape

Boniface VIII.

«La cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messires

Jacopo et Pietro de Colonna.

«Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve de t'en parler

en temps et lieu.»

Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour

la promesse et grâce inconnue.

Cette dernière, que le roi n'avait osé dire à la suite des autres,

c'était la destruction des Templiers.

Outre la promesse et le serment faits sur le _Corpus Dominici,

_Bertrand de Got donna pour otages son frère et deux de ses

neveux.

Le roi jura, de son côté, qu'il le ferait élire pape.

Cette scène, se passant dans le carrefour d'une forêt, au milieu

des ténèbres, ressemblait bien plus à une évocation entre un

magicien et un démon, qu'à un engagement pris entre un roi et un

pape.

Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps après à

Lyon, et qui commençait la captivité de l'Église, parut-il peu

agréable à Dieu.

Au moment où le cortège royal passait, un mur chargé de

spectateurs s'écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.

Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue.

Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.

Clément V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.

Philippe fut innocenté, la communion fut rendue à lui et aux

siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l'Église fut

obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe

de Valois contre l'empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII

fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie; les murailles du

Temple furent rasées et les Templiers brûlés sur le terre-plein du

pont Neuf.

Tous ces édits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment où

c'était le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces édits étaient

datés d'Avignon.

Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie

française; il avait un trésor inépuisable: c'était son pape. Il

l’avait acheté, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,

comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé,

coulait l'or.

Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface

VIII, abdiquait l’empire du monde dans celle de Clément V.

Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or étaient

venus.

On sait comment ils s'en allèrent.

Jacques de Molay, du haut de son bûcher, les avait ajournés tous

deux à un an pour comparaître devant Dieu. H twn gerwn oibullia_,

_dit Aristophane: _Les moribonds chenus ont l'esprit de la

sibylle._

Clément V partit le premier; il avait vu en songe son palais

incendié.

«À partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura

guère.»

Sept mois après, ce fut le tour de Philippe; les uns le font

mourir à la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre

de ceux-là. «Celui, dit-il, qui a été vu près de la Seine

falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier.»

Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien

autrement providentielle.

«Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s'éteignit,

dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls

ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l'imminence

du péril.»

Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit _le Hutin, _succède

à son père Philippe le Bel; Jean XXII, à Clément V.

Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean

XXII et Clément VI la sacrèrent reine du luxe. Les moeurs du temps

en firent la reine de la débauche et de la mollesse. À la place de

ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi,

grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la

taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,

qui transformèrent l’enceinte bénie des couvents en lieux de

débauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui

arrachèrent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets

et des colliers; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui

renvoyèrent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque.

Cela dura jusqu'à ce que le roi Charles V, qui était un prince

sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale,

envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape

Benoît XIII; mais, à la vue des soldats du roi de France, celui-ci

se souvint qu'avant d'être pape sous le nom de Benoît XIII, il

avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq

mois, il se défendit, pointant lui-même, du haut des murailles du

château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrières que

ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la

ville par une poterne, après avoir ruiné cent maisons et tué

quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, où le roi

d'Aragon lui offrit un asile. Là, tous les matins, du haut d'une

tour, assisté de deux prêtres, dont il avait fait son sacré

collège, il bénissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et

excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.

Enfin, se sentant près de mourir, et craignant que le schisme ne

mourût avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, à la

condition que, lui trépassé, l'un des deux élirait l'autre pape.

L'élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le

schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclamé. Enfin, tous

deux entrèrent en négociation avec Rome, firent amende honorable

et rentrèrent dans le giron de la sainte Église, l'un avec le

titre d'archevêque de Séville, l'autre avec celui d'archevêque de

Tolède.

À partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,

avait été gouvernée par des légats et des vice-légats; elle avait

eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs

pendant sept dizaines d'années; elle avait sept hôpitaux, sept

confréries de pénitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de

femmes, sept paroisses et sept cimetières. Pour ceux qui

connaissent Avignon, il y avait à cette époque, il y a encore,

deux villes dans la ville: la ville des prêtres, c'est-à-dire la

ville romaine; la ville des commerçants, c'est-à-dire la ville

française.

La ville des prêtres, avec son palais des papes, ses cent églises,

ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de

l'incendie, le glas du meurtre.

La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie

et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest à l'est,

de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin.

La ville française, la ville damnée, envieuse d'avoir un roi,

jalouse d'obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir

terre esclave, terre des prêtres, ayant le clergé pour seigneur.

Le clergé -- non pas le clergé pieux, tolérant, austère au devoir

et à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et

l'édifier, sans se mêler à ses joies ni à ses passions -- mais le

clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la

cupidité, c'est-à-dire des abbés de cour, rivaux des abbés

romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode,

autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils

s'honoraient d'être les sigisbées, donnant leurs mains à baiser

aux femmes du peuple, à qui ils faisaient l'honneur de les prendre

pour maîtresses.

Voulez-vous un type de ces abbés-là? Prenez l'abbé Maury.

Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de

cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.

On comprend que ces deux catégories d'habitants, représentant,

l'une l'hérésie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti français,

l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,

l'autre le parti constitutionnel progressif, n'étaient pas des

éléments de paix et de sécurité pour l'ancienne ville pontificale;

on comprend, disons-nous, qu'au moment où éclata la révolution à

Paris et où cette révolution se manifesta par la prise de la

Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de

religion de Louis XIV, ne restèrent pas inertes en face l'un de

l'autre.

Nous avons dit: Avignon ville de prêtres, ajoutons ville de

haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend à

haïr. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises

passions, naissait là plein de haines paternelles, léguées de père

en fils, depuis huit cents ans, et, après une vie haineuse,

léguait à son tour l'héritage diabolique à ses enfants.

Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville

française se leva-t-elle pleine de joie et d'espérance; le moment

était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession

faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d'une

ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'âmes. De

quel droit ces âmes avaient-elles été vendues _in oeternum _au

plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife

romain?

La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement

fraternel de la Fédération. N'était-elle pas la France? On nomma

des députés; ces députés se rendirent chez le légat et le prièrent

respectueusement de partir.

On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.

Pendant la nuit, les papistes s'amusèrent à pendre à une potence

un mannequin portant la cocarde tricolore.

On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux

âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se

précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.

Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui

bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une

fois bondissant, Dieu lui-même n'a point encore essayé de

l'arrêter.

À la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au

bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements

en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce

sacrilège, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés

de leur maison et pendus à la place du mannequin.

C'était le 11 juin 1790.

La ville française tout entière écrivit à l'Assemblée nationale

qu'elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son

commerce, le Midi, la moitié de la Provence.

L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle

ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi:

elle ajourna l'affaire.

Dès lors, le mouvement d'Avignon était une révolte, et le pape

pouvait faire d'Avignon ce que la cour eût fait de Paris, après la

prise de la Bastille, si l'Assemblée eût ajourné la proclamation

des droits de l'homme.

Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat

Venaissin, de rétablir les privilèges des nobles et du clergé, et

de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.

Les décrets pontificaux furent affichés.

Un homme, seul, en plein jour, à la face de tous, osa aller droit

à la muraille où était affiché le décret et l'en arracher.

Il se nommait Lescuyer.

Ce n'était point un jeune homme; il n'était donc point emporté par

la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était

même pas du pays; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à

la fois; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon.

Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si

grand, que la Vierge en pleura!

Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie. Il lui faut à tout

prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve à coup

sûr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit

un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette

terre poétique. La _Madonna, _tout l'esprit, tout le coeur, toute

la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.

Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit.

La foule y accourut.

C'était beaucoup que la Vierge pleurât; mais un bruit se répandit

en même temps qui mit le comble à l’émotion. Un grand coffre bien

fermé avait été transporté par la ville: ce coffre avait excité la

curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?

Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était

question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant

au Rhône.

Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait

révélé: c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti

français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.

Les effets du mont-de-piété, c'est-à-dire la dépouille des

pauvres.

Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu

de monts-de-piété pouvaient se vanter d'être aussi riches que

celui d'Avignon.

Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol

infâme. Blancs et rouges coururent à l'église des Cordeliers,

criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.

Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.

Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux

décrets pontificaux -- dès lors il y eût eu des défenseurs -- mais

comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser

enlever les effets.

On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et l’amener à

l'église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité.

Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans

l'église avec des cris féroces.

Arrivé là, au lieu d'être dans la maison du Seigneur, Lescuyer

comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings

étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort,

Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de l’enfer

oubliés par Dante.

La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui

avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta

dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix

d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore

est prêt à recommencer:

-- Mes frères, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire; j'ai, en

conséquence, agi de tout mon pouvoir...

Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer

était sauvé.

Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui,

l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute

aboyante, qui l’entraîna vers l’autel en poussant cette espèce de

cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement

du tigre, ce meurtrier _zou zou!_ particulier à la population

avignonnaise.

Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se réfugier au

pied de l'autel.

Il ne s'y réfugia pas, il y tomba.

Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner

un si rude coup sur la tête, que le bâton s'était brisé en deux

morceaux.

Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de

férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes,

en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les

femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés

contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient

les lèvres avec leurs ciseaux.

Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle;

ce râle disait:

-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanité!

tuez-moi tout de suite.

Ce râle fut entendu: d'un commun accord, les assassins

s'éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé,

savourer son agonie.

Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de

rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps

palpita sur les marches de l’autel.

Voilà comment on tue à Avignon.

Attendez; il y a une autre façon encore.

Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et

de s'informer.

Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert

d'argent.

Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait

d'être si cruellement assassiné: c'était comme patriote.

Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la

populace.

Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale

célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même les

moins lettrés, les connaisse.

Cet homme, c'était Jourdan.

Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que

c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.

Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom: il

s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du

Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs

qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre

l'eût peut-être rendu plus humain; puis cabaretier à Paris.

À Avignon, il était marchand de garance.

Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y

laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur

l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon.

Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard.

Les assassins se dispersèrent comme une nuée d'oiseaux

effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église.

Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et

entrèrent dans le saint lieu.

Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer

respirant encore.

Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d'achever Lescuyer: son

agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste

de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant,

pantelant, râlant.

Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres.

Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient

maîtres de la ville.

Lescuyer était mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de

son agonie.

Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrêta ou fit

arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus

assassins de Lescuyer.

Trente peut-être n'avaient pas même mis le pied dans l'église;

mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses

ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.

Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour

Trouillas.

On l'a appelée historiquement la tour de la Glacière.

Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est

immonde et va bien à l'immonde action qui devait s'y passer.

C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle.

Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse

suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les

chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de

la torture précieusement conservé: la chaudière, le four, les

chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'à des vieux

ossements, rien n'y manque.

Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les

quatre-vingts prisonniers.

Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour

Trouillas, on en fut bien embarrassé.

Par qui les faire juger?

Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux

du pape.

Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer?

Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-être,

qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais

qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église.

Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des

représailles.

Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain

nombre de bourreaux.

Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une

des salles du palais: il avait un greffier nommé Raphel, un

président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois

populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre

pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent

dans l'infimité des conditions.

C'étaient ces gens-là qui criaient:

-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait

de témoin.

Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.

À peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour,

tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un

cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier; tout

cela armé à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une

baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de

bois durci au feu.

Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d'octobre.

Il était difficile d'en faire des assassins.

Bon! rien est-il difficile au diable?

Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure où il semble que

Dieu abandonne la partie.

Alors, c'est le tour du démon.

Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.

Il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire

du pays, nommé Mendes: il dressa une table éclairée par deux

lanternes; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des

cruches, des bouteilles.

Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux

récipients, aux formes bizarres? On l’ignore, mais l'effet en est

bien connu.

Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris

soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang.

Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent

dans le cachot.

Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des

plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres.

On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les

tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés.

Cependant ils y arrivèrent.

Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa

cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.

C'était le fils de Lescuyer.

Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir à lui seul, de

sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.

-- Bon! je puis tuer à mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze

ans, on ne me fera rien.

À mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et

vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds

de haut; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il

avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de

celles qui étaient jeunes et jolies.

À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix

criait encore du fond de ce sépulcre:

-- Par grâce! venez m'achever, je ne puis mourir.

Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda;

les autres n'osaient.

-- Qui crie donc? demandèrent-ils.

-- C'est Lami, répondit Bouffier.

Puis, quand il fut au milieu des autres:

-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?

-- Une drôle de marmelade, dit-il: tout pêle-mêle, des hommes et

des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de

rire.

«Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme!...» disait le

comte de Monte-Cristo à M. de Villefort.

Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude,

encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire

les deux personnages principaux de notre histoire.

Les compagnons de Jéhu · 第 2 / 67 题