Procès de la signora de Monza.--Pièces de ce procès.--Comment le roman
est moins romanesque et moins touchant que la vérité.
Poursuivons donc l’étude de la conquête espagnole et de son influence
sur la situation morale de l’Italie.
Ce sont toujours les femmes qui caractérisent les mœurs. Ici le témoin
et le symbole du temps est une religieuse, espagnole de race, italienne
par l’éducation; la _Signora di Monza_,--de son vivant et en religion
_Suor Virginia Maria_,--petite-fille d’Antoine de Lève, ou de Leyva,
dont parle Brantôme.
Il y a peu d’années encore une colonne érigée par la justice en mémoire
des catastrophes dont la Sœur Virginie fut cause subsistait dans le
bourg ou la cité de Monza; les religieuses de Sainte-Marguerite ont
obtenu la suppression de cette colonne infâme qui perpétuait la mémoire
coupable de Sœur Virginie.
Ripamonti, dans son Histoire du Milanais (_Storia Patria_), parle d’elle
en beau latin; Manzoni l’a placée épisodiquement dans ses _Promessi
Sposi_; elle est le personnage principal du roman de Rosini, la _Signora
di Monza_.
Mais l’élégant récit de Ripamonti n’est pas plus exact que la fiction
des deux romanciers. La vérité a eu l’impertinence d’être, selon son
habitude, plus touchante que la rhétorique, plus romanesque que le
roman.
Quittons donc le roman, et abordons l’histoire ressuscitée par M.
Dandolo.
Je prends de ses mains le petit flambeau allumé par lui; à sa clarté
nous étudierons une certaine façon de gouverner les hommes, de les
endoctriner et de les élever. Les couloirs d’un vieux monastère de
Lombardie; les cellules des nonnes en 1605; le jardin antique; le bourg
d’à côté et le fleuve Lambro, témoin de scènes étranges, s’ouvriront
pour nous.
Surtout je veux vous montrer Virginie de Leyva.
V
Virginie de Leyva.--Son portrait.--Antoine de Leyva, son
grand-père.--Don Martin, son père.--Éducation de Virginie de Leyva.
Cette Espagnole-Italienne, dont le sang ne démentait pas son origine
impérieuse et passionnée, semble résumer la fusion opérée par la
conquête, l’alliance des deux races. C’est une figure toute méridionale.
Lorsque, par un chemin opposé à celui de Walter Scott que les dossiers
avaient conduit à la fiction, notre érudit redescendit, des fictions mal
inventées sur Virginie de Leyva, à la réalité même; quand l’héroïne du
procès de 1607 sortit de sa tombe et se dressa devant le chevalier
Dandolo, qui fut bien effrayé au milieu de ses bois? Ce fut lui; il le
dit dans sa préface.
Quelle femme!... quelle maîtresse femme! La plus tendre physionomie,
sans doute; le nez le mieux fait; le plus bel ovale de visage; des yeux
de gazelle, et d’une langueur divine que le portrait de Daniele Crespi
reproduit; des lèvres sensuelles, délicates et pleines, onduleuses et
expressives[1]; une beauté _saporita, sabrosa_, comme disent les
Méridionaux qui s’y connaissent. Cette douce et adorable figure a vu dix
meurtres s’accomplir autour d’elle pour le service de ses voluptés ou de
ses vengeances.
[1] Voir son portrait.
Le capitaine Antoine de Leyva son grand-père était un des généreux chefs
de bande qui mettaient le couteau sur la gorge des Italiens et gagnaient
à ce métier des richesses et des fiefs. Celui-ci était de Navarre. Il
avait conduit en Italie, du temps de Charles-Quint, des chevaux et des
lances, et si fièrement guerroyé sous Gonzalve, que la seigneurie
lombarde de Monza devint sa proie ou sa récompense.
Ripamonti estime peu sa noblesse que défend M. Dandolo; je ne sais rien
là-dessus, et je soupçonne Ripamonti de garder une dent contre les
conquérants,--la dent italienne,--et de l’enfoncer sournoisement le plus
loin possible. Il affirme que cette famille était obscure; que
Charles-Quint se plut, d’une médiocre fortune, _ob nescio quæ servitia_,
pour je ne sais quels services, à l’élever et à l’enrichir. Les services
d’Antoine plaisaient au monarque; en général les gens dont on prend les
villes, les champs et les filles croient qu’on leur rend de mauvais
services.
Seigneur de Monza, prince d’Ascoli, Antoine de Leyva voulut que ses
ossements héroïques allassent reposer à Milan dans l’église San-Dionigi,
où il est encore.
Puis la famille songea, suivant l’usage, à s’établir, à se consolider, à
trouver des appuis, à multiplier ses créatures, à étançonner sa
puissance, à augmenter sa richesse; le système des majorats qui
concentrent les fortunes est bon pour cela. On met les filles au
couvent, on envoie les cadets se promener à travers le monde et chercher
de nouveaux fiefs; puis le chef de la famille absorbe tout, se met bien
en cour, a l’œil sur les familles rivales, écarte ou écrase les
compétiteurs, fait le vide autour de lui, gagne le plus de seigneuries
qu’il peut, et meurt glorieux au milieu des bénédictions et de la haine
universelles. Le plus beau coup que font ces grands hommes, c’est de
passer pour vertueux. Et cela leur arrive quand ils n’ont pillé qu’avec
mesure, égorgé qu’avec douceur, et qu’ils sont habiles.
Le père de la signora, don Martin, assure à son fils aîné la principauté
d’Ascoli et n’attend même pas que sa fille ait l’âge exigé par la loi
canonique pour la contraindre à prononcer ses vœux. Elle prend le voile
à treize ans, entre au couvent de Sainte-Marguerite et devient
_bénédictine humiliée_. C’était une âme excessive et altière, créée pour
le monde, une beauté parfaite et un esprit dont toutes les forces se
concentraient dans l’orgueil et la passion. Elle protesta d’abord malgré
sa jeunesse, puis se résigna. On lui donnait ce qui ne s’accordait guère
avec son titre «d’humiliée», la seigneurie de Monza, toutes ses
dépendances, bois, rivières, droit de chasse et de pêche, un véritable
fief à administrer, dont les revenus et l’autorité la consolèrent.
Les religieuses de Sainte-Catherine soignaient l’éducation des jeunes
filles de nobles; Virginie leur dut la sienne: musique, écriture, poésie
et toutes les pratiques de religion. Ses autographes, fréquents au
procès, sont d’une écriture magnifique, jetée avec une hardiesse
élégante, ferme comme le style de l’héroïne.
Quant à la culture de l’individu moral, il faut avouer qu’on ne la lui
donna pas. La grande éducation de l’âme, libre de juger et de choisir
par elle-même, était prohibée.
Qui donc eût osé y penser alors?
La seule base de la vie et le principe social étaient l’anéantissement
du jugement personnel et de la liberté humaine, au profit de la règle
imposée.
«Ne développez pas chez l’individu, criaient les moralistes de
l’esclavage, la conscience du juste et le sens moral; ne favorisez
jamais la liberté et l’originalité; n’introduisez pas l’indépendance
dans l’âme humaine, née pour obéir.
«N’affaiblissez jamais l’obéissance,--qui est le bien.
«N’ébranlez jamais la discipline,--qui est la vertu.»
On verra tout à l’heure à quoi aboutissent ces principes.